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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2002387

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2002387

jeudi 9 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2002387
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantNORMAND & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête et un mémoire, enregistrés les 2 juillet 2020 et 22 février 2021 sous le numéro 2002387, M. I F, représenté par Me Benoist, demande au tribunal :

1) de condamner le département de la Seine-Maritime à lui verser la somme de 50 000 euros en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi en raison des fautes commises par le département dans la prise en charge et la surveillance de sa fille ;

2) de mettre à la charge du département de la Seine-Maritime la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le département a commis une faute en relâchant la surveillance de sa fille ;

- il justifie de ses préjudices.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 10 décembre 2020 et 7 avril 2021, le département de la Seine-Maritime représenté par la SCP Normand et Associés, conclut au rejet de la requête et à titre subsidiaire à ce que les prétentions indemnitaires de la requête soient ramenées à de plus justes proportions.

Il fait valoir qu'il n'a commis aucune faute, que le dommage est exclusivement imputable à la victime et que les demandes indemnitaires sont excessives.

M. F a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 juin 2020.

II. Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 juillet 2020 et 26 février 2021 sous le numéro 2002894, Mme H E, représentée par la SCP Guerard-Berquer, demande au tribunal :

1) de condamner le département de la Seine-Maritime à lui verser la somme de 52 603,70 euros en réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi en raison des fautes commises par le département dans la prise en charge et la surveillance de sa fille ;

2) de mettre à la charge du département de la Seine-Maritime la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le département a commis une faute en relâchant la surveillance de sa fille ;

- elle justifie de ses préjudices.

Par une intervention, enregistrée le 2 avril 2021, Mme D F, Mme A F et M. B F, représenté pour ce dernier par Mme E, sa mère, tous représentés par la SCP Guerard-Berquer, demandent au tribunal :

1) de condamner le département de la Seine-Maritime à leur verser la somme de 8 000 euros chacun en réparation du préjudice qu'ils estiment avoir subi en raison des fautes commises par le département dans la prise en charge et la surveillance de leur sœur ;

2) de mettre à la charge du département de la Seine-Maritime la somme de 3 000 euros chacun sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soulèvent les mêmes arguments que Mme E.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 10 décembre 2020, 7 avril et 28 avril 2021, le département de la Seine-Maritime représenté par la SCP Normand et Associés, conclut au rejet de la requête et à titre subsidiaire à ce que les prétentions indemnitaires de la requête soient ramenées à de plus justes proportions.

Il fait valoir qu'il n'a commis aucune faute, que le dommage est exclusivement imputable à la victime et que les demandes indemnitaires sont excessives.

Mme E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 juin 2020.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n°91-1266 du 19 décembre 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Mulot, premier conseiller ;

- les conclusions de Mme Cazcarra, rapporteure publique ;

- les observations de Me Sieffert substituant la SCP Guerard-Berquer, avocat de Mme E et de ses enfants intervenants ;

- et les observations de Me Dagonat, avocat du département de la Seine-Maritime.

Considérant ce qui suit :

1. Il résulte de l'instruction que la jeune G F, née le 30 juin 1999, a été dès 2004 confiée par des décisions du juge des enfants du C et en dernier lieu un jugement du 22 janvier 2016 au service de l'aide sociale à l'enfance. Elle a été accueillie par l'institut départemental de l'enfance, de la famille et du handicap pour l'insertion, établissement public départemental, au sein duquel elle a rencontré de nombreuses difficultés notamment de comportement. Le 5 janvier 2017, G a fugué de l'établissement et a été victime d'un accident de la circulation à l'origine de son décès. Par les requêtes susvisées, M. F et Mme E, ses parents, recherchent la responsabilité du département de la Seine-Maritime.

2. Les deux requêtes sont présentées par les deux parents de la même jeune fille décédée, ont le même objet et ont fait l'objet d'une instruction commune. Dans l'intérêt d'une bonne administration de la justice, il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement.

Sur l'intervention au soutien de la requête n°2002894 :

3. Mme D F, Mme A F et M. B F, ce dernier représenté par sa mère, représentante légale, en raison de sa minorité, ont formé au soutien de la requête de Mme E une intervention, aux termes de laquelle ils ont présenté des prétentions propres sans s'associer aux conclusions présentées par Mme E. En outre et surtout, l'issue du présent contentieux indemnitaire est insusceptible de léser de manière suffisamment directe les intérêts propres des intervenants, frère et sœurs de la jeune G. Par suite, leur intervention n'est pas recevable.

Sur les requêtes de M. F et de Mme E :

En ce qui concerne la responsabilité :

4. En premier lieu, la responsabilité du département de la Seine-Maritime n'est susceptible d'être engagée que sur le fondement de la faute, s'agissant d'un dommage causé à un mineur dont la charge lui avait été confiée, et non d'un dommage causé à un tiers par un mineur placé sous sa garde. Par suite, les conclusions des requérants tendant à ce que soit engagée la responsabilité sans faute du département de la Seine-Maritime doivent être rejetées.

5. En second lieu, il résulte de l'instruction et notamment des nombreuses pièces produites par les parties, rapports d'éducateurs, ordonnances du juge des enfants et procès-verbaux de l'enquête de gendarmerie que la jeune G manifestait depuis plusieurs années un comportement violent, vis-à-vis d'elle-même et des autres, tant de sa mère lorsqu'elle la voyait que des éducateurs, qu'elle prenait un traitement médicamenteux particulièrement lourd et qu'elle avait à plusieurs reprises essayé de porter atteinte à sa vie. En dépit des difficultés importantes rencontrées par le service dans la prise en charge de la jeune G, des moyens notamment humains mis en place et des multiples tentatives de celui-ci pour améliorer la situation, compte-tenu des multiples alertes formées par lui-même et des antécédents particulièrement importants de la victime mineure, en permettant à celle-ci par un défaut de surveillance même momentané de l'éducatrice peu expérimentée qui surveillait G à ce moment-là et de l'absence de clôture efficiente, de s'échapper du lieu où elle était placée, le département de la Seine-Maritime doit être regardé comme ayant commis une faute de nature à engager sa responsabilité, alors même que dans les minutes précédant sa fuite, G aurait été calme.

6. En outre, la circonstance que G ait été âgée de presque dix-huit ans au moment des faits, qu'elle ait délibérément choisi de s'échapper et, d'après les conclusions de l'enquête pénale, de s'allonger sur la route afin d'être percutée par un véhicule et de mettre fin à ses jours, n'est pas de nature à dégager le département de la Seine-Maritime de sa responsabilité ni à faire disparaitre le lien de causalité entre la faute commise et les préjudices allégués par les requérants, dès lors qu'ainsi qu'il a été dit, il résulte de l'instruction que cette jeune fille souffrait de troubles psychiatriques et psychologiques majeurs ayant nécessité plusieurs hospitalisations contre son gré et qu'elle ne pouvait être laissée sans une surveillance constante.

En ce qui concerne les préjudices :

7. En premier lieu, Mme E établit avoir exposé des frais funéraires pour un montant de 2 603,70 euros, que le département de la Seine-Maritime doit être condamné à lui rembourser.

8. En second lieu, si M. F et Mme E sollicitent 50 000 euros chacun au titre de leur préjudice moral, il résulte de l'instruction et notamment de leurs propres déclarations lors des auditions par la gendarmerie et des constats de l'équipe éducative et du juge des enfants que ceux-ci, la plupart du temps injoignables, se sont désintéressés de l'éducation de leur fille G, placée dès ses quatre ans. Par ailleurs, plusieurs notes du président du département relatent les constatations des professionnels dont il résulte que le comportement de Mme E à l'égard de sa fille, inconstant et déstabilisant, était à l'origine pour elle de grandes souffrances, et que Mme E avait indiqué quelques semaines avant le décès de sa fille, lors d'une rare visite, " avoir besoin de temps avant d'envisager de rencontrer de nouveau G ". Il en va de même s'agissant de M. E, décrit par les services sans qu'il le contredise utilement comme absent, et ne cherchant que très rarement à rencontrer sa fille, ces absences de l'un et de l'autre ayant d'ailleurs nécessité que le juge des enfants démembre partiellement l'autorité parentale au profit du département à l'occasion d'une hospitalisation de G. Dans son jugement du 28 juillet 2016, le juge des enfants du tribunal de grande instance du C avait ainsi relevé " les difficultés de Mme E (errance, instabilité psychologique, agressivité) " et " l'inadaptation de Monsieur F " pour suspendre les droits de visite.

9. Compte-tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par M. F et Mme E en condamnant le département de la Seine-Maritime à leur verser la somme de 1 000 euros chacun.

Sur les frais liés au litige :

10. Il résulte des dispositions de l'article 75 de la loi du 10 juillet 1991, codifiées à l'article L. 761-1 du code de justice administrative, et des articles 37 et 43 de la même loi, que le bénéficiaire de l'aide juridictionnelle ne peut demander au juge de mettre à la charge, à son profit, de la partie perdante que le paiement des seuls frais qu'il a personnellement exposés, à l'exclusion de la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle confiée à son avocat. Mais l'avocat de ce bénéficiaire peut demander au juge de mettre à la charge de la partie perdante la somme correspondant à celle qu'il aurait réclamée à son client, si ce dernier n'avait eu l'aide juridictionnelle, à charge pour l'avocat qui poursuit le recouvrement à son profit de la somme qui lui a été allouée par le juge, de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

11. D'une part, M. F et Mme E, pour le compte de qui les conclusions des requêtes relatives à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être réputées présentées, n'allèguent pas avoir exposé de frais autres que ceux pris en charge par l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle totale qui leur a été allouée. D'autre part, les avocats de M. F et Mme E n'ont ni l'un ni l'autre demandé que lui soit versée par l'Etat la somme correspondant aux frais exposés qu'ils auraient réclamée à leur client si ce dernier n'avait bénéficié d'une aide juridictionnelle totale. Dans ces conditions, les conclusions des requêtes tendant à ce qu'il soit mis à la charge du département de la Seine-Maritime une somme de 3 000 euros par instance sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er: L'intervention de Mmes D et Anaïs F et M. B F n'est pas admise.

Article 2 : Le département de la Seine-Maritime est condamné à verser à M. F une somme de 1 000 euros.

Article 3 : Le département de la Seine-Maritime est condamné à verser à Mme E une somme de 3 603,70 euros.

Article 4 : Les conclusions des requêtes sont rejetées pour le surplus.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. I F, à Mme H E, à Mme D F, première intervenante dénommée en application de l'article R. 751-3 du code de justice administrative, à Me Benoist, à la SCP Guerard-Berquer et au département de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 19 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

MM. Bouvet et Mulot, premiers conseillers,

Assistés de M. Michel, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 février 2023.

Le rapporteur,

Robin Mulot

La présidente,

Anne Gaillard

Le greffier,

Jean-Luc Michel

La République mande et ordonne au préfet de la région Normandie, préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2002387-2002894

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