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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2614209

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2614209

lundi 1 juin 2026

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2614209
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantCABINET MR AVOCAT

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Paris, statuant en référé sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de M. E... tendant à la suspension de la décision du 30 avril 2026 prolongeant son placement à l’isolement jusqu’au 13 juillet 2026. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas remplie, l’administration pénitentiaire ayant justifié de circonstances particulières liées au profil pénal du requérant et au contexte médiatique entourant l’assassinat de son père, de nature à renverser la présomption d’urgence. En l’absence d’urgence, la demande de suspension a été rejetée sans qu’il soit besoin d’examiner l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de la décision.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 8 mai 2026, M. A... E..., représenté par Me Reynaud, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) d’ordonner la suspension de l’exécution de la décision du 30 avril 2026 par laquelle la directrice adjointe de l’établissement pénitentiaire de Paris-La Santé a prononcé la prolongation de son placement à l’isolement jusqu’au 13 juillet 2026 ;

2°) d’enjoindre au chef de l’établissement pénitentiaire de Paris-La-Santé de mettre fin à la mesure d’isolement dont il fait l’objet ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur l’urgence :
- la condition d’urgence est remplie dès lors qu’il existe une présomption d’urgence en matière de placement à l’isolement ; que l’administration pénitentiaire n’apporte aucun élément de nature à renverser cette présomption d’urgence et que le placement à l’isolement affecte son intégrité psychique et porte atteinte à ses droits fondamentaux, notamment en l’empêchant d’exercer toute activité physique ;

Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée dès lors qu’elle se borne à mentionner son inscription au répertoire des détenus particulièrement signalés, la découverte d’un téléphone portable au sein de sa cellule le 13 janvier 2026, sa condamnation pour participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime et le contexte médiatique autour de l’assassinat de son père le 12 janvier 2026 pour justifier de la nécessité de le protéger de potentielles représailles alors même que son comportement en détention est exemplaire et qu’aucune alternative au placement à l’isolement n’a été étudiée et notamment son placement au sein du quartier pour personnalités vulnérables du centre pénitentiaire de Paris-La-Santé qui permettrait d’assurer sa protection ;
- elle est entachée d’une erreur de fait et d’une erreur manifeste d’appréciation, les conditions justifiant une mesure d’isolement n’étant pas réunies.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 mai 2026, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :
- la présomption d’urgence en matière de mesure de placement à l’isolement n’est pas irréfragable et qu’en l’espèce, elle ne peut être regardée comme remplie dès lors que l’administration pénitentiaire justifie de circonstances particulières, d’une part, liées au profil pénal de l’intéressé et à la nécessité de préserver l’ordre public et sa propre sécurité au regard du contexte médiatique autour de l’assassinat de son père qui pourrait lui faire encourir de potentielles représailles et, d’autre part, au regard de l’absence de conséquences du placement à l’isolement sur ses conditions de détention ;
- aucun des moyens présentés par le requérant n’étant fondé, ils ne font naître aucun doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.


Vu :
- la requête enregistrée le 8 mai 2026 sous le n° 2614217 par laquelle le requérant demande l’annulation de la décision attaquée ;
- les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code pénitentiaire ;
- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a décidé que la nature de l’affaire justifiait qu’elle soit jugée, en application du troisième alinéa de l’article L. 511-2 du code de justice administrative, par une formation composée de trois juges des référés et a désigné Mme D..., M. F... et M. C... pour statuer sur la demande de référé.


Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.


Ont été entendus au cours de l’audience publique, tenue le 27 mai 2026, en présence de Mme Pallany, greffière d’audience :
- le rapport de M. F... ;
- les observations de Me Geoffroy, substituant Me Reynaud, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens et précise que, d’une part, le placement à l’isolement de M. E... aggrave ses conditions de détention, ce dernier étant privé de tout accès à la lumière et souffrant d’un isolement sensoriel et, d’autre part, le garde des sceaux ne peut utilement invoquer le contexte médiatique autour de l’assassinat du père de l’intéressé dès lors qu’aucun risque de représailles n’est établi, cet assassinat intervenant dans le cadre du retour en France du père de l’intéressé et non d’un changement de contexte lié à la criminalité organisée en Corse ;
- le garde des sceaux, ministre de la justice n’était ni présent ni représenté.


La clôture d’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.


Considérant ce qui suit :


1. M. E... a été mis en examen pour des faits de meurtres en bande organisée et de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime et a été placé, dans ce cadre, en détention provisoire le 4 avril 2025 au sein du centre pénitentiaire d’Aix-Luynes. Il a fait l’objet d’une mise en accusation devant la cour d’assises d’Aix-en-Provence en date du 19 août 2025. Par ailleurs, par un jugement du 15 mai 2025, le tribunal correctionnel de Marseille l’a définitivement condamné à une peine de treize ans d’emprisonnement notamment pour des faits de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime. Incarcéré au sein du centre pénitentiaire de Marseille, il a été transféré le 17 mars 2026 au centre pénitentiaire de Paris-La-Santé où il a été a été placé à l’isolement pour une durée de trois mois. Par une décision du 30 avril 2026, cette mesure a été prolongée jusqu’au 13 juillet 2026. Par la présente requête, M. E... demande au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l’exécution de cette décision.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l’article L. 521-1 du code de justice administrative : « Quand une décision administrative, même de rejet, fait l’objet d’une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d’une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l’exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l’urgence le justifie et qu’il est fait état d’un moyen propre à créer, en l’état de l’instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. (…) ».

En ce qui concerne l’urgence :

3. Aux termes de l’article L. 213-8 du code pénitentiaire : « Toute personne détenue majeure peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. Cette mesure ne peut être renouvelée pour la même durée qu'après un débat contradictoire, au cours duquel la personne intéressée, qui peut être assistée de son avocat, présente ses observations orales ou écrites. / L'isolement ne peut être prolongé au-delà d'un an qu'après avis de l'autorité judiciaire. / Le placement à l'isolement n'affecte pas l'exercice des droits prévus par les dispositions de l'article L. 6, sous réserve des aménagements qu'impose la sécurité. / Lorsqu'une personne détenue est placée à l'isolement, elle peut saisir le juge des référés en application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative ».

4. Eu égard à son objet et à ses effets sur les conditions de détention, la décision plaçant d’office à l’isolement une personne détenue ainsi que les décisions prolongeant éventuellement un tel placement, prises sur le fondement de l’article L. 213-8 du code pénitentiaire, portent en principe, sauf à ce que l’administration pénitentiaire fasse valoir des circonstances particulières, une atteinte grave et immédiate à la situation de la personne détenue, de nature à créer une situation d’urgence justifiant que le juge administratif des référés, saisi sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, puisse ordonner la suspension de leur exécution s’il estime remplie l’autre condition posée par cet article.

5. Le garde des sceaux, ministre de la justice, soutient que la prolongation du placement à l’isolement de M. E... a été prise en raison de circonstances particulières. Il fait valoir, à ce titre, le profil pénal et pénitentiaire de l’intéressé ainsi que la nécessité de préserver l’ordre public et sa propre sécurité compte tenu du contexte médiatique national entourant l’assassinat de son père, B... E..., le 12 janvier 2026. Toutefois, au regard de l’ensemble des éléments versés au débat et notamment ceux relatifs au profil pénitentiaire de l’intéressé depuis sa détention ordinaire au centre pénitentiaire d’Aix-Luynes puis au centre pénitentiaire de Marseille ainsi que ceux relatifs au contexte médiatique national, les circonstances invoquées par le ministre de la justice ne sont pas de nature, en l’espèce, à renverser la présomption d’urgence. Par suite, la condition d’urgence prévue à l’article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :

6. D’une part, aux termes de l’article R. 213-25 du code pénitentiaire : « Lorsqu'une personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le garde des sceaux, ministre de la justice, peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelable. / La décision est prise sur rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires saisi par le chef de l'établissement pénitentiaire selon les modalités prévues par les dispositions de l'article R. 213-21. / L'isolement ne peut être prolongé au-delà de deux ans sauf, à titre exceptionnel, si le placement à l'isolement constitue l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes ou de l'établissement. / Dans ce cas, la décision de prolongation doit être spécialement motivée. ». Aux termes de l’article R. 213-21 du code pénitentiaire : « Lorsqu’une décision d’isolement d’office initial ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l’administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. Le délai dont elle dispose ne peut être inférieur à trois heures à partir du moment où elle est mise en mesure de consulter les éléments de la procédure, en présence de son avocat, si elle en fait la demande (…) / Les observations de la personne détenue et, le cas échéant, celles de son avocat sont jointes au dossier de la procédure. Si la personne détenue présente des observations orales, elles font l’objet d’un compte rendu écrit signé par elle. / (…) La décision est motivée. Elle est notifiée sans délai à la personne détenue par le chef d’établissement ».

7. D’autre part, aux termes de l’article R. 213-18 du code pénitentiaire : « La mise à l'isolement d'une personne détenue, par mesure de protection ou de sécurité, qu'elle soit prise d'office ou sur demande de la personne détenue, ne constitue pas une mesure disciplinaire. (…) ». Aux termes du premier alinéa de l’article R. 213-30 du même code : « Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé. / L'avis écrit du médecin intervenant dans l'établissement pénitentiaire est recueilli préalablement à toute proposition de renouvellement de la mesure au-delà de six mois et versé au dossier de la procédure. »

8. Il résulte de ces dispositions que les conditions à remplir pour qu’un détenu soit placé d’office à l’isolement ou pour qu’une telle mesure soit prolongée, sont, d’une part, que la mesure constitue un moyen de préserver la sécurité des personnes ou de l’établissement et, d’autre part, que cette mesure tienne compte de sa personnalité, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, ainsi que de son état de santé. Si le placement à l’isolement d’un détenu contre son gré constitue, eu égard à l’importance de ses effets sur les conditions de détention, une décision susceptible de faire l’objet d’un recours pour excès de pouvoir, le juge administratif exerce un contrôle restreint sur les motifs d’une telle mesure.

9. Pour justifier la prolongation du placement à l’isolement de M. A... E..., le garde des sceaux, ministre de la justice, se prévaut, d’une part, du contexte national médiatique entourant l’assassinat de son père, B... E..., nécessitant de le protéger d’éventuelles représailles et, d’autre part, de son profil pénal et pénitentiaire au regard de sa condamnation devant le tribunal correctionnel de Marseille pour des faits de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime, sa mise en accusation devant la cour d’assises d’Aix-en-Provence pour des faits de meurtres en bande organisée, son inscription au sein du répertoire des détenus particulièrement surveillés, son appartenance à la criminalité organisée en Corse et de la découverte d’un téléphone portable lors de la fouille à son arrivée au centre pénitentiaire de Paris-La-Santé. Toutefois, il ne résulte pas de l’instruction et notamment des pièces produites par le ministre de la justice, qu’il existerait, d’une part, des éléments suffisamment précis et circonstanciés de nature à établir la nécessité de prendre une mesure de protection à l’égard de M. E... et, d’autre part, des indications sur les risques d’incidents susceptibles d’être provoqués par l’intéressé, au regard de son parcours pénitentiaire, de nature à justifier la prolongation de la mesure d’isolement dont il fait l’objet. Le moyen tiré de l’erreur manifeste d’appréciation commise par le garde des sceaux, ministre de la justice, doit ainsi être regardé comme propre à créer, en l’état de l’instruction et des éléments versés au débat, un doute sérieux quant à la légalité de la décision.

10. Les deux conditions fixées par les dispositions de l’article L. 521-1 du code de justice administrative étant remplies, il y a lieu d’ordonner la suspension de l’exécution de la décision du 30 avril 2026 par laquelle la directrice adjointe de l’établissement pénitentiaire de Paris – La Santé a prolongé le placement à l’isolement de M. E....

Sur les conclusions à fin d’injonction :

11. La suspension de l’exécution de la décision du 30 avril 2026 portant prolongation du placement à l’isolement de M. E... a pour effet de mettre fin à cette mesure. Par suite, il n’y a pas lieu de faire droit aux conclusions du requérant tendant à ce qu’il soit enjoint au chef de l’établissement pénitentiaire de Paris-La-Santé de mettre fin à son placement à l’isolement.

Sur les frais liés au litige :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat le versement à M. E... d’une somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l’article L.761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :



Article 1er : L’exécution de la décision du 30 avril 2026 par laquelle la directrice adjointe de l’établissement pénitentiaire de Paris – La Santé, a prolongé le placement à l’isolement de M. E..., est suspendue.

Article 2 : L’Etat versera à M. E... une somme de 1 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A... E... et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Fait à Paris, le 1er juin 2026.


La présidente de la formation de jugement,



M. D...

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.


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