Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces enregistrées le 17 septembre 2025, M. A... B... demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l’exécution de la décision du 30 juillet 2025 par laquelle le directeur général de la Caisse des dépôts et consignations a prononcé sa révocation ;
2°) d’enjoindre à la Caisse des dépôts et consignations de procéder à sa réintégration immédiate dans ses fonctions d’ingénieur financier territorial au sein de la direction régionale d’Ile-de-France de la Banque des territoires, entité de la Caisse des dépôts et consignations, et de rétablir le versement de 100 % de son traitement d’attaché d’administration de l’Etat à l’échelon 9 ainsi que la prime de fonction et de technicité afférente, et ce, dans un délai de huit jours à compter de la notification de l’ordonnance à intervenir, sous astreinte de 300 euros par jour de retard ;
3°) d’enjoindre à la Caisse des dépôts et consignations de ne pas le placer d’office en position de congé de maladie ou de disponibilité, ou d’abroger l’arrêté attaqué et de lui proposer à l’amiable une rupture conventionnelle au titre des quinze années de services validées pour l’essentiel à Caisse des dépôts et consignations ;
4°) d’enjoindre à la Caisse des dépôts et consignations, le cas échéant, de lui permettre de formuler une demande de congé de présence parentale, afin de remplir la troisième condition nécessaire pour bénéficier par anticipation d’une retraite civile de l’Etat en qualité de parent enfant handicapé ;
5°) de mettre à la charge de la Caisse des dépôts et consignations la somme de 1 816 euros, au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. B... soutient que :
Sur la compétence :
- la caisse des dépôts et consignations, qui utilise la signature électronique depuis 2021, ne justifie pas que l’arrêté attaqué du 30 juillet 2025, portant une signature manuscrite, a été valablement signé par une autorité ayant reçu délégation de signature du directeur général.
Sur l’urgence :
- il est porté une atteinte grave et immédiate à sa situation administrative, économique et familiale, du fait de la perte de ses droits de fonctionnaire titulaire, sans délai de préavis ni aménagements transitoires, de la baisse de ses revenus alors que les impayés de loyers l’exposent à une expulsion et que son foyer est en situation de surendettement, ainsi qu’au regard de ses charges de parent d’une enfant handicapée, ayant bénéficié d’un régime de trois jours hebdomadaires de télétravail et vulnérable, comme l’est son enfant dont son épouse et lui-même ne seront plus à même d’assurer la subsistance et la scolarisation dans les conditions requises par son état de santé, pas plus que celles de leurs autres enfants.
Sur l’existence d’un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
- la décision contestée ne mentionne pas les voies et délais de recours, ce qui constitue une atteinte au droit à un recours effectif ;
- la procédure suivie pour prendre l’arrêté de révocation contesté est entachée de déloyauté, compte tenu de la période choisie, correspondant aux congés d’été et à l’absence d’avocats spécialisés ;
- le requérant n’a pas eu connaissance du courrier recommandé l’avisant de la tenue d’un conseil de discipline et ignore ce que signifie « une demande d’avis de réception » et si sa signature apparaît sur un tel avis de réception ;
- l’acte de signification du 2 juillet 2025 n’a pas été régulièrement notifié dès lors qu’il ne lui a pas été remis en main propre et qu’aucune vérification n’apparaît avoir été faite de sa présence dans les lieux ou de la possibilité pour lui de recevoir cet acte ;
- le délai de convocation de quinze jours francs entre la signification et la réunion du conseil de discipline n’a pas été respecté ;
- le droit à une défense contradictoire n’a pas été assuré, ce qui constitue une perte de chance et un vice de forme substantiel ;
- le principe d’impartialité n’a pas été respecté dès lors que la directrice des ressources humaines de l’Etablissement public et du groupe Caisse des dépôts et consignations, auteure de la décision contestée, a cumulé les fonctions de saisine, d’instruction et de décision et a tenté de contrer la plaine déposée par le requérant ;
- le rapport disciplinaire contient des imputations fausses et gravement attentatoires à l’honneur du requérant ;
- le requérant subit une discrimination dissimulée dans l’accès à la mobilité interne depuis plus d’un an ;
- la décision attaquée retire irrégulièrement une décision créatrice de droits ;
- la sanction de 4ème groupe qu’est la révocation à compter du 1er août 2025 est disproportionnée au regard tant des faits reprochés que des conséquences administratives, personnelles et sociales encourues et ce, alors que le rapport dont a été saisi le conseil de discipline ne fait état d’aucune faute d’une gravité telle qu’elle rendrait impossible le maintien temporaire de l’agent dans une position statutaire provisoire et que, en outre, l’affaire n’a eu aucun retentissement médiatique ;
- c’est à tort que n’a pas été envisagée une autre sanction telle que l’avertissement, le blâme ou l’exclusion temporaire des fonctions ;
- la procédure disciplinaire ayant abouti à la révocation du requérant est poursuivie dans un but étranger à l’intérêt du service, et est en réalité destinée à éviter de donner une réponse motivée à ses nombreux signalements de lanceur d’alerte dont seul le dernier a donné lieu, en juin 2025, à une enquête, laquelle a d’ailleurs été conduite par un cabinet d’avocats ayant déjà travaillé avec la banque des territoires et la Caisse des dépôts et consignations ;
- les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et de l’article 3,1 de la convention internationale des droits de l’enfant ont été méconnues.
Par un mémoire en défense enregistré le 26 septembre 2025, la Caisse des dépôts et consignations représentée par Me Levain conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge de M. B... au profit de la Caisse des dépôts et consignations le versement d’une somme de deux mille (2 000) euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
Sur l’urgence :
- l’urgence n’est pas justifiée, à titre principal, dès lors que les difficultés financières du foyer n’entretiennent aucun lien avec la sanction contestée et sont dues, en particulier, à des emprunts antérieurs à cette décision et à une situation de surendettement peu explicable eu égard aux revenus du foyer ; en outre, il n’est pas démontré que pourrait être invoqué un préjudice grave et immédiat se traduisant par l’aggravation de l’état de santé du requérant et de sa fille ; à titre subsidiaire, les difficultés évoquées résultent du comportement même du requérant ; enfin, un intérêt public s’attache au prononcé de la sanction attaquée.
Sur la légalité :
- l’arrêté attaqué a été régulièrement signé par l’autorité compétente ;
- l’absence de mention des voies et délais de recours est sans incidence sur la légalité de la décision contestée ;
- M. B... a été régulièrement informé, dans le délai légal, de la procédure engagée à son encontre et de sa convocation devant le conseil de discipline par lettre recommandée avec accusé de réception du 10 juin 2025 à laquelle été joint le rapport disciplinaire et ses annexes ; une nouvelle lettre recommandée avec accusé de réception lui a été adressée le 26 juin 2025 l’informant de la possibilité de faire entendre des témoins au conseil de discipline ; en outre, un courriel lui a été envoyé le 30 juin 2025 afin de lui rappeler la tenue du conseil de discipline le 30 juin 2025 ; enfin, la caisse des dépôts et consignations a doublé ses envois des courriers du 10 juin 2025 et du 26 juin 2025 par une signification par la voie d’un commissaire de justice, lequel a déposé un avis de passage;
- le principe du contradictoire et les droits de la défense ont été respectés tout au long de la procédure disciplinaire ;
- l’arrêté est suffisamment motivé et résulte d’un examen approfondi de la situation de l’intéressé ;
- le principe d’impartialité a été respecté ;
- l’arrêté de révocation n’a pas pour objet de procéder au retrait d’une décision créatrice de droits mais de sanctionner les manquements graves et répétés de l’agent à ses obligations professionnelles, alors qu’il s’était vu proposer un accompagnement ainsi qu’un suivi professionnel et médical auxquels il s’est toujours soustrait sans motif légitime ;
- la matérialité des faits reprochés est établie ;
- la sanction prononcée n’est pas entachée de discrimination et ne relève pas d’un harcèlement moral ;
- le détournement de pouvoir allégué n’est pas caractérisé ;
- la gravité des faits justifie la sanction prononcée ; ainsi, la caisse des dépôts et consignations n’a pas commis une erreur d’appréciation.
Vu la requête numéro 2526928 par laquelle M. B... demande l’annulation de la décision attaquée.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code monétaire et financier, en particulier les articles R. 518-1 et suivants,
- le code général de la fonction publique,
- le décret n° 84-961 du 25 octobre 1984 modifié,
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Perfettini pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique tenue le 29 septembre 2025 en présence de Mme Fleury, greffière d’audience :
- le rapport de Mme Perfettini ;
- les observations de Me Levain et de Me Gilavert, représentant la Caisse des dépôts et consignations, qui reprennent les conclusions et moyens du mémoire en défense ; ils précisent, en outre, les modalités de versement M. B... de son dernier traitement ainsi que de son allocation de retour à l’emploi.
- M. B... n’étant ni présent ni représenté.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A... B..., né le 21 mars 1974, fonctionnaire titulaire appartenant au corps des attachés d'administration de l'Etat depuis le 1er janvier 2011, a rejoint la Caisse des dépôts et consignations (CDC) à cette même date. Il a occupé, à compter du 1er novembre 2020, l’emploi d'ingénieur financier territorial (IFT) bancaire au sein de la direction régionale Ile-de-France de la Banque des territoires de la Caisse des dépôts et consignations. Par la présente requête, M. A... B... demande au juge des référés, sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l’exécution de la décision du 30 juillet 2025 par laquelle le directeur général de la Caisse des dépôts et consignations a prononcé sa révocation.
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : « Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ». L’article R. 522-1 du même code prévoit que : « La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit (…) justifier de l'urgence de l'affaire ». (...) ».
3. Il résulte des dispositions précitées des articles L. 521-1 et R. 522-1 du code de justice administrative que la condition d’urgence à laquelle est subordonné le prononcé d’une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu’il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d’une demande tendant à la suspension d’une telle décision, d’apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l’exécution de la décision soit suspendue. L’urgence doit s’apprécier objectivement et globalement. Enfin, la condition d’urgence s’apprécie à la date de la présente ordonnance.
4. En l’espèce, il résulte de l’instruction que M. B... bénéficie depuis le 8 août 2025 d’une allocation chômage de retour à l’emploi qui lui sera versée par la Caisse des dépôts et consignations pendant 548 jours, soit environ dix-huit mois. A cette allocation s’ajoutent une pension militaire, le traitement de son épouse, agent de la Caisse des dépôts et consignations, l’épargne salariale du couple constituée dans le cadre des plans d’épargne de cette dernière, ainsi que les allocations familiales et une allocation pour l’éducation d’un enfant handicapé. Par conséquent, si M. B... subit une baisse de revenu à la suite de la décision de révocation contestée, il ne justifie pas que cette circonstance serait de nature à le priver de la possibilité de faire face à ses charges et à ses obligations parentales, alors au surplus que le requérant n’a pas donné suite à une proposition de son ancien employeur de faire réserver par CDC Habitat un logement au loyer moins élevé que celui qu’il acquitte, ainsi que l’observe la défense sans être contredite. En outre, il n’apparaît pas que la situation de surendettement évoquée par M. B... aurait un lien de causalité avec la fin du versement au requérant de sa rémunération à compter du 1er août 2025. Enfin, sans méconnaître les difficultés familiales de l’intéressé, il ne ressort pas des pièces produites que l’état de santé de M. B..., qui, au demeurant, a refusé en mars 2025 de se présenter devant le service de la médecine au travail puis s’est soustrait sans justification à trois rendez-vous avec un médecin agréé, se serait aggravé, pas plus qu’il n’apparaît que les récents troubles de santé de sa fille handicapée résulteraient de la décision contestée.
5. Il résulte de ce qui précède que la condition d’urgence posée par les dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative n’est pas, en l’espèce, remplie. Il s’ensuit que les conclusions aux fins de suspension et d’injonction de la requête de M. B... doivent être rejetées ainsi que par voie de conséquence, les conclusions relatives aux frais exposés et non compris dans les dépens, lesquels en tout état de cause ne sont pas justifiés.
Sur les conclusions de la Caisse des dépôts et consignations relatives aux frais de litige :
6. Aux termes de l’article L. 761-1 du code de justice administrative : « Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ».
7. Il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de M. B... la somme demandée par la Caisse des dépôts et consignations au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.
Article 2 : Les conclusions présentées par la Caisse des dépôts et consignations au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A... B... et au directeur général de la Caisse des dépôts et consignations.
Fait à Paris, le 30 septembre 2025.
La juge des référés,
D. Perfettini
La République mande et ordonne au ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution du présent jugement.