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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2407064

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2407064

mercredi 10 décembre 2025

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2407064
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4e Section - 1re Chambre
Avocat requérantSERMIER

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Paris a examiné la demande de la société Gainon Aviation Ltd, qui sollicitait l’annulation du refus implicite des ministres de lui accorder une dérogation à l’interdiction de survol, d’atterrissage et de décollage prévue par l’article 3 quinquies du règlement (UE) n°833/2014. La société soutenait que cette interdiction ne pouvait s’appliquer à son aéronef, contrôlé par un ressortissant russe bénéficiant du statut de réfugié au Royaume-Uni, en invoquant l’article 8 de la convention de Genève de 1951. Le tribunal a rejeté la requête, considérant que les dispositions de l’article 8 de la convention ne font pas obstacle à l’application des mesures restrictives prévues par le règlement européen, lequel constitue une base légale autonome et proportionnée aux objectifs de la politique étrangère de l’Union. La solution retenue est fondée sur le règlement (UE) n°833/2014, sans que la convention de Genève ou la directive 2013/32/UE n’imposent une dérogation automatique.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 20 mars 2024, 17 juillet et 15 septembre 2025, la société Gainon Aviation Ltd, représentée par Me Sermier, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d’annuler la décision implicite par laquelle le ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique et le ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires ont rejeté sa demande du 20 novembre 2023 tendant à lui accorder une dérogation à l’interdiction de survol, d’atterrissage et de décollage qui résulte de l’article 3 quinquies du règlement (UE) n°833/2014 du 31 juillet 2014 ;

2°) d’enjoindre aux ministres de lui accorder cette dérogation, dans un délai de deux semaines à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 10 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :
- l’article 8 de la convention du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés, intégré dans le droit de l’Union par l’article 18 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, prévoit que les mesures exceptionnelles prises contre une personne uniquement en raison de sa nationalité ne sont pas applicables aux personnes ressortissant formellement de cette nationalité, mais qui bénéficient par ailleurs du statut de réfugié ; sur ce fondement, son bénéficiaire économique s’étant vu reconnaître le statut de réfugié par les autorités britanniques en 2013, il n’y a pas lieu de la soumettre aux interdictions prévues par l’article 3 quinquies du règlement précité, qui s’appliquent aux aéronefs contrôlés par des ressortissants russes ;
- les autorités françaises accordent régulièrement des sauf-conduits à M. A..., de sorte qu’elles doivent être regardées comme reconnaissant le statut de réfugié accordé par les autorités britanniques ; en tout état de cause, si la France entend refuser de reconnaître le statut de réfugié accordé à M. A... par un état tiers, elle doit le faire expressément et par une décision motivée en fait et en droit, aux termes de l’article 11 de la directive n° 2013/32/UE du 26 juin 2013.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 juillet 2025, le ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Le 21 octobre 2025, le ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique a produit un nouveau mémoire, enregistré après la clôture de l’instruction intervenue le 21 octobre 2025.

La requête et les mémoires ont été communiqués à la ministre de la transition écologique, de l’énergie, du climat et de la prévention des risques, qui n’a pas produit d’observations en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés ;
- le règlement (UE) n° 833/2014 du 31 juillet 2014 ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. D...,
- les conclusions de M. Grandillon, rapporteur public,
- et les observations de Me Sermier, pour la société Gainon Aviation Ltd.

Considérant ce qui suit :

1. La société Gainon Aviation Ltd, enregistrée à Gibraltar, est propriétaire d’un appareil Falcon 7X, immatriculé à Guernesey sous le n° 2-ANVL. Elle est entièrement détenue par un trust dénommé « The Venetian Trust », également enregistré à Gibraltar, dont le constituant et un des bénéficiaires est M. A...B., de nationalité russe et qui, depuis le 21 février 2012, bénéficie du statut de réfugié accordé par les autorités britanniques. Du fait de la nationalité russe de M. A..., l’article 3 quinquies du règlement du 31 juillet 2014 mentionné dans les visas interdit à cet aéronef d’atterrir ou de décoller depuis le territoire de l’Union européenne, ou de le survoler. Par des courriers du 20 novembre 2023 adressés à la direction générale du trésor et à la direction générale de l’aviation civile, la société Gainon Aviation Ltd a demandé à bénéficier d’une dérogation à cette interdiction pour ce qui concerne la France. En l’absence de réponse à ces courriers, il en est né une décision implicite de rejet, dont la société demande l’annulation.


2. Aux termes de l’article 3 quinquies du règlement du 31 juillet 2014 : « 1. Il est interdit (...) à tout aéronef non immatriculé en Russie qui est détenu, affrété ou contrôlé d'une autre manière par une personne physique ou morale, une entité ou un organisme russe, d'atterrir sur le territoire de l'Union, d'en décoller ou de le survoler. (...) / 3. Par dérogation aux paragraphes 1 et 1 ter, les autorités compétentes peuvent autoriser un aéronef à atterrir sur le territoire de l'Union, à en décoller ou à le survoler, si les autorités compétentes ont déterminé qu'un atterrissage, un décollage ou un survol est nécessaire à des fins humanitaires ou à toute autre fin compatible avec les objectifs du présent règlement. »

3. L’article 8 de la convention du 28 juillet 1951 stipule que : « En ce qui concerne les mesures exceptionnelles qui peuvent être prises contre la personne, les biens ou les intérêts des ressortissants d'un Etat déterminé, les Etats contractants n'appliqueront pas ces mesures à un réfugié ressortissant formellement dudit Etat uniquement en raison de sa nationalité. Les Etats contractants qui, de par leur législation, ne peuvent appliquer le principe général consacré dans cet article accorderont dans des cas appropriés des dispenses en faveur de tels réfugiés. »

4. La société requérante se prévaut du statut de réfugié accordé à M. A... pour soutenir que la France aurait dû écarter l’application du premier paragraphe de l’article 3 quinquies du règlement du 31 juillet 2014. Toutefois, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne que le droit de l'Union en matière de protection internationale, tel qu'il existe actuellement, n'impose pas aux États membres l’obligation expresse de reconnaître automatiquement les décisions accordant le statut de réfugié adoptées par un autre État membre ni, a fortiori, par un Etat non-membre de l’Union. Dès lors que la France n’a pas reconnu le statut de réfugié accordé à M. A... par le Royaume-Uni, la société Gainon Aviation Ltd ne tire aucun droit des stipulations de l’article 8 de la convention du 28 juillet 1951. Il est vrai que la Commission européenne a estimé, dans son document de réponse aux questions fréquemment posées sur l’application du règlement du 31 juillet 2014, que ces stipulations devaient conduire à écarter l’application des dispositions de l’article 5 duodecies du même règlement aux ressortissants russes bénéficiant du statut de réfugié dans un Etat de l’Union. Toutefois cette circonstance est sans incidence sur la légalité de la décision en litige, dès lors que ce document ne constitue que l’interprétation du droit par les services de la Commission et ne s’impose pas aux Etats-membres et que, en tout état de cause, cette interprétation porte sur des dispositions dont la finalité et la portée sont différentes de celles en cause.

5. Par ailleurs, il ne résulte pas de la seule circonstance que M. A... se voit régulièrement accorder des sauf-conduits pour se rendre en France, que celle-ci ait entendu lui reconnaître le statut ou la qualité de réfugié. Enfin, dès lors que M. A... n’a pas formé en France de demande de reconnaissance du statut de réfugié, ou même de demande de reconnaissance du statut accordé par le Royaume-Uni, il ne saurait utilement se prévaloir de l’absence de réponse formelle et motivée à une telle demande.

6. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de la société Gainon Aviation Ltd doivent être rejetées de même que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d’injonction et tendant à ce qu’une somme soit mise à la charge de l’Etat au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.


D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société Gainon Aviation Ltd est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Gainon Aviation Ltd et au ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique.


Délibéré après l’audience du 26 novembre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Nathalie Amat, présidente,
M. Gaël Raimbault et Mme C... B..., premiers conseillers.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 décembre 2025.

Le rapporteur,




Signé
G. D...La présidente,




Signé
N. AmatLa greffière,




Signé
L. Thomas

La République mande et ordonne au ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

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