Texte intégral
Vu la procédure suivante :
I./ Par une requête n° 2416536, enregistrée le 19 juin 2024, Mme B... A..., représentée par Me Duplessis, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 26 avril 2024 par laquelle l’inspecteur du travail a autorisé son licenciement ;
2°) d’ordonner la réintégration à son emploi et la reconstitution de sa carrière ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 200 euros à lui verser au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Mme A... soutient que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- elle méconnaît l’article L. 1233-4 du code du travail.
Par un mémoire en défense enregistré le 13 novembre 2024, le directeur régional et interdépartemental de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités (DRIEETS) conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Par un mémoire en défense et un mémoire, enregistrés les 11 septembre 2024 et 18 novembre 2024, la société Axyme, représentée par la SELARL GM Associés, agissant par Me Masson, conclut au non-lieu à statuer.
Elle soutient qu’il n’y a plus lieu de statuer sur la requête dès lors que la décision en litige a été retirée par l’inspecteur du travail.
La requête a été communiquée à la société 2M et Associés, qui n’a pas communiqué de mémoire.
II./ Par une requête n° 2428665, enregistrée le 21 octobre 2024, et des mémoires, enregistrés le 4 juillet 2025 et le 5 janvier 2026, Mme B... A..., représentée par Me Duplessis, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 26 août 2024 par laquelle l’inspecteur du travail a autorisé son licenciement ;
2°) d’ordonner la réintégration à son emploi et la reconstitution de sa carrière ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 2 000 euros à lui verser au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Mme A... soutient que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée, ce qui attente à son droit fondamental à la réparation du préjudice ;
- elle méconnaît les dispositions du code du travail relatives aux opérations de recherche de reclassement.
Par un mémoire en défense enregistré le 26 mai 2025, la direction régionale et interdépartementale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités (DRIEETS) conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Par des mémoires, enregistrés le 18 décembre 2025 et le 13 janvier 2026, la société Axyme, représentée par la SELARL GM Associés, agissant par Me Masson, conclut :
1°) à l’irrecevabilité des conclusions à fin d’injonction de la requête ;
2°) à l’irrecevabilité pour tardiveté des moyens de légalité interne exposés par la requérante dans son premier mémoire en réplique ;
3°) au rejet de la requête ;
4°) à la mise à la charge de Mme A... de la somme de 1 500 euros à lui verser au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- le juge administratif n’est pas compétent concernant les conclusions à fin d’injonction présentées par la requérante ;
- les moyens de légalité interne soulevés dans le premier mémoire en réplique, au demeurant non fondés, se rattachent à une cause juridique distincte de ceux figurant dans la requête et ont été soulevés après l’expiration du délai de recours contentieux ;
- les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Rannou,
- les conclusions de Mme Belkacem, rapporteure publique,
- les parties n’étant ni présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
Mme B... A..., entrée en 1994 au sein de la société Variance avant son rachat par la société VF Lingerie France, renommée société Lacelier en 2019, occupait en dernier lieu le poste de commercial grands comptes. Elle détenait depuis 2021 le mandat de membre suppléante du comité social et économique. Le 1er mars 2024, la société Lacelier a été placée en liquidation judiciaire. Le 21 mars 2024, la société a transmis à l’inspecteur du travail une demande d’autorisation de licenciement pour motif économique. Le 26 avril 2024, l’inspecteur du travail a autorisé le licenciement de Mme A... qui, par la requête n° 2416536, demande l’annulation de cette décision. Le 26 août 2024, l’inspecteur du travail a retiré sa décision du 26 avril 2024 et à nouveau autorisé le licenciement de Mme A... qui, par la requête n° 2428665, demande l’annulation de cette deuxième décision.
Sur la jonction :
Les requêtes n° 2416536 et n° 2428665 concernent les mêmes parties, présentent à juger des questions semblables et ont fait l’objet d’une instruction commune. Par suite, il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement.
Sur la requête n° 2416536 :
Il ressort des pièces du dossier que l’inspecteur du travail a retiré la décision du 26 avril 2024 en litige dans cette requête par l’article 1er d’une décision du 26 août 2024 dont le seul article 2 est en litige dans la requête n° 2428665. Dès lors que cette décision de retrait du 26 août 2024 est devenue définitive, comme le soutient d’ailleurs la société Axyme en défense, il n’y a plus lieu de statuer sur la requête n° 2416536.
Sur la requête n° 2428665 :
En ce qui concerne le cadre du litige :
D’une part, aux termes de l’article L. 1233-3 du code du travail : « Constitue un licenciement pour motif économique le licenciement effectué par un employeur pour un ou plusieurs motifs non inhérents à la personne du salarié résultant d'une suppression ou transformation d'emploi ou d'une modification, refusée par le salarié, d'un élément essentiel du contrat de travail, consécutives notamment : (…) / 4° A la cessation d'activité de l'entreprise (…) ».
D’autre part, en vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés qui bénéficient d’une protection exceptionnelle dans l’intérêt de l’ensemble des travailleurs qu’ils représentent ne peut intervenir que sur autorisation de l’inspecteur du travail. Lorsque le licenciement d’un de ces salariés est envisagé, ce licenciement ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l’appartenance syndicale de l’intéressé. Lorsque la demande de licenciement est fondée sur la cessation d'activité de l'entreprise, il appartient alors à l'autorité administrative, sous le contrôle du juge de l’excès de pouvoir, de contrôler, outre le respect des exigences procédurales légales et des garanties conventionnelles, que la cessation d'activité de l'entreprise est totale et définitive, que l'employeur a satisfait, le cas échéant, à l'obligation de reclassement prévue par le code du travail et que la demande ne présente pas de caractère discriminatoire. Il ne lui appartient pas, en revanche, de rechercher si cette cessation d'activité est due à la faute ou à la légèreté blâmable de l'employeur, sans que sa décision fasse obstacle à ce que le salarié, s'il s'y estime fondé, mette en cause devant les juridictions compétentes la responsabilité de l'employeur en demandant réparation des préjudices que lui auraient causé cette faute ou légèreté blâmable dans l'exécution du contrat de travail.
En ce qui concerne les fins de non-recevoir soulevée par la société Axyme en défense :
S’agissant des moyens soulevés par Mme A... :
D’une part, aux termes de l’article R. 421-1 du code de justice administrative : « La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée ». En l’espèce, en l’absence d’exercice d’un recours hiérarchique ou grâcieux, le délai de recours contre la décision du 26 août 2024 en litige dans la présente instance expirait le lundi 28 octobre 2024.
D’autre part, après l'expiration du délai de recours contre un acte administratif, sont irrecevables, sauf s'ils sont d'ordre public, les moyens soulevés par le demandeur qui relèvent d'une cause juridique différente de celle à laquelle se rattachent les moyens invoqués dans sa demande avant l'expiration de ce délai.
Il est constant que Mme A..., qui avait invoqué un unique moyen tiré de l'insuffisance de motivation lors de l'enregistrement de sa requête le 21 octobre 2024, a ensuite soulevé dans son premier mémoire en réplique, enregistré le 4 juillet 2025, soit plus de huit mois après l'expiration du délai de recours contre la décision en litige, un moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du code du travail relatives aux opérations de recherche de reclassement, lequel n'est pas d'ordre public. Dans ces conditions, la société Axyme est fondée à soutenir que Mme A... a soulevé, après l'expiration du délai de recours contre la décision en litige, un moyen relevant d'une cause juridique différente de celle à laquelle se rattache le moyen invoqué dans sa demande. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du code du travail relatives aux opérations de recherche de reclassement est irrecevable et doit être écarté. Dès lors, la fin de non-recevoir doit être accueillie.
S’agissant des conclusions à fin d’injonction :
Il ne ressort d’aucune disposition législative ni réglementaire que le juge administratif ait le pouvoir d’enjoindre à une entreprise de réintégrer un salarié et de reconstituer sa carrière. Au demeurant, il est constant que la société Lacelier comme sa société-mère la société Lacelier Holding ont cessé toute activité. Dans ces conditions, comme le soutient la société Axyme en défense, les conclusions à fin d’injonction de la requête sont irrecevables. Elles doivent, dès lors, être rejetées.
En ce qui concerne les conclusions à fin d’annulation :
D’une part, aux termes de l’article R. 2421-12 du code de justice administrative : « La décision de l'inspecteur du travail est motivée ». D’autre part, lorsque l’inspecteur du travail autorise le licenciement d’un salarié protégé, le juge judiciaire ne peut plus prononcer la résiliation de son contrat de travail. Toutefois, il reste compétent pour apprécier les fautes commises par l’employeur pendant la période antérieure au licenciement et notamment l’existence d’une discrimination syndicale dans le déroulement de la carrière du salarié susceptible d’ouvrir droit à l’indemnisation d’un préjudice. Par ailleurs, il ne ressort d’aucune disposition législative ni réglementaire que l’inspecteur du travail soit compétent pour apprécier le bien ou le mal fondé d’une demande de résiliation judiciaire d’un contrat de travail.
Il ne résulte pas de la combinaison de ces dispositions et de celles citées au point 4 que, lorsqu’il statue sur la demande d’autorisation de licenciement d’un salarié protégé, il incombe à l’inspecteur du travail de motiver sa décision au regard d’une éventuelle demande de résiliation judiciaire formulée par ce salarié, ni qu’une telle absence de motivation attente à un quelconque droit fondamental à la réparation d’un préjudice tiré des fautes commises par l’employeur durant la période antérieure au licenciement. Toutefois, il lui est toujours loisible de le faire.
En l’espèce, il ressort des termes mêmes de la décision attaquée que l’inspecteur du travail a motivé sa décision au regard de la demande de résiliation judiciaire. Dans ces conditions, le moyen tiré de l’insuffisance de la motivation, qui est inopérant pour les motifs exposés au point précédent, manque également en fait. Il ne peut, dès lors, qu’être écarté.
Sur les frais du litige :
Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu’il soit mis à la charge de l’Etat, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par Mme A.... D’autre part, il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de Mme A... le versement d’une quelconque somme à la société Axyme au titre des mêmes dispositions.
D E C I D E :
Article 1er : Il n’y a plus lieu de statuer sur la requête n° 2416536 de Mme A....
Article 2 : La requête n° 2428665 de Mme A... est rejetée.
Article 3 : Les conclusions de la société Axyme au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... A..., au ministre du travail et des solidarités et à la société Axyme.
Copie en sera adressée à la direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités (DRIEETS).
Délibéré après l'audience du 17 février 2026, à laquelle siégeaient :
- M. Gracia, président,
- Mme Beugelmans-Lagane, première conseillère,
- M. Rannou, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 mars 2026.
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N° 2416536, 2428665/3-3
Le rapporteur,
G. RANNOU
Le président,
J-Ch. GRACIA
Le greffier,
R. DRAI
La République mande et ordonne au ministre du travail et des solidarités en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.