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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2532308

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2532308

lundi 10 novembre 2025

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2532308
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8e Section - MESD
Avocat requérantCABINET CENTAURE AVOCATS (SEL)

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Paris, statuant en référé, a rejeté la requête de M. A..., ressortissant russe, qui contestait le refus du ministre de l’intérieur de l’admettre sur le territoire au titre de l’asile. Le requérant invoquait notamment des risques de persécution en Russie, des vices de procédure et une erreur d’appréciation. Le tribunal a estimé que la demande d’asile était manifestement infondée au sens de l’article L. 213-8-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, et que les garanties procédurales prévues par ce code avaient été respectées. La solution retenue est le rejet de l’ensemble des conclusions de M. A..., y compris ses demandes d’injonction et de frais de justice.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés le 6 novembre 2025, le 7 novembre 2025 et le 10 novembre 2025, M. B... A..., retenu en zone d’attente de l’aéroport de Roissy, représenté par Me Yamova, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d’annuler la décision du 5 novembre 2025 par laquelle le ministre de l’intérieur lui a refusé l’admission sur le territoire français au titre de l’asile ;

2°) d’enjoindre au ministre de l’intérieur de réexaminer sa situation sous astreinte de deux cents euros par jour de retard à compter de la notification de la décision à intervenir ;

3°) d’enjoindre au ministre de l’intérieur de verser au dossier plusieurs pièces relatives à la situation de l’interprète ayant procédé à la traduction de l’entretien devant l’OFPRA susceptibles d’attester de sa compétence linguistique ;

4°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 3 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

-les poursuites engagées contre lui en Russie présentent un caractère controuvé ;
- il encourt un risque d’emprisonnement arbitraire et de mobilisation forcée ;
-il encourt un risque de mort de la part de groupes criminels tchéchènes ;
-son état de santé implique une prise en charge médicale ;
-la décision est entachée d’une incompétence de son auteur ;
- la décision est entachée d’une atteinte à la confidentialité des éléments d’une demande d’asile ;
-la décision est entachée d’une absence d’information sur le déroulement de la procédure de demande d’asile dans la langue qu’il comprend et d’une absence de la possibilité de saisir le HCR dans une langue qu’il comprend ;
-la décision est entachée d’un défaut d’examen des documents qu’il a produit lors de sa demande d’asile à la frontière ;
-la décision est entachée d’une impossibilité d’exercer le droit à la présence d’un tiers aux entretiens menés par l’OFPRA ;
- la décision est entachée d’une erreur de droit et d’une erreur manifeste d’appréciation ;
- sa vulnérabilité n’a pas été prise en compte ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 novembre 2025, le ministre de l'intérieur, représenté par la Selarl Centaure Avocats, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu’aucun des moyens soulevés n’est fondé.


Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951,
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales,
-la convention internationale des droits de l’enfant ;
- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003,
- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013,
- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013,
- la convention d’application de l’accord de Schengen signée le 19 juin 1990,
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile,
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,
- l’ordonnance n°2020-305 du 25 mars 2020,
- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné C... en application des articles L. 922-2 et R. 922-17 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.


Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. C...,
- les observations de Me Yamova, représentant M. A..., assisté d’un interprète en russe ;
- et les observations de Me Ill, représentant le ministre de l’intérieur.


Considérant ce qui suit :

1.M. B... A..., ressortissant russe né le 1er janvier 1975, demande au tribunal d’annuler la décision du 5 novembre 2025 par laquelle le ministre de l’intérieur lui a refusé l’admission sur le territoire au titre de l’asile.

Sur les conclusions aux fins d’annulation :

2. L’article L. 213-8-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile dispose : « La décision de refuser l'entrée en France à un étranger qui se présente à la frontière et demande à bénéficier du droit d'asile ne peut être prise par le ministre chargé de l'immigration que si : (…) / 3° Ou la demande d'asile est manifestement infondée. Constitue une demande d'asile manifestement infondée une demande qui, au regard des déclarations faites par l'étranger et des documents le cas échéant produits, est manifestement dénuée de pertinence au regard des conditions d'octroi de l'asile ou manifestement dépourvue de toute crédibilité en ce qui concerne le risque de persécutions ou d'atteintes graves. / (…), la décision de refus d'entrée ne peut être prise qu'après consultation de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, qui rend son avis dans un délai fixé par voie réglementaire et dans le respect des garanties procédurales prévues au chapitre III du titre II du livre VII. L'office tient compte de la vulnérabilité du demandeur d'asile. L'avocat ou le représentant d'une des associations mentionnées au huitième alinéa de l'article L. 723-6, désigné par l'étranger, est autorisé à pénétrer dans la zone d'attente pour l'accompagner à son entretien dans les conditions prévues au même article L. 723-6. (…) ». Aux termes de l’article R. 213-2 du même code : « Lorsque l'étranger qui se présente à la frontière demande à bénéficier du droit d'asile, il est informé sans délai, dans une langue qu'il comprend ou dont il est raisonnable de penser qu'il la comprend, de la procédure de demande d'asile et de son déroulement, de ses droits et obligations au cours de cette procédure, des conséquences que pourrait avoir le non-respect de ses obligations ou le refus de coopérer avec les autorités et des moyens dont il dispose pour l'aider à présenter sa demande. (…) ».


3. Le droit constitutionnel d’asile, qui a le caractère d’une liberté fondamentale, a pour corollaire le droit de solliciter le statut de réfugié. Ce droit implique que l’étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit en principe autorisé à demeurer sur le territoire jusqu’à ce qu’il ait été statué sur sa demande. Toutefois, le ministre chargé de l’immigration peut, sur le fondement des dispositions qui précèdent, rejeter la demande d’asile d’un étranger se présentant aux frontières du territoire national lorsque celle-ci présente un caractère manifestement infondé.

4. M. B... A..., ressortissant russe né le 1er juin 1975, soutient qu’en 2008, il devient propriétaire de la banque privée Sovietski. En 2015, l’Etat russe met en place une commission dénommée Agence d’assurance des dépôts qui le somme de réaliser des modifications sur le système de réservations de crédits pour les particuliers. Il estime que les délais qui lui sont impartis pour ce faire sont trop courts et il entame une procédure judiciaire dans laquelle il est débouté. A la suite, de ces procédures judiciaires, il fait valoir que de procédures controuvées ont été engagées contre lui, qu’il a été et continue à être menacé par un groupe tchéchène, ce qui le contraint à fuir son pays pour se rendre à Chypre où il est retrouvé par des membres de la mafia tchéchène. Il fait l’objet d’une condamnation à une peine de prison à Chypre pour utilisation de faix documents d’identité, puis est remis en liberté. Craignant un retour en Russie, il décide de quitter Chypre pour rejoindre la France en transitant par la Turquie, l’Ethiopie et l’Angola. Malgré des imprécisions sur son parcours d’asile et sur les circonstances de son arrestation à Chypre dans la partie nord de l’île, le récit de M. A... contient des éléments nombreux et documentés qui tendent à démontrer qu’après avoir tenté de résister aux tentatives d’appropriation illégale de la banque privée qui lui appartenait, il a fait l’objet d’intimidation et de menaces de la part, dans un premier temps des autorités russes dans un contexte de corruption documenté et, dans un second temps, de la part d’un groupe tchéchène agissant pour le compte de l’Etat russe. Le requérant produit de nombreux documents judiciaires et officiels des autorités bancaires dont il n’est pas allégué qu’ils seraient des faux, des articles de presse le concernant en lien avec des affaires d’autres banquiers dont l’un a obtenu l’asile politique au Royaume-Uni pour affaires controuvées à son encontre, permettant d’établir le caractère crédible de ses craintes. Par ailleurs, il est constant que dans le système autoritaire en vigueur aujourd’hui en Russie, la justice n’est pas indépendante et reste, en toute matière, contrôlée par le régime politique autoritaire en vigueur en Russie. Dans ces conditions, le récit de M. A... n’est pas dépourvu de toute crédibilité et il contient des éléments permettant d’estimer qu’il encourt un risque pour sa sécurité voire pour sa vie (menace d’être envoyé en Ukraine) en cas de retour dans son pays d’origine. M. A... doit ainsi pouvoir entrer en France pour exposer sa situation aux autorités en charge de l’asile. Dans ces conditions, conformément aux dispositions précitées de l’article L. 213-8-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, le ministre de l’intérieur, ne pouvait sans commettre d’erreur de droit, d’erreur manifeste d’appréciation, violer l’article 33 de la convention de Genève, qui contient le principe de non refoulement, et l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, refuser l’entrée de M. A... sur le territoire français au titre de l’asile.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête et d’ordonner la communication de pièces relatives à la compétence linguistique de l’interprète lors de la notification des droits de l’intéressé en zone d’attente, que la décision du 5 novembre 2025 du ministre de l’intérieur doit être annulée.

Sur les conclusions aux fins d’injonction :

6. Le présent jugement qui annule la décision litigieuse du ministre de l’intérieur, implique seulement mais nécessairement qu’il soit enjoint à tout préfet territorialement compétent de délivrer à M. A... une autorisation provisoire de séjour au titre de l’asile dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu’il soit besoin d’assortir cette injonction d’une astreinte.

Sur les frais d’instance :

7. Il y a lieu de mettre à la charge de l’Etat, partie perdante, la somme de 1 200 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E:

Article 1er : La décision du 5 novembre 2025 du ministre de l’intérieur est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à tout préfet territorialement compétent de délivrer à M. A... une autorisation provisoire de séjour au titre de l’asile dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L’Etat versera à M. A... la somme de 1 200 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.



Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A... et au ministre de l’intérieur.


Décision rendue le 10 novembre 2025.


Le magistrat désigné,


Signé


P. C...La greffière,


Signé


PERMALNAICK
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur, en ce qui le concerne ou à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

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