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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2603836

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2603836

mardi 17 mars 2026

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2603836
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8e Section - MESD
Avocat requérantHIESSE

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Paris a été saisi d'un recours pour excès de pouvoir contre le refus de l'OFII d'accorder les conditions matérielles d'accueil (ADA) à une demandeuse d'asile mineure. Le tribunal a annulé la décision de l'OFII, considérant que le refus fondé sur le délai de 90 jours après l'entrée en France méconnaissait l'obligation d'examen individuel de la situation de vulnérabilité, notamment au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant. La juridiction a appliqué les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que la directive européenne 2013/33/UE.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 8 février 2026, Mme A... D..., agissant en tant que représentante légale de sa fille mineure, C... E..., représentée par Me Hiesse, demande au tribunal :

1°) de l’admettre provisoirement au bénéfice de l’aide juridictionnelle ;

2°) d’annuler la décision 2 février 2026 par laquelle la directrice territoriale de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) lui a refusé le bénéfice des conditions matérielles d’accueil des demandeurs d’asile ;

3°) d’enjoindre au directeur général de l’OFII de lui accorder partiellement, à compter de la date d’enregistrement de sa demande d’asile, les conditions matérielles d’accueil (en leur composante de l’ADA) sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la notification du présent jugement ;

4°) de mettre à la charge de l’OFII une somme de 1 800 euros au bénéfice de Me Hiesse en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de rejet de sa demande d’aide juridictionnelle, de lui verser directement ladite somme.

Elle soutient que :
- la décision contestée est entachée d'un défaut de motivation et d’un défaut d’examen sérieux de sa situation ;
- elle est entachée d’un vice de procédure tiré de l’absence de débat contradictoire préalable ;
- elle méconnaît les dispositions de l’article L. 522-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile faute d’avoir procédé à un entretien de vulnérabilité ;
- l’agent qui a mené l’entretien de vulnérabilité n’était pas qualifié pour ce faire ;
-la décision attaquée méconnaît l’article L. 141-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle est entachée d’erreur de droit et méconnaît les dispositions de l’article L. 551-15 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile lequel est contraire au droit de l’Union européenne ;
- elle est entachée d’erreur manifeste d’appréciation et méconnaît le droit d’asile, l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que l’intérêt supérieur de l’enfant.


Par un mémoire en défense, enregistré le 25 février 2026, l’OFII, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ;
- la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Roussier en application des articles L. 922-2 et R. 922-17 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus, au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Roussier,
- les observations de Me Hiesse, avocat de Mme D..., assistée de M. B..., interprète en langue Koyaka, qui fait valoir si la requérante est hébergée avec sa famille dans un CHRS, elle sollicite l’allocation pour les demandeurs d’asile (ADA) dans la mesure où la famille est totalement dépourvue de ressources.
- l’OFII n’étant ni présent ni représenté.

La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.


Considérant ce qui suit :
Mme A... D..., née le 19 avril 1987 et de nationalité ivoirienne, a présenté le 2 février 2026 une demande d’asile pour sa fille, l’enfant C... E... née le 12 mai 2025, également de nationalité ivoirienne. Cette demande a été enregistrée en procédure normale. Le même jour, à la suite d’un entretien d’évaluation de vulnérabilité, l’OFII a notifié à Mme D..., en sa qualité de représentante légale de l’enfant C... E..., une décision de rejet de sa demande des conditions matérielles d’accueil au motif que l’intéressée avait présenté sa demande d’asile plus de quatre-vingt-dix jours suivant son entrée en France.
Sur l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle :

Aux termes de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : « Dans les cas d’urgence (…), l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d’aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ». Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l’admission provisoire de Mme D... au bénéfice de l’aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d’annulation :
En premier lieu, la décision attaquée comporte l’ensemble des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l’insuffisance de motivation doit être écarté.
En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que l’OFII a procédé à un examen réel et sérieux de la situation personnelle de Mme D... et de sa fille mineure C... E.... Par suite, ce moyen doit être écarté.
En troisième lieu, d’une part, aux termes des stipulations de l’article 41 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne : « Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union (…) ». Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne que cet article s’adresse non pas aux États membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l’Union. Ainsi, le moyen tiré de leur violation par une autorité d’un État membre est inopérant.
D’autre part, aux termes des dispositions de l’article D. 551-18 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « La décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil (…) est (…) prise après que le demandeur a été mis en mesure de présenter à l'Office français de l'immigration et de l'intégration ses observations écrites dans un délai de quinze jours (…) ». Il ressort des termes mêmes de ces dispositions qu’elles s’appliquent aux décisions mettant fin aux conditions matérielles d’accueil. La décision en litige portant refus des conditions matérielles d’accueil, le moyen tiré de leur méconnaissance est inopérant. En tout état de cause, aucune disposition législative ou réglementaire du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ne prévoit, préalablement à l’édiction d’une décision portant refus d’octroi des conditions matérielles d’accueil, l’obligation de mettre en œuvre une procédure contradictoire. Par suite, le moyen tiré de ce que l’intéressée n’a pas été mise à même de présenter ses observations doit être écarté.
En quatrième lieu, d’une part aux termes des dispositions de l’article L. 522-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « A la suite de la présentation d'une demande d'asile, l'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de procéder, dans un délai raisonnable et après un entretien personnel avec le demandeur d'asile, à une évaluation de la vulnérabilité de ce dernier afin de déterminer, le cas échéant, ses besoins particuliers en matière d'accueil. (…) », et aux termes de l’article L. 522-2 du même code : « L'évaluation de la vulnérabilité du demandeur est effectuée par des agents de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ayant reçu une formation spécifique à cette fin ».
D’autre part, aux termes des dispositions de l’article L. 141-3 du même code : « Lorsque les dispositions du présent code prévoient qu'une information ou qu'une décision doit être communiquée à un étranger dans une langue qu'il comprend, cette information peut se faire soit au moyen de formulaires écrits dans cette langue, soit par l'intermédiaire d'un interprète. L'assistance de l'interprète est obligatoire si l'étranger ne parle pas le français et qu'il ne sait pas lire. ».
En l’espèce, il ressort des pièces du dossier que, le 2 février 2026, Mme D... en présence de son compagnon et de leur fille, a bénéficié d’un entretien d’évaluation de vulnérabilité, avec l’assistance d’un interprète en langue malinké et il n’apparaît pas, au vu du résumé de cet entretien sur la fiche dite « d’évaluation de vulnérabilité », sur lequel elle a apposé sa signature, qu’elle n’aurait pas été à même de comprendre les questions posées, ce qu’elle ne conteste pas. En outre, alors que l’ensemble des « auditeurs asile » de l’OFII reçoivent une formation correspondant à leurs missions, dont celles d’évaluer la vulnérabilité des demandeurs d’asile, il ne ressort d’aucun élément du dossier que l’entretien dont aurait bénéficié la requérante n’aurait pas été mené par une personne ayant reçu à cette fin la formation spécifique mentionnée à l’article L. 522-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Par ailleurs, aucune disposition n’impose que soit portée la mention, sur la fiche rendant compte de l’entretien, de l’identité et de la qualification de l’agent en cause, lequel, en l’absence d’élément contraire, doit être regardé comme un agent habilité, ayant reçu la formation spécifique. Enfin et en tout état de cause, il ressort de la fiche d’évaluation de vulnérabilité produite en défense que l’entretien a été mené par un auditeur, désigné sous cette qualité, qui a apposé le cachet de l’Office et y a ajouté ses initiales afin de s’identifier. Il s’ensuit que le moyen tiré du vice de procédure au regard de l’articles L. 141-3 doit être écarté comme inopérant et celui tiré de la méconnaissance des dispositions de l’article L. 522-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile n'est pas fondé.
En cinquième lieu, aux termes des dispositions de l’article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Les conditions matérielles d'accueil sont refusées, totalement ou partiellement, au demandeur, dans le respect de l'article 20 de la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, dans les cas suivants : (…) 4° Il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° de l'article L. 531-27. La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. ». Et aux termes des dispositions de l’article L. 531-27 du même code : « L'Office français de protection des réfugiés et apatrides statue en procédure accélérée à la demande de l'autorité administrative chargée de l'enregistrement de la demande d'asile dans les cas suivants : (…) 3° Sans motif légitime, le demandeur qui est entré irrégulièrement en France ou s'y est maintenu irrégulièrement n'a pas présenté sa demande d'asile dans le délai de quatre-vingt-dix jours à compter de son entrée en France ; (…). ».
Le refus, total ou partiel, des conditions matérielles d’accueil prévu par les dispositions précitées de l’article L. 551-15 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile correspond à l’hypothèse posée au point 2 de l’article 20 de la directive 2013/33/UE précité de « limitation » du bénéfice des conditions matérielles d’accueil. Par ailleurs, la requérante ne saurait se prévaloir directement, à l'encontre de la décision en litige, des dispositions de l'article 20, paragraphe 5 de la directive 2013/33/UE qui imposent à la France de garantir un niveau de vie digne à tous les demandeurs d’asile, dès lors que ces dispositions ont été transposées en droit interne. Par suite, le moyen tiré de l’incompatibilité des dispositions de l’article L. 551-15 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile avec le droit européen doit être écarté.
En sixième lieu, aux termes de l'article L. 522-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, : « L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes atteintes de maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes qui ont subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, telles que des mutilations sexuelles féminines. ».
Il ressort des pièces du dossier que la requérante et sa famille, composé de son conjoint et de leurs deux filles, disposent d’un hébergement stable, où ils bénéficient d’une aide alimentaire. En outre, la condition d’enfant mineur en bas-âge ne suffit pas à elle seule à caractériser une situation particulière de vulnérabilité justifiant l’octroi des conditions matérielles d’accueil et il ressort de la fiche d’entretien de vulnérabilité que la requérante n’a fait état d’aucun problème de santé lors de l’entretien de vulnérabilité et qu’elle n’a pas sollicité le bénéfice d’un avis Medzo proposé par l’OFII. Dès lors, le directeur général de l’OFII n’a pas commis d’erreur d’appréciation dans l’évaluation de la vulnérabilité de la requérante et de sa fille. Par suite, le moyen soulevé en ce sens doit être écarté.
En septième lieu, comme énoncé au point précédent, la requérante ne peut être regardée comme justifiant d’une vulnérabilité que l’OFII n’aurait pas prise en considération. Elle n’est dès lors pas fondée à soutenir que la décision attaquée porterait atteinte au droit d’asile.
En huitième lieu, aux termes de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ».
Ainsi qu’il vient d’être dit, il ressort des pièces du dossier que la requérante et sa fille ne présentaient pas une situation de vulnérabilité justifiant que les conditions matérielles d’accueil lui soient accordées alors qu’elle a présenté sa demande d’asile tardivement. Pour les mêmes motifs, la décision attaquée ne méconnaît donc pas les stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En dernier lieu, la décision attaquée, qui n’a ni pour objet ni pour effet d’empêcher Mme D... de la séparer de sa fille, ne porte pas atteinte à l’intérêt supérieur de sa fille. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant doit être écarté.
Il résulte de tout ce qui précède que Mme D... n’est pas fondée à demander l’annulation de la décision par laquelle la directrice territoriale de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) lui a refusé le bénéfice des conditions matérielles d‘accueil. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d’injonction et d’astreinte sont rejetées, ainsi que celles présentées sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.



D E C I D E :

Article 1er : Mme D... est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l’aide juridictionnelle.

Article 2 : Les conclusions de la requête de Mme D... sont rejetées pour le surplus.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D..., à l’Office français de l'immigration et de l'intégration et à Me Hiesse.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 mars 2026


La magistrate désignée,
Signé
S. ROUSSIER
La greffière,
Signé
A. DEPOUSIER


La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.



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