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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2101788

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2101788

jeudi 21 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2101788
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantBOURDON VINCENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, enregistrés les 30 avril 2021, 29 juillet 2021 et 30 juillet 2021, Mme H I, agissant en son nom personnel et en qualité d'ayant-droit de sa mère Mme G F, décédée, représentée par la SCP Jégu et Associés, demande au tribunal, dans le dernier de ses écritures :

1) de condamner l'établissement public " Les Escales " à lui verser la somme de 100 920 euros ainsi que les intérêts au taux légal à compter de la réception de sa demande préalable et la capitalisation de ces intérêts en réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi en raison des fautes commises par cet établissement dans la prise en charge de Mme F ;

2) de mettre à la charge de l'établissement public " Les Escales " la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la mauvaise tenue du dossier médical de Mme F constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'établissement ;

- la victime a chuté en raison d'un défaut de surveillance et de sécurité, et en raison de l'absence de barrières à son lit ; ces manquements constituent des fautes ;

- les préjudices allégués sont justifiés dans leur principe et leur quantum.

Par un mémoire enregistré le 1er aout 2022, la caisse primaire d'assurance maladie du Calvados, représentée par Me Bourdon, demande au tribunal de condamner l'établissement public défendeur à lui verser la somme de 5 102,60 euros au titre des débours qu'elle a exposés pour Mme F, son assurée, assortie des intérêts et de leur capitalisation à compter de son mémoire, la condamnation de l'établissement à lui verser l'indemnité forfaitaire de gestion prévue à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale et à ce que soit mise à la charge de l'établissement la somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient qu'elle a exposé des débours en lien avec les fautes commises par l'établissement.

La requête a été communiquée à l'établissement public " Les Escales " qui, en dépit d'une mise en demeure, n'a pas produit d'observations en défense.

La requête a été communiquée à la mutuelle générale de l'éducation nationale qui n'a pas produit d'observations en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale, notamment son article L. 376-1 ;

- l'arrêté du 15 décembre 2022 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2023 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Mulot, premier conseiller ;

- les conclusions de Mme Cazcarra, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Jégu, avocat de Mme I.

Considérant ce qui suit :

1. Il résulte de l'instruction que Mme G F, née en 1923, a été admise à l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes " Les Escales ", à la résidence " Pasteur " située au Havre, à compter du 11 juin 2013. Elle y aurait subi plusieurs chutes, et est décédée le 22 septembre 2017. Une expertise a été menée, à la demande de sa fille, Mme H I, de la mutuelle de santé de la victime et de l'assureur de l'établissement, par le Dr B et le Dr A. Le rapport a été rendu le 28 aout 2019.

2. Par la présente requête, Mme E I recherche la responsabilité fautive de l'établissement dans la prise en charge de Mme F.

Sur les conclusions principales de la requête :

En ce qui concerne le cadre juridique général et les modalités d'examen de la requête :

3. D'une part, aux termes de l'article R. 612-6 du code de justice administrative : " Si, malgré une mise en demeure, la partie défenderesse n'a produit aucun mémoire, elle est réputée avoir acquiescé aux faits exposés dans les mémoires du requérant ". Si, lorsque le défendeur n'a produit aucun mémoire, le juge administratif n'est pas tenu de procéder à une telle mise en demeure avant de statuer, il doit, s'il y procède, en tirer toutes les conséquences de droit. Il lui appartient seulement, lorsque les dispositions précitées sont applicables, de vérifier que l'inexactitude des faits exposés dans les mémoires du requérant ne ressort d'aucune pièce du dossier.

4. L'établissement public défendeur, à qui une copie de la requête et de l'ensemble des mémoires a été communiquée, n'a pas produit de mémoire en défense, en dépit de la mise en demeure qui lui a été adressée le 29 mars 2022. Par suite, il est réputé avoir acquiescé aux faits exposés par Mme I, qui seront tenus pour établis sous réserve que leur inexactitude ne ressorte pas des pièces versées au dossier. Cet acquiescement ne vaut que pour les circonstances strictement factuelles.

5. D'autre part, aux termes du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " () tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute ".

En ce qui concerne la faute relative à la tenue du dossier médical :

6. Aux termes des dispositions de l'article L. 1111-7 du code de la santé publique, dans sa version en vigueur à la date des faits en cause : " Toute personne a accès à l'ensemble des informations concernant sa santé détenues, à quelque titre que ce soit, par des professionnels et établissements de santé, qui sont formalisées ou ont fait l'objet d'échanges écrits entre professionnels de santé, notamment des résultats d'examen, comptes rendus de consultation, d'intervention, d'exploration ou d'hospitalisation, des protocoles et prescriptions thérapeutiques mis en œuvre, feuilles de surveillance, correspondances entre professionnels de santé () ". L'article R. 1112-2 du même code prévoit que " Un dossier médical est constitué pour chaque patient hospitalisé dans un établissement de santé public ou privé " et liste les éléments devant y figurer. Enfin, aux termes de l'article R. 1112-7 du même code : " Les informations concernant la santé des patients sont soit conservées au sein des établissements de santé qui les ont constituées, soit déposées par ces établissements auprès d'un hébergeur () / Le dossier médical mentionné à l'article R. 1112-2 est conservé pendant une durée de vingt ans à compter de la date du dernier séjour de son titulaire dans l'établissement ou de la dernière consultation externe en son sein () ".

7. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que les éléments les plus anciens du dossier médical de la patiente, pourtant admise dès 2013 dans l'établissement, ne remontent qu'au 27 février 2017, soit quelques mois à peine avant son décès, et ne comportent pour l'essentiel que des éléments rédigés par le service des urgences du groupe hospitalier du Havre, au sein duquel elle a été admise à trois reprises à la suite de chutes survenues les 26 février 2017, 24 mai 2017 et 25 juin 2017. Les experts l'ont qualifié de " très incomplet " et ont relevé qu'il ne permettait pas de restituer " l'intégralité des antécédents de la patiente ".

8. Ces carences multiples dans la tenue du dossier de Mme G F constituent une faute de nature à engager la responsabilité de l'établissement public.

9. En outre, si l'incapacité d'un établissement de santé à communiquer aux experts judiciaires l'intégralité d'un dossier médical n'est pas, en tant que telle, de nature à établir l'existence de manquements fautifs dans la prise en charge du patient, il appartient en revanche au juge de tenir compte de ce que le dossier médical est incomplet dans l'appréciation portée sur les éléments qui lui sont soumis pour apprécier l'existence des fautes reprochées à l'établissement dans la prise en charge du patient.

En ce qui concerne le défaut de surveillance :

10. Aux termes de l'article L. 311-3 du code de l'action sociale et des familles : " L'exercice des droits et libertés individuels est garanti à toute personne prise en charge par des établissements et services sociaux et médico-sociaux. Dans le respect des dispositions législatives et réglementaires en vigueur, lui sont assurés : 1° Le respect de sa dignité, de son intégrité, () de sa sécurité () ".

11. Il résulte de l'instruction et notamment des comptes rendus d'hospitalisation mais aussi des faits exposés par la requérante et auxquels l'établissement est, ainsi qu'il a été rappelé aux points 3 et 4 du présent jugement, réputé avoir acquiescé, que Mme I a chuté à trois reprises de son lit les 26 février 2017, 24 mai 2017 et 25 juin 2017. Les circonstances de la première chute n'ont pu être déterminées avec certitude, et il ne résulte pas de l'instruction que l'établissement aurait manqué à ses obligations. La requérante n'est, s'agissant de la première chute, pas fondée à soutenir que l'EHPAD " Les Escales " aurait commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

12. En revanche, il résulte là encore des éléments susmentionnés, ainsi que de l'observation portée par le Dr C le 3 juillet 2017, que " les barres de lit avaient été arrêtées ", alors que leur maintien avait été prescrit par le corps médical à la suite de la première chute. A cet égard, si les experts relèvent la difficulté de " maintenir les personnes âgées dans leur lit " et ajoutent qu'il est " impossible d'affirmer que les soins n'ont pas été () conformes aux règles de l'art ", ils se fondent également sur la circonstance que " de nombreuses chutes ont lieu sans rapport avec l'absence de barrière ". Or en l'espèce, les deuxième et troisième chutes de Mme F ont eu lieu depuis son lit, alors que les barrières n'étaient pas installées, contrairement à ce qu'avait préconisé le corps médical, et ne sont pas survenues dans d'autres circonstances alors même que, comme le relèvent les experts, la cachexie dont était atteinte la victime aurait pu favoriser la survenance de chutes, particulièrement en raison du cumul avec la quasi-cécité dont souffrait Mme F.

13. Dès lors, en ne prenant pas les mesures appropriées qui avaient été expressément recommandées par le corps médical et que l'état de santé de Mme F requérait, l'établissement défendeur a commis, s'agissant de la deuxième et la troisième chute de Mme D, une deuxième et une troisième fautes de nature à engager sa responsabilité.

En ce qui concerne les préjudices de Mme F :

14. En premier lieu, il résulte de l'instruction que les chutes de Mme F les 24 mai 2017 et 25 juin 2017 ont entrainé son hospitalisation, soit un déficit temporaire total, pour respectivement deux jours et un jour. En outre, les conséquences de ces chutes, qui ont notamment causé à Mme D une fracture du bassin, des plaies et des hématomes, ont entrainé une déficit fonctionnel partiel de plusieurs semaines, dont la requérante n'a pas fait une évaluation exagérée en l'estimant à 75 % pendant 56 jours. Il sera fait une juste appréciation du déficit fonctionnel temporaire subi par la victime en condamnant l'établissement à verser à ses ayants-droits la somme de 900 euros.

15. En deuxième lieu, les chutes dont a été victime Mme F ont été à l'origine de souffrance endurées par l'intéressée. Il en sera fait une juste appréciation en condamnant l'établissement à verser à ses ayants-droits la somme de 13 000 euros.

16. En troisième lieu, en revanche, si la requérante soutient que le décès de la victime est imputable totalement, ou à défaut constitue une perte de chance d'avoir évité son décès à hauteur de 80 %, le rapport d'expertise énonce clairement que le décès est sans rapport avec les chutes dont a été victime Mme F mais est lié exclusivement à son état antérieur et son âge. Mme I n'apporte aucun élément de nature à contredire l'appréciation expertale sur ce point, se contentant d'allégations. Par suite, en l'absence de lien avéré entre les fautes relevées ci-dessus et le décès de Mme F, la demande d'indemnisation présentée à ce titre doit être rejetée.

En ce qui concerne les préjudices de Mme E I :

17. En premier lieu, les fautes commises par l'établissement ont été à l'origine d'un préjudice d'accompagnement subi par Mme I, qui s'est préoccupée à de multiples reprises de l'état de santé de sa mère et a mené de nombreuses démarches en vue d'assurer son bien-être. Il en sera fait une juste appréciation en condamnant l'établissement défendeur à lui verser la somme de 2 000 euros.

18. En second lieu, en revanche, le préjudice d'affection dont se plaint Mme I est lié au décès de Mme F, dont il a été exposé au point 16 du présent jugement qu'il est dépourvu de lien avec les fautes commises par l'établissement. Il s'ensuit que la demande d'indemnisation présentée à ce titre doit être rejetée.

Sur la demande de la caisse primaire d'assurance maladie du Calvados :

19. Il résulte de l'instruction que la caisse primaire d'assurance maladie du Calvados a exposé au profit de Mme F, au titre des hospitalisations consécutives aux chutes des 24 mai et 25 juin 2017, des frais hospitaliers pour un montant de 5 102,60 euros. L'établissement public " Les Escales " sera condamné à lui rembourser cette somme.

Sur les conclusions accessoires :

20. En premier lieu, Mme I a droit aux intérêts au taux légal correspondant à l'indemnité à laquelle est condamnée l'établissement défendeur à compter du 22 mai 2020, date de réception de sa demande préalable. En outre, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 22 mai 2021, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

21. En deuxième lieu, la caisse primaire d'assurance maladie du Calvados a droit aux intérêts au taux légal correspondant à l'indemnité à laquelle est condamné l'établissement défendeur à compter du 1er août 2022, date d'enregistrement de son mémoire au greffe du tribunal. En outre, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 1er août 2023, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts.

22. En troisième lieu, la caisse primaire d'assurance maladie du Calvados a également droit à l'indemnité prévue à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, dont le montant maximum a été fixé à 1 162 euros par l'arrêté du 15 décembre 2022 visé ci-dessus.

23. En quatrième lieu, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'établissement public " Les Escales ", d'une part, une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme I et non compris dans les dépens et, d'autre part, une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par la caisse primaire d'assurance maladie du Calvados, au même titre.

D E C I D E :

Article 1er: L'établissement public " Les Escales " est condamné à verser les sommes de :

) 13 900 euros à Mme I en qualité d'ayant-droit de Mme F ;

) 2 000 euros à Mme I au titre de ses préjudices propres,

avec intérêts au taux légal à compter du 22 mai 2020 et capitalisation de ces intérêts à compter du 22 mai 2021 et à chaque échéance annuelle suivante.

Article 2 : L'établissement public " Les Escales " est condamné à verser la somme de 5 102,60 euros à la caisse primaire d'assurance maladie du Calvados, avec intérêts au taux légal à compter du 1er aout 2022 et capitalisation de ces intérêts à compter du 1er août 2023.

Article 3 : L'établissement public " Les Escales " versera à la caisse primaire d'assurance maladie du Havre la somme de 1 162 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.

Article 4 : L'établissement public " Les Escales " versera à Mme I une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : L'établissement public " Les Escales " versera à la caisse primaire d'assurance maladie du Calvados une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Les conclusions de la requête et de la caisse primaire d'assurance maladie du Calvados sont rejetées pour le surplus.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à Mme H I, à la mutuelle générale de l'éducation nationale, à la caisse primaire d'assurance maladie du Calvados et du Havre, à l'établissement public " Les Escales ".

Délibéré après l'audience du 6 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

MM. Bouvet et Mulot, premiers conseillers,

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 septembre 2023.

Le rapporteur,

signé

Robin Mulot

La présidente,

signé

Anne Gaillard

Le greffier,

signé

Henry Tostivint

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention et au ministre des solidarités, de l'autonomie et des personnes handicapées chacun en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

signé

S. Combes

N°2101788

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