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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2100643

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2100643

mardi 22 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2100643
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4 ème Chambre
Avocat requérantELATRASSI-DIOME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 février 2021, M. A C, représenté par Me Elatrassi-Diome, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 27 octobre 2020 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a suspendu le bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;

3°) d'enjoindre à l'OFII de réexaminer sa situation sans délai à compter du présent jugement sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ladite condamnation valant renonciation au versement de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la décision a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- il n'a pas été préalablement informé dans une langue qu'il comprend que le non-respect des exigences des autorités en charge de l'asile pourrait entraîner la suspension du bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;

- il n'a pas été mis en mesure de présenter ses observations écrites dans le délai de quinze jours avant l'édiction de la mesure attaquée ;

- aucun examen de vulnérabilité n'a été effectué alors qu'il est atteint d'une hépatite B ;

- la décision méconnaît les articles L. 744-7, L. 744-8 et R. 744-38 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire enregistré le 19 octobre 2022, l'OFII conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est tardive ;

- les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 17 décembre 2020.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de la méconnaissance du champ d'application de la loi dès lors que la décision attaquée est fondée sur l'article L. 744-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans une version qui ne pouvait être appliquée à la situation de M. C.

Par un mémoire enregistré le 26 octobre 2022, l'OFII demande, en réponse à ce moyen d'ordre public, qu'à la base légale de la décision litigieuse soient substituées les dispositions du 1° de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2020-1717du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. B a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant afghan né le 1er janvier 1991 à Baghlan, a accepté les conditions matérielles d'accueil le 12 novembre 2018. Par une décision du 14 mars 2019, le directeur général de l'OFII lui en a retiré le bénéfice au motif qu'il avait été déclaré en fuite. Le 3 juin 2020, M. C s'est présenté de nouveau à la préfecture et sa demande d'asile a été enregistrée en procédure accélérée. Le même jour, l'OFII lui a remis une lettre intitulée " notification d'intention de suspension des conditions matérielles d'accueil ". Par la décision attaquée du 27 octobre 2020, le directeur général de l'OFII a décidé de suspendre le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. M. C demande l'annulation de cette décision.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 17 décembre 2020, soit antérieurement à l'introduction de sa requête. Par suite, ses conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire sont irrecevables et doivent être rejetées.

Sur la fin de non-recevoir :

3. Aux termes de l'article de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée ".

4. Par ailleurs, une demande d'aide juridictionnelle interrompt le délai de recours contentieux et un nouveau délai de même durée recommence à courir à compter de l'expiration d'un délai de quinze jours après la notification à l'intéressé de la décision se prononçant sur sa demande d'aide juridictionnelle ou, si elle est plus tardive, à compter de la date de désignation de l'auxiliaire de justice au titre de l'aide juridictionnelle.

5. Il ressort des pièces du dossier que la décision attaquée a été notifiée à M. C le 28 octobre 2020 et que l'intéressé a présenté le 27 novembre de la même année une demande d'aide juridictionnelle qui a eu pour effet d'interrompre le délai de recours contentieux. La décision du 17 décembre 2020 par laquelle le bureau d'aide juridictionnelle a accordé au requérant le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale lui a été envoyée par lettre simple. Dans ces conditions, en l'absence de preuve de notification de cette décision, le délai de recours contentieux n'a pas recommencé à courir. Dès lors, la requête de M. C, enregistrée au greffe du tribunal le 19 février 2021, n'est pas tardive. Il suit de là que la fin de non-recevoir opposée en défense par l'OFII doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

6. Aux termes de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction résultant de la loi du 29 juillet 2015 relative à la réforme du droit d'asile : " Le bénéfice des conditions matérielles d'accueil peut être : / 1° Suspendu si, sans motif légitime, le demandeur d'asile a abandonné son lieu d'hébergement déterminé en application de l'article L. 744-7, n'a pas respecté l'obligation de se présenter aux autorités, n'a pas répondu aux demandes d'informations ou ne s'est pas rendu aux entretiens personnels concernant la procédure d'asile ; 2° Retiré si le demandeur d'asile a dissimulé ses ressources financières ou a fourni des informations mensongères relatives à sa situation familiale ou en cas de comportement violent ou de manquement grave au règlement du lieu d'hébergement ; 3° Refusé si le demandeur présente une demande de réexamen de sa demande d'asile ou s'il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° du III de l'article L. 723-2. Lorsque le bénéfice des conditions matérielles d'accueil a été suspendu, le demandeur d'asile peut en demander le rétablissement à l'Office français de l'immigration et de l'intégration ".

7. Si les termes de cet article ont été modifiés par différentes dispositions du I de l'article 13 de la loi du 10 septembre 2018 pour une immigration maîtrisée, un droit d'asile effectif et une intégration réussie, il résulte du III de l'article 71 de cette loi que ces modifications, compte tenu de leur portée et du lien qui les unit, ne sont entrées en vigueur ensemble qu'à compter du 1er janvier 2019 et ne s'appliquent qu'aux décisions initiales, prises à compter de cette date, relatives au bénéfice des conditions matérielles d'accueil proposées et acceptées après l'enregistrement de la demande d'asile. Les décisions relatives à la suspension et au rétablissement de conditions matérielles d'accueil accordées avant le 1er janvier 2019 restent régies par les dispositions antérieures à la loi du 10 septembre 2018.

8. Il ressort des termes de la décision attaquée que l'OFII, qui a accordé au requérant le 12 novembre 2018 le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, a, pour en prononcer la suspension par la décision attaquée, fait application des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans leur rédaction issue de la loi du 10 septembre 2018. Toutefois, ainsi qu'il résulte de ce qui a été dit au point précédent, cette décision ne pouvait légalement être prise sur le fondement de ces dispositions. Ce faisant, le directeur général de l'OFII a méconnu le champ d'application de la loi.

9. Dans son mémoire du 26 octobre 2022, l'OFII sollicite une substitution de base légale et expose que la décision contestée trouve son fondement dans les dispositions du 1° de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans leur rédaction résultant de la loi du 29 juillet 2015. Toutefois, ces dispositions ne permettent pas à l'OFII de suspendre au demandeur d'asile les conditions matérielles d'accueil lorsque, comme en l'espèce, il lui en a préalablement retiré le bénéfice. Il suit de là que l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers dans sa rédaction issue de la loi du 29 juillet 2015 ne peut pas fonder légalement la décision attaquée.

10. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les moyens de la requête, que M. C est fondé à demander l'annulation de la décision du 27 octobre 2020 du directeur général de l'OFII.

Sur les conclusions aux d'injonction et d'astreinte :

11. Eu égard au motif qui le fonde, le présent jugement implique seulement que l'OFII réexamine la situation de M. C. Il y a lieu de lui enjoindre d'y procéder dans le délai d'un mois suivant la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette mesure de l'astreinte demandée.

Sur les frais liés au litige :

12. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par Me Elatrassi-Diome au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 27 octobre 2020 du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de réexaminer la situation de M. C dans le délai d'un mois à compter du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Elatrassi-Diome et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 2 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

- Mme Boyer, présidente,

- M. Guiral, conseiller,

- Mme Favre, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 novembre 2022.

Le rapporteur,

S. B

La présidente,

C. BOYER

Le greffier,

J.-L. MICHEL

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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