Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 8 septembre et 14 octobre 2025, Mme A..., représenté par Me Djemaoun, demande au tribunal :
1°) de l’admettre au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d’annuler les décisions contenues dans l’arrêté du 15 juillet 2025 par lesquelles le préfet de police l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d’être éloignée ;
3°) d’enjoindre au préfet de police de réexaminer sa situation dans un délai d’un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer, dans l’attente, une autorisation provisoire de séjour dans un délai de 8 jours sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
4°) de prononcer la suspension de l’arrêté jusqu’à ce que la Cour nationale du droit d'asile statue sur la situation de son fils ;
5°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 500 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, en contrepartie de la renonciation de l’avocat au bénéfice de l’aide juridictionnelle.
Mme A... soutient que l’arrêté attaqué :
- est entaché d’incompétence de son signataire ;
- est insuffisamment motivé et entaché d’un défaut d’examen particulier de sa situation ;
- a été pris en méconnaissance de son droit à être entendue ;
- est entaché d’une erreur de droit dès lors que son auteur a considéré que sa demande de réexamen était dilatoire ;
- méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- est entaché d’une erreur manifeste d'appréciation ;
- a été pris en méconnaissance des stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l’article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce qui concerne plus spécifiquement la décision fixant le pays de destination ;
- l’ordonnance de rejet du recours par la Cour nationale du droit d'asile de la demande d’asile de son fils ne lui a jamais été notifiée et elle disposait donc toujours de son droit au maintien sur le territoire et par suite la substitution de base légale et de motif demandée par la préfecture ne peut être accordée.
Par un mémoire en défense, enregistré le 14 octobre 2025, le préfet de police conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme A... ne sont pas fondés et il doit être regardé comme sollicitant une substitution de base légale et de motif pour que l’obligation de quitter le territoire français soit fondée sur le b du 1°) l’article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou sur le b du 2°) du même article et sur le motif tiré de l’irrecevabilité de sa demande de réexamen de la demande d’asile qu’a retenu l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Desprez,
- et les observations de Me Djemaoun, représentant Mme A....
Considérant ce qui suit :
Mme A..., ressortissante ivoirienne née le 7 juin 1991, a sollicité le 10 avril 2025 le réexamen de sa demande d’asile auprès de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides, alors qu’une précédente demande d’asile avait été rejeté par cet office et par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Par un arrêté du 15 juillet 2025, dont l’intéressée demande l’annulation, le préfet de police l’a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée.
Sur l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle :
Aux termes de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : « Dans les cas d’urgence (…), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. (…) ». Mme A... n’a pas déposé de demande tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, ses conclusions tendant à ce qu’elle soit admise provisoirement au bénéfice de cette aide doivent être rejetées.
Sur les conclusions aux fins d’annulation :
En premier lieu, M. Youssef Berqouqi, conseiller d’administration de l’intérieur et de l’outre-mer, chef du bureau de l’accueil de la demande d’asile, signataire des décisions attaquées, ayant reçu délégation de signature par un arrêté n° 2025-00832 du 26 juin 2025 régulièrement publié, le moyen tiré de ce que l’arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente doit être écarté.
En deuxième lieu, l’arrêté attaqué vise les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et l’article L. 542-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. En outre, il mentionne les considérations de fait sur lesquelles il se fonde, notamment la situation personnelle et administrative de Mme A.... Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation ne peut qu’être écarté. Il ne ressort en outre par des pièces du dossier que le préfet de police n’aurait pas procédé à un examen particulier de sa situation.
En troisième lieu, Mme A... a été reçue par les services de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides dans le cadre de sa demande d’asile. En tout état de cause, la requérante ne justifie d’aucun élément propre à sa situation qu’elle aurait été privée de faire valoir lors de son audition et qui, si elle avait été en mesure de l’invoquer préalablement, aurait été de nature à influer sur le sens de la décision prise par le préfet de police. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de son droit à être entendue doit être écarté.
Aux termes de l’article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : / 1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : / a) une décision d'irrecevabilité prise en application des 1° ou 2° de l'article L. 531-32 ; / b) une décision d'irrecevabilité en application du 3° de l'article L. 531-32, en dehors du cas prévu au b du 2° du présent article ; 2° Lorsque le demandeur : (…) b) a introduit une première demande de réexamen, qui a fait l'objet d'une décision d'irrecevabilité par l'office en application du 3° de l'article L. 531-32, uniquement en vue de faire échec à une décision d'éloignement ; ». Aux termes de l’article L. 531-32 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « L'Office français de protection des réfugiés et apatrides peut prendre une décision d'irrecevabilité écrite et motivée, sans vérifier si les conditions d'octroi de l'asile sont réunies, dans les cas suivants : (…) 3° En cas de demande de réexamen lorsque, à l'issue d'un examen préliminaire effectué selon la procédure définie à l'article L. 531-42, il apparaît que cette demande ne répond pas aux conditions prévues au même article. ».
Aux termes de l’article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile « En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. / Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la signature de celle-ci. »
Aux termes de l’article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : (…) 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; (…) ».
Le préfet de police fait valoir par son mémoire en défense que le droit au maintien sur le territoire français de Mme A... avait pris fin dès lors que l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) avait adopté une décision d'irrecevabilité de sa nouvelle demande d’asile, en application des dispositions rappelées au point 6. Dans sa décision contestée, le préfet de police mentionnait l’article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sans expliciter les dispositions de cet article. La substitution de motif sollicitée par le préfet de police, qui consiste en l’explicitation du fondement sur lequel s’est appuyé le préfet, n’a pas eu pour effet de priver la requérante d’une garantie procédurale. Le préfet pouvait, en effet, estimer que la demande de réexamen de la demande d’asile de Mme A... ayant été jugée irrecevable en application du 3° de l'article L. 531-32, comme il le fait valoir en défense sans être contesté sur ce point, et que ses demandes antérieures de reconnaissance de la qualité de réfugié ou du bénéfice de la protection subsidiaire ayant été rejetées, elle pouvait faire l’objet d’une obligation de quitter le territoire français en vertu des dispositions rappelées au point précédent sans avoir à attendre que la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) statue sur le nouveau recours introduit devant elle à la suite de la déclaration d’irrecevabilité de sa demande par l’OFPRA. En outre, il est sans incidence sur l’obligation de quitter le territoire français la visant, que la décision de la CNDA concernant son fils ne lui ait pas été notifiée, dès lors qu’il ressort des pièces du dossier qu’une décision a été prise le 4 novembre 2024 par la CNDA, le droit au séjour de ce dernier ayant pris fin, en application de l’article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à la date de la lecture en audience publique de la décision de la CNDA ou, s'il a été statué par ordonnance, à la date de la signature de celle-ci. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet aurait commis une erreur de droit en se fondant sur le motif tiré du caractère dilatoire de la nouvelle demande d’asile doit être écarté comme celui tiré du fait que son fils disposerait toujours du droit au maintien sur le territoire.
En quatrième lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (…). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ». Aux termes de l’article L. 721-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ». Aux termes des stipulations de cet article 3 : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ».
Il ressort des pièces du dossier que la demande d’asile de Mme A... a été rejetée par une décision de l’OFPRA du 19 novembre 2019 puis par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 27 mai 2021, notifiée le 21 juin suivant, et que sa nouvelle demande d’asile a été déclarée irrecevable par une décision de l’OFPRA du 30 avril 2025, notifiée le 26 mai suivant. Si Mme A... fait valoir qu’elle a eu un enfant en France en 2021 avec un ressortissant guinéen, celui-ci a également vu ses demandes d’asile rejetées, comme celle de leur enfant, par l’OFPRA puis la CNDA. Ils ne disposent d’aucun droit de se maintenir sur le territoire français, et n’établissent pas qu’ils ne pourraient pas aller vivre dans l’un ou l’autre pays dont ils sont ressortissants. Dans ces conditions, le préfet de police n’a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de Mme A..., garanti par l’article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels la décision portant obligation de quitter le territoire français a été prise. Pour les mêmes motifs, il n’a pas porté atteinte à l’intérêt supérieur de l’enfant en méconnaissance des stipulations du paragraphe 1 de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant.
En cinquième lieu, aux termes de l’article L. 721-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ». Aux termes des stipulations de cet article 3 : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ».
Si Mme A... fait valoir qu’elle aurait subi un mariage forcé dans son pays et pourrait y subir des persécutions, elle ne l’établit pas la seule production d’un certificat médical de constat de cicatrices sur sa cuisse. La circonstance qu’elle ne soit pas excisée ne peut permettre d’établir qu’elle risquerait de l’être probablement dans son pays. Elle n’est, par suite, pas fondée à soutenir que les stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l’article L. 721-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ont été méconnues. Pour les mêmes motifs, le préfet de police n’a pas commis d’erreur manifeste dans l’appréciation des conséquences de sa décision au regard de la situation personnelle de la requérante.
Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme A... tendant à l’annulation de l’arrêté du préfet de police en date du 15 juillet 2025 doivent être rejetées ainsi qu’en tout état de cause ses conclusions de suspension de l’exécution de l’arrêté en cause. Il en est de même de ses conclusions aux fins d’injonction sous astreinte et celles présentées sur le fondement des dispositions combinées de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme A... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... A..., au préfet de police et à Me Djemaoun.
Délibéré après l'audience du 17 février 2026, à laquelle siégeaient :
M. Simonnot, président,
M. Desprez, premier conseiller,
Mme Van Daële, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 mars 2026.
Le rapporteur,
JB. DESPREZ
Le président,
JF. SIMONNOT
La greffière,
M-C. POCHOT
La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.