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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2004667

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2004667

mercredi 2 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2004667
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4 ème Chambre
Avocat requérantDE LANGLADE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 25 novembre 2020, 17 décembre 2021 et 6 juillet 2022, la SCEA de l'Epine, représentée par Me Langlade, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 2 octobre 2020 par laquelle le préfet de la région Normandie a accordé une autorisation, d'une part, à l'EARL du Tertre pour l'exploitation des terres, cadastrées B00237, B00240, ZA00005, ZA00006, ZA00117, ZA00148, ZA00178, ZA00248, ZA00280, ZA00282, ZH00004 et ZH00009, d'une superficie de 24,61 hectares, situées sur le territoire de la commune d'Aube et d'Ecorcel, d'autre part, à l'EARL Olivier Stéphane pour l'exploitation des terres, cadastrées ZE00009, ZE00027, ZC00011, ZC00023, ZC00036, ZE00001, ZE00010, ZE00051 et E00136, d'une superficie de 16,85 hectares, sur le territoire des communes de La-Chapelle-Viel et des Aspres, et, enfin, au GAEC Villeplée pour l'exploitation des terres, cadastrées ZD00002, ZE00009, ZE00014, ZE00015, ZE00016, ZE00022, ZE00027 et K00003, d'une superficie de 18,64 hectares, sur le territoire des communes de La-Chapelle-Viel et des Aspres ;

2°) d'enjoindre au préfet de la région Normandie de l'autoriser à exploiter l'ensemble de ces parcelles ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée dès lors qu'elle ne précise pas les considérations de fait qui ont conduit l'administration à retenir son rang de priorité ;

- les candidatures de l'EARL du Tertre et du GAEC Villeplée, qui ont été présentées le 9 juillet 2020, soit postérieurement à la date limite de dépôt des dossiers fixée au 29 juin 2020, constituent des demandes successives et non des demandes concurrentes dont l'administration ne pouvait tenir compte pour lui refuser l'autorisation d'exploiter ; l'article 2 de l'ordonnance du 25 mars 2020 n'est pas applicable et ne permettait pas une prorogation du délai de publicité dès lors que ce délai, fixé librement par l'administration, n'est prévu par aucun texte ;

- l'administration a commis une erreur manifeste d'appréciation dans la détermination de son rang de priorité dès lors que sa demande relevait du rang de priorité " 8 ex-aequo " du schéma directeur régional des exploitations agricoles de la région Basse-Normandie ; l'opération projetée constitue un agrandissement non excessif de l'exploitation de M. C, associé-salarié entrant, qui est affilié à la Mutuelle sociale agricole en tant qu'exploitant à titre principal.

Par un mémoire en défense enregistré le 19 novembre 2021, le préfet de la région Normandie conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par un mémoire enregistré le 13 juin 2022, l'EARL Olivier Stéphane, représentée par Me Bocquillon, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge de la SCEA de l'Epine au titre de l'article L. 716-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par un mémoire enregistré le 13 juin 2022, l'EARL du Tertre, représentée par Me Bocquillon, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge de la SCEA de l'Epine au titre de l'article L. 716-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code rural et de la pêche maritime ;

- l'arrêté du 23 décembre 2015 relatif au schéma directeur des structures agricoles de la région Basse-Normandie ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

- les conclusions de Mme F,

- et les observations de Me Bocquillon représentant l'EARL du Tertre et l'EARL Olivier Stéphane.

Considérant ce qui suit :

1. La SCEA de l'Epine, spécialisée dans l'élevage des chevaux, dont le gérant est M. A B, a présenté le 24 décembre 2019, dans le cadre d'une opération d'agrandissement, une demande d'autorisation d'exploiter des terres, d'une surface totale de 103,36 hectares, précédemment mises en valeur par M. E C qui, au terme de l'opération, devait être embauché comme associé-salarié agricole de la société. Par une décision du 2 octobre 2020, prise après l'avis du 7 septembre 2020 de la commission départementale d'orientation de l'agriculture, le préfet de la région Normandie a autorisé, sur la surface totale de 103,36 hectares, la SCEA de l'Epine à exploiter des terres d'une superficie de 42,14 hectares, l'EARL du Tertre à exploiter des terres d'une superficie de 24,61 hectares, l'EARL Olivier Stéphane à exploiter des terres d'une superficie de 16,85 hectares et le GAEC Villeplée à exploiter des terres d'une superficie de 18,64 hectares. La SCEA de l'Epine demande, par la présente requête, l'annulation des autorisations d'exploiter délivrées par le préfet de la région Normandie à l'EARL du Tertre, à l'EARL Olivier Stéphane et au GAEC Villeplée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 331-3 du code rural et de la pêche maritime : " L'autorité administrative () vérifie () si les conditions de l'opération permettent de délivrer l'autorisation mentionnée à l'article L. 331-2 et se prononce sur la demande d'autorisation par une décision motivée ". Aux termes de l'article R. 331-6 du même code : " () II.- La décision d'autorisation ou de refus d'autorisation d'exploiter prise par le préfet de région doit être motivée au regard du schéma directeur régional des exploitations agricoles et des motifs de refus énumérés à l'article L. 331-3-1 () ".

3. La décision attaquée, qui vise les dispositions applicables du code rural et de la pêche maritime et du schéma directeur des structures agricoles de la région Basse-Normandie, mentionne le nom des candidatures concurrentes et établit, après avoir examiné les différentes demandes, leur rang de priorité au regard du schéma directeur. Elle indique à cet égard que la demande de la SCEA de l'Epine correspond au neuvième rang de priorité et n'est pas prioritaire par rapport aux autres demandes qui relèvent toutes du rang " 8 ex-aequo ". Dès lors, et contrairement à ce qui est soutenu, en classant la candidature de la société requérante au neuvième rang de priorité, l'administration a nécessairement considéré qu'elle n'entrait pas dans les rangs inférieurs, et plus particulièrement dans le rang " 8 ex-aequo ", et qu'elle ne satisfaisait pas ainsi à l'ensemble des conditions requises pour y être classée. Par suite, cette motivation, qui a mis à même la SCEA de l'Epine de comprendre les motifs et de les discuter utilement, est suffisamment précise et répond aux exigences fixées par les dispositions précitées des articles L. 331-3 et R. 331-6 du code rural et de la pêche maritime.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 331-4 du code rural et de la pêche maritime : " () Le service chargé de l'instruction fait procéder à la publicité de la demande d'autorisation d'exploiter dans les conditions prévues à l'article D. 331-4-1. Cette publicité porte sur la localisation des biens et leur superficie, ainsi que sur l'identité des propriétaires ou de leurs mandataires et du demandeur ". Aux termes de l'article D. 331-4-1 du même code : " La publicité prévue à l'article R. 331-4 précise la date de l'enregistrement de la demande et indique la date limite de dépôt des dossiers de demande d'autorisation. / Les demandes d'autorisation d'exploiter sont affichées pendant un mois à la mairie des communes où sont situés les biens qui font l'objet de la demande et publiées sur le site de la préfecture chargée de l'instruction. / A l'expiration du délai de publicité, il est dressé la liste de toutes les candidatures enregistrées pour un même bien ".

5. Il ressort des pièces du dossier que les services préfectoraux, après avoir publié le 17 janvier 2020 la demande de la SCEA de l'Epine et fixé la date limite du dépôt des dossiers de demande d'autorisation au 17 mars 2020, l'ont informée, par une lettre du 23 juin 2020, que la date à compter de laquelle le silence gardé par l'administration ferait naître une autorisation tacite était, en raison de la période d'urgence sanitaire, reportée au 5 août 2020. Par ailleurs, et ainsi qu'en attestent les actes de publicité produits en défense, les services de la préfecture de l'Orne ont procédé le 16 juin 2020 à une nouvelle publicité de la demande de la société requérante, en y mentionnant que la date limite de dépôt des candidatures concurrentes étaient arrêtées au 11 juillet 2020. S'il est constant que, par une lettre du préfet du 14 mai 2020, la SCEA de l'Epine a été informée, de manière erronée, que les candidatures concurrentes étaient recevables jusqu'au 29 juin 2020, cette erreur de l'administration, pour regrettable qu'elle soit, demeure sans incidence sur la date d'expiration du délai de publicité fixée par le préfet au 11 juillet 2020 et dont la mention figure, conformément à l'article D. 331-4-1 du code rural et de la pêche maritime, sur les nouveaux actes de publicité de l'autorisation. Enfin, contrairement à ce qui est soutenu, aucune disposition législative ou réglementaire, pas plus qu'aucun principe, ne faisait obstacle à ce que le préfet reporte, indépendamment même de la période de l'urgence sanitaire, la date limite du dépôt des candidatures qu'il fixe librement dans le silence des textes, et l'arrête, comme en l'espèce, au 11 juillet 2020. Dans ces conditions, les candidatures de l'EARL du Tertre et du GAEC Villeplée, qui ont toutes deux été déposées le 7 juillet 2020, doivent être regardées comme des demandes concurrentes. Par suite, en examinant ces demandes et en les comparant à la candidature de la SCEA de l'Epine au regard du schéma directeur, le préfet n'a pas méconnu les dispositions précitées du code rural et de la pêche maritime.

6. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 331-3-1 du code rural et de la pêche maritime : " I.- L'autorisation mentionnée à l'article L. 331-2 peut être refusée : / 1° Lorsqu'il existe un candidat à la reprise ou un preneur en place répondant à un rang de priorité supérieur au regard du schéma directeur régional des structures agricoles mentionné à l'article L. 312-1 ". Aux termes de l'article 3 du schéma directeur régional des exploitations agricoles de Basse-Normandie : " () Les priorités sont : / () / 8 ex-aequo : les opérations consistant à conforter l'agrandissement d'agriculteur à titre principal, dont la surface d'exploitation se situe, après agrandissement, en-deçà du seuil d'agrandissement excessif. / 9. les autres installations ou agrandissements en-deçà du seuil d'agrandissement excessif () ".

7. La SCEA de l'Epine soutient que l'opération projetée consiste en l'agrandissement de l'exploitation agricole de M. C qui bénéficie du statut d'agriculteur à titre principal et que ce projet, qui se situe en dessous du seuil de l'agrandissement excessif, relève du rang de priorité " 8 ex-aequo " du schéma directeur régional. Il ressort toutefois des pièces du dossier, notamment de la demande de candidature, que, si l'opération envisagée a pour objet l'exploitation, par la SCEA de l'Epine, des terres agricoles mises à sa disposition par M. C qui en deviendrait associé-salarié, l'associé gérant, M. B, est un exploitant à titre secondaire, ainsi que le reconnaît d'ailleurs la société requérante. Dès lors, quel que soit le statut sous lequel exercera M. C, cette opération constitue un agrandissement de la SCEA de l'Epine qui, dès lors que l'un des associés n'est pas un agriculteur à titre principal, ne relève pas du rang de priorité " 8 ex-aequo " du schéma directeur régional, la circonstance par ailleurs alléguée, que l'agrandissement ne soit pas excessif étant à cet égard dénuée de toute portée. Par suite, le préfet n'a pas commis d'erreur de droit ni d'erreur d'appréciation en considérant que la demande de la SCEA de l'Epine relevait du neuvième rang de priorité et n'était pas prioritaire.

8. Il résulte de tout ce qui précède que la SCEA de l'Epine n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 2 octobre 2020 par laquelle le préfet de la région Normandie a accordé une autorisation d'exploiter à l'EARL du Tertre, à l'EARL Olivier Stéphane et au GAEC Villeplée. Les conclusions à fin d'injonction qu'elle présente doivent, par voie de conséquence, être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la SCEA de l'Epine demande sur le fondement de ces dispositions. En revanche, il y a lieu de mettre à la charge de la SCEA de l'Epine le versement d'une somme de 1 000 euros tant à l'EARL du Tertre qu'à l'EARL Olivier Stéphane au titre des frais exposés par chacune d'elles et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SCEA de l'Epine est rejetée.

Article 2 : La SCEA de l'Epine versera la somme de 1 000 euros à l'EARL du Tertre, ainsi que la somme de 1 000 euros à l'EARL Olivier Stéphane, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la SCEA de l'Epine, à l'EARL du Tertre, à l'EARL Olivier Stéphane, au GAEC Villeplée et au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire.

Copie en sera adressée pour information au préfet de la région Normandie.

Délibéré après l'audience du 18 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

- Mme Boyer, présidente,

- M. Guiral, conseiller,

- Mme Boucetta, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 novembre 2022.

Le rapporteur,

S. D

La présidente,

C. BOYER

Le greffier,

J.-L. MICHEL

La République mande et ordonne au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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