Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 25 février et 18 juin 2025, Mme A... B... D..., représentée par Me Kornman, demande au tribunal :
1°) d’annuler l'arrêté du 30 janvier 2025 par lequel le préfet des Hautes-Alpes lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée et lui a interdit retour sur le territoire français pour une durée d’un an ;
2°) d’enjoindre au préfet territorialement compétent d’une part, de réexaminer sa situation, et de lui délivrer, dans l’attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour et, d’autre part, de procéder à l’effacement de son signalement dans le système d’information Schengen, le tout dans le délai d’un mois à compter de la notification du jugement sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros, à verser à Me Kornman, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l’Etat en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique et de l'article L.761-1 du code de justice administrative, ou, dans le cas où l’aide juridictionnelle ne serait pas accordée, de lui verser directement cette somme.
Elle soutient que :
- les décisions litigieuses sont signées par une autorité incompétente ;
- elles sont insuffisamment motivées et entachées d’un défaut d’examen de sa situation personnelle ;
- elles sont entachées d’un vice de procédure tenant à la violation du droit d’être entendu garanti par le droit de l’Union européenne ;
- elles méconnaissent les dispositions de l’article R. 221-15-8 du code de l’action sociale et des familles ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les dispositions de l’article L. 611-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste dans l’appréciation des conséquences de la décision attaquée sur sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la décision refusant l’octroi d’un délai de départ volontaire méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d’un an est illégale en raison de l’illégalité des décisions portant obligation de quitter le territoire français et refus d’octroi de délai de départ volontaire ;
- elle méconnaît les dispositions de l’article L. 612-6 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation.
La requête a été communiquée au préfet des Hautes-Alpes, qui n’a pas produit de mémoire en défense.
Par une décision du 2 juillet 2025, le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale a été accordé à Mme B... D....
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Au cours de l’audience publique, M. Davesne, président-rapporteur, a donné lecture de son rapport.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B... D..., ressortissante congolaise entrée en France le 12 novembre 2024 sous couvert d’un visa de court séjour, s’est présentée le 30 janvier 2025 à la préfecture des Hautes-Alpes afin d’être admise en tant que mineure isolée. Par un arrêté du même jour, le préfet des Hautes-Alpes l’a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d’un an. Mme B... D... demande au tribunal d’annuler cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En ce qui concerne les moyens relatifs à l’arrêté du 30 janvier 2025 pris dans son ensemble :
2. En premier lieu, par un arrêté du 11 octobre 2024, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture des Hautes-Alpes le 14 octobre suivant, le préfet des Hautes-Alpes a donné délégation à M. Benoît Rochas, secrétaire général de la préfecture, à l’effet de signer tous les arrêtés relevant des attributions de l’Etat dans le département des Hautes-Alpes. Ainsi, le moyen tiré de l’incompétence du signataire de l’arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.
3. En deuxième lieu, l’arrêté attaqué comporte les considérations de droit et de fait qui constituent le fondement des décisions par lesquelles le préfet des Hautes-Alpes a obligé Mme B... C... à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d’un an. Par ailleurs, il ne ressort pas de la motivation de cet arrêté que le préfet des Hautes-Alpes n’aurait pas procédé à un examen de la situation de l’intéressée. Par suite, les moyens tirés du défaut de motivation des décisions que comporte l’arrêté attaqué et du défaut d’examen de la situation de Mme B... C... doivent être écartés.
4. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme B... C... a été entendue par les services de la préfecture sur sa situation administrative le 30 janvier 2025, et a pu s’exprimer sur sa situation personnelle et la perspective de son éloignement. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d’être entendu doit être écarté.
5. En quatrième lieu, la circonstance que Mme B... C... n’aurait pas été informée des dispositions de l’article R. 221-15-8 du code de l’action sociale et des familles préalablement à la collecte de ses données personnelles et de ses empreintes digitales est sans influence sur la légalité de l’arrêté attaqué. Ainsi, le moyen tiré du vice de procédure dont serait entaché l’arrêté attaqué doit être écarté comme inopérant.
6. En cinquième lieu, Mme B... C... fait valoir que l’arrêté attaqué n’a pas été précédé d’une évaluation de la minorité Mme B... C... par les services du département des Hautes-Alpes conformément aux dispositions de l’article R. 221-15-8 du code de l’action sociale et des familles. Toutefois, ces dispositions n’imposent pas au préfet d’attendre une telle évaluation avant de décider d’une mesure d’éloignement. Le moyen doit ainsi être écarté comme inopérant.
En ce qui concerne les moyens relatifs à l’obligation de quitter le territoire français :
7. En premier lieu, aux termes de l’article L. 611-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'étranger mineur de dix-huit ans ne peut faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français. »
8. Il ressort des termes de l’arrêté attaqué, non sérieusement contesté par Mme B... C..., que son relevé d’empreintes digitales a permis de constater qu’elle avait demandé un visa auprès des autorités belges le 20 septembre 2024 munie d’un passeport congolais sous le nom de Mme E... B... A..., née le 6 mars 2000. Ainsi, le préfet des Hautes-Alpes, qui était fondé à estimer que la requérante était mineure, n’a pas méconnu les dispositions mentionnées au point 7 en l’obligeant à quitter le territoire français.
9. En second lieu, les moyens tirés de la méconnaissance de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et de ce que l’obligation de quitter le territoire français serait entachée d’une erreur manifeste dans l’appréciation de la situation de l’intéressée ne sont pas assortis des précisions permettant d’en apprécier le bien-fondé et doivent être écartés.
En ce qui concerne les moyens relatifs à la décision refusant d’accorder un délai de départ volontaire :
10. Aux termes de l’article L. 612-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. » Aux termes de l’article L. 612-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : (…) 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. » Aux termes de l’article L. 612-3 du même code : « Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; (…) ».
11. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour refuser d’accorder à Mme B... D... un délai de départ volontaire, le préfet s’est fondé sur les dispositions du 1° de l’article L. 612-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Toutefois, il n’est pas contesté que la requérante est entrée régulièrement sur le territoire français le 12 novembre 2024 sous couvert d’un visa de type C, ce que le préfet rappelle dans sa décision. Par suite en refusant d’accorder un délai de départ volontaire à Mme B... D... sur le fondement de ces dispositions au motif qu’elle ne faisait état d’aucune circonstance justifiant qu’un délai de départ volontaire supérieur à 30 jours lui soit accordé, le préfet des Hautes-Alpes a commis une erreur de droit.
12. Il résulte de ce qui précède que Mme B... C... est fondée à demander l’annulation de la décision du 30 janvier 2025 du préfet des Hautes-Alpes lui refusant l’octroi d’un délai de départ volontaire, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens relatifs à cette décision.
En ce qui concerne les moyens relatifs à la décision d’interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an :
13. L’interdiction de quitter le territoire français d’une durée d’un an ayant été prise sur le fondement de la décision refusant l’octroi à Mme B... C... d’un délai de départ volontaire, elle doit être annulée par voie de conséquence de l’annulation prononcée ci-dessus, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens relatifs à ces conclusions.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
14. Le présent jugement, qui n’annule que les décisions portant refus d’octroi d’un délai de départ volontaire et interdiction de retour sur le territoire français, implique seulement mais nécessairement que le préfet des Hautes-Alpes efface le signalement dont Mme B... D... fait l’objet dans le système d’information Schengen aux fins de non-admission. Par suite, il y a lieu de lui enjoindre de prendre toute mesure propre à mettre fin à ce signalement dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement, sans qu’il y ait lieu, dans les circonstances de l’espèce, d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
15. Mme B... C... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 000 euros à verser à Me Kornman, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle.
D E C I D E :
Article 1er : L’arrêté du 30 janvier 2025 du préfet des Hautes-Alpes est annulé en tant qu’il refuse l’octroi d’un délai de départ volontaire à Mme B... D... et lui interdit le retour sur le territoire français pour une durée d’un an.
Article 2 : Il est enjoint au préfet des Hautes-Alpes de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement aux fins de non-admission dans le système Schengen de Mme B... D..., dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement.
Article 3 : L’Etat versera à Me Kornman la somme de 1 000 euros au titre de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B... D... est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A... B... D..., à Me Kornman et au préfet des Hautes-Alpes.
Délibéré après l’audience du 4 décembre 2025 à laquelle siégeaient :
M. Davesne, président,
M. Maréchal, premier conseiller,
M. Tanzarella Hartmann, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 décembre 2025.
Le président - rapporteur,
S. Davesne
L’assesseur le plus ancien,
M. Maréchal
La greffière,
V. Lagrède
La République mande et ordonne au préfet des Hautes-Alpes, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution du présent jugement.