Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 11 février 2026, Mme B... A..., représentée par Me Loeb, demande au tribunal :
1°) de l’admettre provisoirement au bénéfice de l’aide juridictionnelle ;
2°) d’annuler la décision du 13 janvier 2026 par laquelle le directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) a mis fin au bénéfice de ses conditions matérielles d’accueil ;
3°) d’enjoindre au directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration de rétablir les conditions matérielles d’accueil rétroactivement à compter du 13 janvier 2026, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande, et de procéder à la remise d’un certificat Medzo, dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement ;
4°) de mettre à la charge de l’Office français de l’immigration et de l’intégration la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision attaquée est signée par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle a été prise aux termes d’une procédure irrégulière ; l’entretien mené sur sa vulnérabilité est caractérisé par son insuffisance dans la prise en compte de la complexité de sa situation et par le fait qu’elle n’a pas été assistée d’un interprète en langue arabe soudanaise, qui est un dialecte distinct de l’arabe, langue qu’elle ne maîtrise pas ; elle n’a pas été mise en mesure de comprendre le déroulé de l’entretien ni la portée des informations qui lui ont été délivrées et n’a ainsi pas été mise à même de présenter utilement ses observations ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation de sa vulnérabilité en méconnaissance de l’article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des articles 18 et 20 de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 ;
- elle est entachée d’une erreur de fait ; en effet, elle n’a pas entendu dissimuler la procédure dont elle a fait l’objet en Grèce mais n’a pas été destinataire des décisions prises par les autorités grecques et n’en avait pas connaissance.
Par un mémoire en défense, enregistré le 5 mars 2026, le directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Jaffré, première conseillère, pour statuer sur le litige, en application des articles L. 922-2 et R. 922-17 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Au cours de l’audience publique tenue le 6 mars 2026 en présence de Mme Heeralall, greffière d’audience, Mme Jaffré a lu son rapport et entendu les observations de les observations de Me Loeb, représentant Mme A..., assistée de M. C..., interprète en langue arabe soudanais, qui maintient ses écritures et soutient qu’elle a perdu la quasi-totalité des membres de sa famille dans un incendie provoquée par les Forces de soutien rapide soudanaises et a dû fuir dans le plus grand dénouement ; par ailleurs, elle est suivi par l’Hôtel Dieu en raison de son état de santé toutefois, cette circonstance n’a pas été prise en compte dans l’entretien de vulnérabilité en raison de la difficulté qu’elle a eu à communiquer avec l’interprète qui ne maîtrisait pas l’arabe soudanais et alors qu’elle a de grandes difficultés à comprendre les autres dialectes arabes ; c’est cet obstacle linguistique qui explique qu’elle n’a pas compris la procédure dont elle a fait l’objet en Grèce et dont les éléments ne lui ont pas été notifiés ; ne se doutant ainsi pas qu’une décision avait été prise la concernant, il ne peut lui être reproché d’avoir dissimulé des informations quant à cette décision.
Le directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration n’était ni présent ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A..., ressortissante soudanaise, née le 5 février 1999, est entrée en France le 6 décembre 2025, selon ses déclarations. Elle a présenté une demande de protection internationale en France le 10 décembre 2025. Sa demande a été enregistrée en procédure accélérée. Par une décision du 13 janvier 2026, le directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (l’OFII) a mis fin au bénéfice des conditions matérielles d'accueil qui lui avaient été accordées le 11 décembre 2025. Par la présente requête, Mme A... demande l’annulation de cette décision.
Sur la demande d’admission provisoire à l’aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique : « Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président (...) ».
3. En raison de l’urgence, il y a lieu d’admettre, à titre provisoire, Mme A... au bénéfice de l’aide juridictionnelle.
Sur les conclusions aux fins d’annulation :
4. Aux termes de l’article L. 551-16 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Il est mis fin, partiellement ou totalement, aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficie le demandeur, dans le respect de l'article 20 de la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, dans les cas suivants : (...) 3° Il ne respecte pas les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment en se rendant aux entretiens, en se présentant aux autorités et en fournissant les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes (...) La décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. Elle est prise après que l'intéressé a été mis en mesure de présenter ses observations écrites selon des modalités définies par décret (...) ». Aux termes de l’article D. 551-18 de ce code : « La décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil prise en application de l'article L. 551-16 est écrite, motivée et prise après que le demandeur a été mis en mesure de présenter à l'Office français de l'immigration et de l'intégration ses observations écrites dans un délai de quinze jours. Elle prend en compte la situation particulière et la vulnérabilité de la personne concernée. Dans les cas prévus aux 1° à 3° de l'article L. 551-16, elle ne peut être prise que dans des cas exceptionnels. Cette décision prend effet à compter de sa signature ».
5. Le fait pour un demandeur d’asile de ne pas présenter les informations utiles afin de faciliter l'instruction de sa demande est susceptible de constituer un des « cas exceptionnels », au sens du point 1 de l’article 20 de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013, auquel renvoie l’article L. 551-16 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, et de l’article D. 551-18 de ce code, pouvant justifier que l’OFII mette fin aux conditions matérielles d’accueil dont bénéficie ce demandeur. La décision de mettre fin aux conditions matérielles d’accueil est toutefois subordonnée à un examen préalable de la situation particulière de l’intéressé au regard notamment de sa vulnérabilité, de ses besoins en matière d’accueil ainsi que des circonstances ayant conduit à son défaut de présentation, et doit être proportionnée ainsi que le prévoit l’article 20 de cette directive.
6. Dans son mémoire en défense, le directeur général de l’OFII reproche à Mme A... d’avoir dissimulé de bénéficier d’une protection internationale au titre de l’asile de la part des autorités grecques malgré toutes les brochures d’informations qui lui ont été remises et l’entretien de vulnérabilité dont elle a bénéficié et durant lequel elle n’a évoqué ni la procédure suivie en Grève, ni ses troubles de santé. Toutefois, l’OFII ne conteste ni le fait que les interprètes qui ont assistés Mme A... lors de la procédure ne parlait pas l’arabe soudanais, ni le fait que l’arabe soudanais se différencie de manière importante de l’arabe du Moyen-Orient et de l’arabe du Maghreb au point qu’une personne originaire du soudan, qui par ailleurs nécessite un suivi psychiatrique et psychologique lié notamment à un état de stress post traumatique et anxieux, puisse ne pas être en mesure de répondre de manière exacte aux questions qui lui sont posées et traduites par un interprète ne parlant pas l’arabe soudanais. Par ailleurs, la notification des décisions prises par les autorités responsables du traitement des demandes d’asiles ne dépend pas uniquement de l’organisation par ces autorités des procédures de traitement de ces demandes. Ainsi, la présomption de conformité s’attachant aux décisions prises par les autorités grecques ne saurait suffire à établir que la décision des autorités grecques d’octroi d’une protection internationale aurait été notifiée à Mme A.... Aucune pièce du dossier ne permet en l’espèce d’établir qu’une telle notification a pu avoir lieu. Il suit de là qu’il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme A... a entendu dissimuler des informations utiles au traitement de sa demande d’asile. Eu égard aux éléments caractérisant par ailleurs, la vulnérabilité de Mme A..., femme isolée dont l’état de santé nécessite un suivi psychiatrique et psychologique spécialisé, la requérante est fondée à soutenir qu’en édictant la décision attaquée, le directeur général de l’OFII a méconnu les dispositions précitées du 3° de l’article L. 551-16 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
7. Il résulte de ce qui précède, et sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que la décision du directeur général de l’OFII du 13 janvier 2026, mettant fin au bénéfice des conditions matérielles d'accueil accordées à Mme A..., doit être annulé.
Sur les conclusions aux fins d’injonction et d’astreinte :
8. Le présent jugement implique nécessairement qu’il soit enjoint à l’OFII d’accorder rétroactivement les conditions matérielles d'accueil à Mme A..., sous réserve de changement de circonstances de fait ou de droit y faisant obstacle. Dès lors, et eu égard aux conditions de séjour de Mme A... caractérisées par son isolement et une grande précarité, il y a lieu d’enjoindre à l’OFII d’y procéder dans un délai de quarante-huit heures à compter de la notification du jugement à intervenir
9. Dans les circonstances de l’espèce, il n’y pas lieu d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur les frais liés à l’instance :
10. Sous réserve de l’admission définitive de Mme A... au bénéfice de l’aide juridictionnelle, accordée à titre provisoire par le présent jugement, il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, et sous réserve que Me Loeb, avocate de Mme A..., renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État, de mettre à la charge de l’OFII le versement à Me Loeb de la somme de 1 200 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l’aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A... par le bureau d’aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à Mme A....
D É C I D E :
Article 1er : Mme A..., est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l’aide juridictionnelle.
Article 2 : La décision du 13 janvier 2026 par laquelle le directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration a mis fin au bénéfice des conditions matérielles d’accueil accordées à Mme A... est annulée.
Article 3 : Il est enjoint au directeur général de l’OFII d’accorder rétroactivement les conditions matérielles d’accueil du demandeur d’asile à Mme A..., dans le délai de quarante-huit heures à compter de la notification du présent jugement, sous réserve d’un changement de circonstances de fait ou de droit y faisant obstacle.
Article 4 : L’OFII versera une somme de 1 200 euros à Me Loeb au titre de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que ce dernier renonce à la part contributive de l’Etat et sous réserve de l’admission définitive de Mme A... au bénéfice de l’aide juridictionnelle. Dans le cas où l’aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A... par le bureau d’aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à Mme A... au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... A..., à l’Office français de l’immigration et de l’intégration et à Me Loeb.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 mars 2026.
La magistrate désignée,
Signé
M. JAFFRÉ
La greffière,
Signé
A. HEERALALL
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.