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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2004922

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2004922

jeudi 15 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2004922
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2 ème Chambre
Avocat requérantBIDAULT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 décembre 2020, Mme A F, représentée par Me Bidault, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 15 septembre 2020 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime rejeté sa demande d'autorisation de regroupement familial au bénéfice de son époux ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime d'autoriser le regroupement familial au bénéfice de son époux, dans un délai d'un mois, sous astreinte de 100 euros par jours de retard ; à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande de regroupement familial dans un délai d'un mois, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat, au titre de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 une somme de 1 500 euros à verser à Me Bidault, ce versement valant renonciation de Me Bidault à l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que le préfet s'est considéré à tort en situation de compétence liée, en refusant automatiquement le regroupement familial au seul motif que leur situation n'est éligible au regroupement familial en raison de la présence des membres de sa famille en France sans exercer son pouvoir d'appréciation;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 juillet 2022, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Mme F a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 25 novembre 2020.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, modifiée ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les conclusions de M. Cotraud, rapporteur public,

- les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A F, ressortissante géorgienne, née le 17 août 1981, titulaire d'une carte de résident, a sollicité le 21 mai 2020 une autorisation de regroupement familial au bénéfice de son époux, M. C E. Par une décision du 15 septembre 2020, dont Mme F demande l'annulation, le préfet a rejeté sa demande de regroupement familial au bénéfice de son époux.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 411-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur : " Le ressortissant étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins un an, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial, par son conjoint et les enfants du couple mineurs de dix-huit ans ". Aux termes de l'article L. 411-6 du même code alors en vigueur : " Peut être exclu du regroupement familial : () 3° Un membre de la famille résidant en France ".

3. Il résulte de l'ensemble de ces dispositions que, lorsqu'il se prononce sur une demande de regroupement familial, le préfet est en droit de rejeter la demande dans le cas où l'intéressé ne justifierait pas remplir l'une ou l'autre des conditions légalement requises notamment, comme en l'espèce, en cas de présence illégale sur le territoire français du membre de la famille bénéficiaire de la demande. Il dispose toutefois d'un pouvoir d'appréciation et n'est pas tenu par les dispositions précitées, notamment dans le cas où il est porté une atteinte excessive au droit de mener une vie familiale normale tel qu'il est protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il ressort des termes de la décision contestée que, pour refuser à Mme F le bénéfice du regroupement familial au profit de son époux, le préfet de la Seine-Maritime s'est exclusivement fondé sur la circonstance que la situation de Mme F n'était " pas éligible au regroupement familial " au seul motif que sa " famille est déjà présente en France mais en situation irrégulière ". En outre, le préfet de la Seine-Maritime qui se borne à faire valoir en défense qu'il appartient à la requérante de prouver qu'il se serait considéré en situation de compétence liée, n'apporte pas d'élément de nature remettre en cause les termes de la décision attaquée. Ainsi, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet aurait tenu compte des incidences de son refus sur la situation de l'intéressée au regard de son droit au respect de sa vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni qu'il aurait évalué s'il lui appartenait de faire usage de son pouvoir d'appréciation. Il suit de là que le préfet de Seine-Maritime s'est estimé lié, en prenant la décision litigieuse, par la seule circonstance que l'époux de Mme F était en situation irrégulière en France et n'a pas examiné s'il lui appartenait de faire usage de son pouvoir d'appréciation. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être accueilli.

5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme F est fondée à demander l'annulation de la décision du 15 septembre 2020 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande d'autorisation de regroupement familial au bénéfice de son époux.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet territorialement compétent de procéder à un réexamen de la demande d'autorisation de regroupement familial présentée par Mme F au bénéfice de son époux, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

7. Mme F a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Bidault, avocate de Mme F, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Bidault de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 15 septembre 2020 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a rejeté la demande d'autorisation de regroupement familial présentée par Mme F au bénéfice de son époux est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de procéder à un réexamen de la demande de Mme F dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Bidault une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Bidault renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A F, à Me Bidault et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 1er décembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Bailly, présidente,

Mme D et Mme B, conseillères.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 décembre 2022.

La rapporteure,

B. B

La présidente,

P. Bailly Le greffier,

A. Hussein

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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