Texte intégral
Vu la procédure suivante :
I. Par une requête n°2430891 enregistrée le 20 novembre 2024, Mme B... A..., représentée par Me Odin, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 25 juillet 2024 par laquelle le préfet de police a rejeté sa demande de délivrance d’une carte de séjour pluriannuelle, ainsi que la décision implicite de rejet de son recours gracieux contre cette décision intervenue le 6 novembre 2024 ;
2°) d’enjoindre au préfet de police de lui délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention « talent-salarié qualifié » ou la mention « profession artistique et culturelle » dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat le versement de la somme de 2 000 euros sur le fondement de l’article L.761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision attaquée est entachée d’un défaut de motivation ;
- elle est entachée d’un défaut d’examen sérieux de sa situation ;
- elle méconnaît les dispositions de l’article L. 421-9 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation ;
- elle méconnaît les dispositions de l’article L. 421-20 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Une mise en demeure a été adressée au préfet de police le 7 janvier 2025.
Par une ordonnance du 19 février 2025, la clôture de l’instruction a été fixée au 19 mars 2025.
II. Par une requête n° 2513091 enregistrée le 14 mai 2025 et un mémoire enregistré le 14 novembre 2025, Mme B... A..., représentée par Me Odin, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du préfet de police du 7 avril 2025 portant refus de délivrance d’un titre de séjour « profession artistique et culturelle » ;
2°) d’enjoindre au préfet de police de lui délivrer une carte de séjour pluriannuelle « profession artistique et culturelle » dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat le versement de la somme de 2 000 euros sur le fondement de l’article L.761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision attaquée est entachée d’un défaut de motivation ;
- elle n’a pas été précédée d’un examen sérieux de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les dispositions de l’article L. 421-20 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle est entachée d’une erreur de droit dans l’application des dispositions des articles L. 212-1 et L. 112-2 du code de la propriété intellectuelle ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire enregistré le 23 septembre 2025, le préfet de police, représenté par Me Termeau, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de la propriété intellectuelle ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Chounet, première conseillère ;
- et les observations de Me Vallot, avocate de Mme A....
Considérant ce qui suit :
1. Madame B... A..., ressortissante australienne née le 2 décembre 1993, est entrée en France en 2019. Elle a été titulaire, à compter du 30 décembre 2022, d’un titre de séjour mention « passeport talent - profession artistique et culturelle » valable en dernier lieu jusqu’au 29 juin 2024. Elle a demandé le 27 mai 2024 la délivrance d’une carte de séjour pluriannuelle « passeport talent - salarié qualifié ». Par une décision du 25 juillet 2024 le préfet de police refusé de lui délivrer ce titre de séjour sur le fondement du 1° de l’article L. 421-9 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Mme A... a formé, le 6 septembre 2024, un recours gracieux contre cette décision. Une décision implicite de rejet de cette demande est née du silence gardé par le préfet de police le 6 novembre 2024. Mme A... a par la suite demandé le 24 février 2025 la délivrance d’une carte de séjour pluriannuelle « passeport talent - profession artistique et culturelle ». Par une décision du 7 avril 2025, le préfet de police a refusé de lui délivrer ce titre de séjour sur le fondement de l’article L. 421-20 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Par la requête n° 2430891, Mme A... demande l’annulation des décisions des 25 juillet et 6 novembre 2024. Par la requête n° 2513091 elle demande l’annulation de la décision du 7 avril 2025. Il y a lieu de joindre ces deux requêtes, qui présentent à juger les mêmes questions et ont fait l’objet d’une instruction commune.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En ce qui concerne la décision du 25 juillet 2024 :
2. Eu égard aux motifs de fait sur lesquels le préfet s’est fondé pour opposer un refus à la demande de carte de séjour pluriannuelle présentée par Mme A... sur le fondement du 1° de l’article L. 421-9 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, tirés de l’exigence, par l’article L. 411-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile d’une durée de présence en France supérieure à trois mois et de la production insuffisante de deux contrats à durée déterminée d’un mois, alors que l’intéressée est présente en France depuis 2019 et exerce de manière habituelle une activité professionnelle depuis 2022, le préfet ne peut être regardé comme ayant procédé à un examen sérieux et suffisant de sa demande. Par suite ce moyen est fondé.
3. Il résulte de ce qui précède que la décision du préfet de police du 25 juillet 2024 doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, sa décision implicite de rejet du recours gracieux qui s’est formée le 6 novembre 2024.
En ce qui concerne la décision du 7 avril 2025 :
4. Aux termes de l’article L. 421-20 du code de l’entrée et du séjour et du droit d’asile : « L'étranger qui exerce la profession d'artiste-interprète, définie à l'article L. 212-1 du code de la propriété intellectuelle, ou qui est auteur d'une œuvre littéraire ou artistique mentionnée à l'article L. 112-2 du même code se voit délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " passeport talent " d'une durée maximale de quatre ans […] ». Aux termes de l’article L. 112-2 du code de la propriété intellectuelle : « Sont considérés notamment comme œuvres de l'esprit au sens du présent code / (…)/ 14° Les créations des industries saisonnières de l'habillement et de la parure. Sont réputées industries saisonnières de l'habillement et de la parure les industries qui, en raison des exigences de la mode, renouvellent fréquemment la forme de leurs produits, et notamment la couture, la fourrure, la lingerie, la broderie, la mode, la chaussure, la ganterie, la maroquinerie, la fabrique de tissus de haute nouveauté ou spéciaux à la haute couture, les productions des paruriers et des bottiers et les fabriques de tissus d'ameublement. ».
5. Il ressort de la combinaison des dispositions précitées que les créations des industries saisonnières de l'habillement et de la parure sont considérées comme des œuvres de l’esprit ouvrant droit, pour les étrangers qui créent ces œuvres ou en sont co-auteurs, à la délivrance d’une carte de séjour pluriannuelle portant la mention "passeport talent".
6. Il ressort des pièces du dossier que Mme A..., qui est titulaire d’un bachelor de modéliste concepteur obtenu en 2021 à l’Institut français de la mode, travaille depuis 2022 pour une agence de modélisme collaborant avec des maisons de haute couture pour une rémunération moyenne mensuelle de 4 620 euros et qu’elle participe, du fait des caractéristiques des prestations qu’elle fournit, à la création d’une œuvre de l’esprit. Par suite, en considérant que cette activité n’entre pas dans le champ des activités ouvrant droit à la délivrance d’une carte de séjour pluriannuelle portant la mention "passeport talent", le préfet de police a commis une erreur de droit.
7. Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme A... est fondée à demander l’annulation de la décision du 7 avril 2025.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
8. Eu égard aux motifs d’annulation retenus, l’exécution du présent jugement implique seulement mais nécessairement que le préfet de police ou tout préfet territorialement compétent délivre à Mme A... une carte de séjour pluriannuelle mention « passeport talent ». Par suite, il y a lieu, sur le fondement de l’article L. 911-1 du code de justice administrative, de lui enjoindre de la lui délivrer, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l’espèce, il n’y a pas lieu d’assortir cette injonction de l’astreinte demandée.
Sur les frais liés au litige :
9. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat le versement à Mme A... la somme totale de 1 800 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : Les décision du préfet de police des 25 juillet 2024, 6 novembre 2024 et 7 avril 2025 sont annulées.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de police, ou à tout préfet territorialement compétent, de délivrer à Mme A... une carte de séjour pluriannuelle mention « passeport talent » dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L’Etat versera à Mme A... la somme de 1 800 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... A... et au préfet de police.
Une copie en sera adressée, pour information, au ministre de l’intérieur.
Délibéré après l'audience du 6 février 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Aubert, présidente,
M. Julinet, premier conseiller,
Mme Chounet, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 février 2026.
La rapporteure,
M.-N. CHOUNET
La présidente,
S. AUBERT
La greffière,
A. LOUART
La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.