Le Tribunal Administratif de Paris annule l'arrêté du 11 décembre 2025 par lequel le préfet de police a obligé M. A..., ressortissant tunisien, à quitter le territoire français, lui a refusé un délai de départ volontaire et a fixé le pays de destination, ainsi que l'arrêté portant interdiction de retour de vingt-quatre mois. La solution retenue est fondée sur la méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, le juge estimant que la mesure porte une atteinte disproportionnée à la vie privée et familiale de l'intéressé. Le tribunal relève que M. A..., arrivé mineur en France en 2021, a bénéficié d'un placement à l'aide sociale à l'enfance, poursuit une scolarité et une insertion professionnelle, et que les signalements pour infractions, non suivis de poursuites, ne suffisent pas à caractériser une menace pour l'ordre public.
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, des pièces et un mémoire complémentaire, enregistrés respectivement les 12, 13 et 16 décembre 2025, M. B... A... demande au Tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté en date du 11 décembre 2025 par lequel le préfet de police l’a obligé à quitter le territoire français, lui a refusé l’octroi d’un délai de départ volontaire et a fixé le pays à destination duquel il devait être éloigné, ainsi que l’arrêté du même jour portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de vingt-quatre mois ;
2°) d’enjoindre sous astreinte au préfet de police de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. A... soutient que :
En ce qui concerne l’ensemble des décisions attaquées :
- elles ont été prises par une autorité incompétente ;
- elles sont entachées d’insuffisance de motivation et n’ont pas été précédées d’un examen individuel de sa situation.
En ce qui concerne l’obligation de quitter le territoire français :
- elle est illégale par exception d’illégalité du refus d’octroi de délai de départ volontaire et de la fixation du pays de destination ;
- elle est entachée d’erreur de droit au regard des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (CEDH), L. 613-1 et L. 423-22 et du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA) ;
- elle est entachée d’erreur manifeste d’appréciation.
En ce qui concerne la décision de refus d’octroi de délai de départ volontaire :
- elle est illégale par exception d’illégalité de l’obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée d’erreur de qualification des faits ;
- elle méconnait l’article L. 612-2 du CESEDA ;
- elle est entachée d’erreur manifeste d’appréciation.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle est illégale par exception d’illégalité de l’obligation de quitter le territoire français.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- elle est illégale par exception d’illégalité du refus d’octroi de délai de départ volontaire ;
- elle est entachée d’erreur manifeste d’appréciation.
Le préfet de police a produit des pièces, enregistrées le 18 décembre 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales,
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Marik-Descoings,
- les observations de Me Gien, avocat commis d’office, représentant M. A...,
- et les observations de Me Jacquard, avocat, représentant le préfet de police, qui conclut au rejet de la requête au motif que ses moyens ne sont pas fondés.
Considérant ce qui suit :
1. M. A..., ressortissant tunisien né le 16 octobre 2006, a fait l’objet le 11 décembre 2025 d’un arrêté par lequel le préfet de police l’a obligé à quitter le territoire français, lui a refusé l’octroi d’un délai de départ volontaire et a fixé le pays à destination duquel il devait être éloigné. Par un arrêté du même jour, le préfet de police lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de vingt-quatre mois. M. A... demande l’annulation de ces deux arrêtés.
Sur les conclusions à fin d’annulation et sans qu’il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête :
2. Aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance (…) ».
3. Il ressort des pièces du dossier que M. A... est entré en France en août 2021 alors qu’il était âgé de quatorze ans, a bénéficié d’un placement à l’aide sociale à l’enfance à compter du 16 octobre 2021 jusqu’au 16 octobre 2024 et a poursuivi une scolarité au lycée professionnel Louis Blériot de 2022 à 2024, en CAP de Plomberie d’abord et à compter de la rentrée 2024, en CAP Fibre optique dans le cadre duquel il bénéficie d’un contrat de travail « jeune majeur » jusqu’au 16 octobre 2026 avec la Sté GH solutions en qualité de « négociateur commercial ». Par ailleurs, M. A... réside de manière stable dans un foyer au 21 rue de Sofia à Paris (75018) depuis le 3 septembre 2024 et a sollicité la délivrance d’un titre de séjour dans l’année qui a suivi son dix-huitième anniversaire, le 15 avril 2025. Si M. A... a fait l’objet de trois signalements, les 23 février 2025 et 7 septembre 2024 pour des infractions à la législation en matière de stupéfiants, et le 23 mai 2024 pour viol sur mineur de quinze ans, à savoir, selon ses dires non contestés par le préfet de police qui n’a apporté aucun élément à eux relatifs, sur sa compagne avec laquelle avait eu une altercation alors qu’elle avait souhaité le rejoindre dans son foyer, ces faits qu’il réfute, n’ont donné lieu à aucune poursuite à ce jour. Par suite, ces signalements ne sauraient à eux seuls établir que sa présence sur le territoire français seraient constitutives d’une menace à l’ordre public, M. A... ayant de surcroît témoigné de réels efforts d'intégration, notamment en obtenant un certificat d'aptitude professionnelle de Plomberie, en préparant un second et en travaillant régulièrement. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir que l’arrêté du préfet de police a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et a méconnu les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
4. Il résulte de ce qui précède que doit être annulée la décision en date du 11 décembre 2025 par laquelle le préfet de police a obligé M. A... à quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, les décisions par lesquelles il lui a refusé l’octroi d’un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il devait être éloigné et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de vingt-quatre mois.
Sur les conclusions à fin d’injonction et d’astreinte :
5. Les motifs de l’annulation de l’arrêté attaqué implique qu’il soit enjoint au préfet de police de procéder au réexamen de la situation administrative de M. A... dans un délai de trois mois suivant la notification de la présente decision. Il n’y a pas lieu d’assortir cette injonction d’une mesure d’astreinte.
Sur les frais liés à l’instance :
6. M. A..., qui a été assisté par un avocat commis d’office, ne justifie pas de frais qu’il aurait exposés à l’occasion de l’instance. Il n’y a, dès lors, pas lieu de faire droit à ses conclusions tendant au versement d’une somme au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E
Article 1er L’arrêté en date du 11 décembre 2025 par lequel le préfet de police a obligé M. A... à quitter le territoire français, lui a refusé l’octroi d’un délai de départ volontaire et a fixé le pays à destination duquel il devait être éloigné ainsi que l’arrêté du même jour par lequel le préfet de police lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de vingt-quatre mois sont annulés.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de police de procéder au réexamen de la situation administrative de M. A... dans un délai de trois mois suivant la notification de la présente décision.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A... est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A... et au préfet de police.
Décision rendue le 19 décembre 2025.
La magistrate désignée,
Signé
N. MARIK-DESCOINGS
La greffière,
Signé
A. DEPOUSIER
La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.