Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 15 octobre 2024, M. A... B..., représenté par Me Vannier, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 9 octobre 2024 par lequel le ministre de l’intérieur a prononcé son expulsion du territoire français ;
2°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 000 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l’arrêté est entaché d’un vice de forme dès lors qu’il n’est pas signé ;
- il est entaché d’incompétence du signataire de l’acte ;
- il est entaché d’un vice de procédure dès lors qu’il n’a pas été précédé d’une comparution devant la commission d’expulsion en méconnaissance de l’article L. 632-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il est entaché d’une erreur d’appréciation au regard de l’article L. 631-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile dès lors qu’il ne constitue pas une menace grave pour l’ordre public.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 août 2025, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. B... ne sont pas fondés.
M. B... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 18 février 2025.
Vu :
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme E...,
- les conclusions de M. Grandillon, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 9 octobre 2024, le ministre de l’intérieur a décidé de l’expulsion du territoire français vers le pays dont il a la nationalité de M. A... B..., ressortissant libyen né le 7 octobre 1982. M. B... demande l’annulation de cette décision.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
2. Aux termes de l’article L. 212-1 du code des relations entre le public et l’administration : « Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci (…). » Aux termes de l’article R. 632-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'autorité administrative compétente pour prononcer l'expulsion d'un étranger en application des articles L. 631-2 ou L. 631-3 ainsi qu'en cas d'urgence absolue est le ministre de l'intérieur. ». Aux termes de l’article 1er du décret du 27 juillet 2005 : « A compter du jour suivant la publication au Journal officiel de la République française de l'acte les nommant dans leurs fonctions ou à compter de l'enregistrement de cet acte au recueil spécial mentionné à l'article L. 861-1 du code de la sécurité intérieure, lorsqu'il est fait application de cet article, ou à compter du jour où cet acte prend effet, si ce jour est postérieur, peuvent signer, au nom du ministre ou du secrétaire d'Etat et par délégation, l'ensemble des actes, à l'exception des décrets, relatifs aux affaires des services placés sous leur autorité : / 1° Les secrétaires généraux des ministères, les directeurs d'administration centrale (…) ». Aux termes de l’article 11 de l’arrêté du 12 août 2013, la direction des libertés juridiques et des affaires publiques « élabore et met en œuvre, en lien avec la direction générale des étrangers en France, la réglementation relative à l'éloignement et à l'interdiction du territoire des ressortissants étrangers pour des motifs d'ordre public » et « prépare les décisions individuelles relevant de la compétence du ministre dans les domaines d'activité mentionnés au présent article ».
3. En premier lieu, si l’arrêté du 9 octobre 2024 notifié à M. B... ne comporte ni la signature ni la mention du prénom, du nom et de la qualité de son signataire, il ressort des pièces produites en défense que l’arrêté notifié au requérant est une ampliation et que l’original de la décision attaquée a été signé en caractères lisibles par Mme D... C..., directrice des libertés publiques et des affaires juridiques, nommée par décret du 26 mai 2021, publié au Journal officiel le 27 mai 2021, et dès lors compétente pour signer la décision attaquée en application de l’article 1er du décret du 27 juillet 2005. De plus, il résulte de l’article 11 de l’arrêté du 12 août 2013 modifié, portant organisation interne du secrétariat général du ministère de l’intérieur, que la directrice des libertés publiques et des affaires juridiques élabore et met en œuvre, en lien avec la direction générale des étrangers en France, la réglementation relative à l'éloignement et à l'interdiction du territoire des ressortissants étrangers pour des motifs d'ordre public. Par suite, les moyens tirés du vice de forme et de l’incompétence de l’auteur de l’arrêté doivent être écartés.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 632-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'expulsion ne peut être édictée que dans les conditions suivantes : 1° L'étranger est préalablement avisé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat ; 2° L'étranger est convoqué pour être entendu par une commission qui se réunit à la demande de l'autorité administrative et qui est composée : a) du président du tribunal judiciaire du chef-lieu du département, ou d'un juge délégué par lui, président ; b) d'un magistrat désigné par l'assemblée générale du tribunal judiciaire du chef-lieu du département ; c) d’un conseiller de tribunal administratif. Le présent article ne s'applique pas en cas d'urgence absolue. » Avant de prendre sa décision, l’autorité administrative doit, en application de l’article L. 632-1 du même code, aviser l’étranger de l’engagement de la procédure et, sauf en cas d’urgence absolue, le convoquer pour être entendu par une commission composée de deux magistrats judiciaires relevant du tribunal judiciaire du chef-lieu du département où l’étranger réside ainsi que d’un conseiller de tribunal administratif.
5. En l’espèce, il ressort des pièces du dossier que le requérant a été condamné le 3 novembre 2021 pour des faits d’outrage à agent et de menace de mort, le 24 novembre 2021 à douze mois de prison pour des faits de harcèlement d’une personne sans incapacité et de propos ou comportements répétés ayant pour objet ou effet une dégradation des conditions de vie altérant la santé à l’encontre de son ex-compagne, le 15 septembre 2022 à un an de prison pour des faits de violence sur personne exerçant une activité privée de sécurité et de violence sur professionnel de santé et le 7 novembre 2022 par la chambre des appels correctionnels de la cour d’appel de Montpellier à une peine d’un an et six mois d’emprisonnement dont neuf mois avec sursis probatoire pendant trois ans et obligation de s’abstenir de paraître en tout lieu spécialement désigné pour des faits de violence sans incapacité par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité. Par ailleurs, il ressort des pièces médicales produites au dossier que M. B... souffre depuis plusieurs années d’importants troubles psychiatriques qui ont nécessité des placements en soins psychiatriques lors de sa période de détention en 2022 et en 2023 et que l’intéressé a durant cette période fait l’objet de surveillance renforcée en raison de sa dangerosité, les arrêtés d’admission en soins psychiatriques produits au dossier révélant un diagnostic de décompensation psychotique aiguë avec délire de persécution et « risque majeur de nouveau passage à l’acte hétéro agressif ». Enfin, il ressort des pièces du dossier que le requérant aurait affirmé, au cours de sa période de détention, être un terroriste libyen et s’être fait connaître pendant son incarcération pour une pratique radicale de l’islam. Il ressort ainsi des pièces du dossier, compte tenu de l’importante fragilité psychiatrique de M. B..., des menaces de mort proférées à l’encontre de plusieurs dépositaires de l’autorité publique sur le territoire français et du harcèlement de son ex compagne et de l’imminence de son élargissement, que le ministre de l’intérieur et des outre-mer a pu à bon droit prononcer l’expulsion en urgence absolue de M. B... sans saisine préalable de la commission d’expulsion. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l’article L. 632-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile doit être écarté.
6. En troisième lieu, aux termes de l’article L. 631-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'autorité administrative peut décider d'expulser un étranger lorsque sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public, sous réserve des conditions propres aux étrangers mentionnés aux articles L. 631-2 et L. 631-3 ». Les infractions pénales commises par un étranger ne sauraient, à elles seules, justifier légalement une mesure d’expulsion et ne dispensent pas l’autorité compétente d’examiner, d’après l’ensemble des circonstances de l’affaire, si la présence de l’intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace grave pour l’ordre public. Lorsque l’administration se fonde sur l’existence d’une telle menace pour prononcer l’expulsion d’un étranger, il appartient au juge de l’excès de pouvoir, saisi d’un moyen en ce sens, de rechercher si les faits qu’elle invoque à cet égard sont de nature à justifier légalement sa décision.
7. Dans les circonstances de l’espèce, ainsi qu’il a été dit au point 5, l’intéressé a été condamné à quatre reprises en 2021 et 2022 pour des faits d’outrage à agent, de menace de mort, de violence sur personne, de harcèlement et de violence sans incapacité à l’encontre de son ancienne compagne. Par ailleurs, ainsi qu’il a été dit au point 5, le requérant présente d’importants troubles psychiatriques ayant nécessité son placement en unité psychiatrique. Dans ces conditions, M. B... n’est pas fondé à soutenir que c’est à tort que le ministre de l’intérieur et des outre-mera pu considérer que sa présence en France constitue une menace grave pour l’ordre public. Par suite, le moyen tiré de l’erreur d’appréciation doit être écarté.
8. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d’annulation contre l’arrêté du 9 octobre 2024 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, celles présentées au titre des frais liés au litige.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et au ministre de l'intérieur et des outre-mer
Délibéré après l'audience du 23 octobre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Nathalie Amat, présidente,
M. Gaël Raimbault, premier conseiller,
Mme Paule Desmoulière, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 novembre 2025.
La rapporteure,
Signé
P. E...
La présidente,
signé
N. Amat
La greffière,
signé
L. Thomas
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.