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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2102016

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2102016

jeudi 13 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2102016
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantCHERRIER BODINEAU

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I/. Par une requête enregistrée le 16 avril 2021 sous le numéro 2102016 et un mémoire complémentaire enregistré le 13 juin 2022, M. D F, représenté par la SCP CHERRIER BODINEAU, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision en date du 2 juin 2021 de la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion rejetant son recours hiérarchique en date du 12 octobre 2020 ;

2°) d'annuler la décision implicite en date du 21 février 2021 de la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion rejetant son recours hiérarchique en date du 12 octobre 2020 ;

3°) de mettre à la charge de l'État, représenté par la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, le versement de la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

4°) de condamner l'État aux entiers dépens.

M. F soutient que :

- la décision contestée a été adoptée par une inspectrice du travail territorialement incompétente ;

- la décision a été adoptée à l'issue d'une procédure irrégulière, en raison du caractère excessif du délai s'étant écoulé entre sa mise à pied conservatoire et la consultation du comité social et économique ;

- la matérialité des faits qui lui sont reprochés n'est pas établie.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mai 2022, la SAS LINEX PANNEAUX, représentée par Me Desmeulles, demande au tribunal :

1°) à titre principal, de prononcer un non-lieu à statuer sur les conclusions de M. F tendant à l'annulation de la décision de l'inspectrice du travail en date du 19 août 2020 ;

2°) à titre subsidiaire, de rejeter ces conclusions ;

3°) de prononcer la jonction des requêtes n° 2102016 et n° 2102426 ;

4°) de prononcer un non-lieu à statuer sur les conclusions de M. F dirigées contre la décision implicite de la ministre en date du 21 février 2021 ;

5°) de rejeter la requête de M. F en tant qu'elle est mal-fondée ;

6°) de mettre à la charge de M. F une somme de 1 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La société LINEX PANNEAUX soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er août 2022, la ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

II/ Par une requête et un mémoire, enregistré le 23 juin 2021 et le 13 juin 2022 sous le numéro 2102426, M. D F, représenté par la SCP CHERRIER BODINEAU, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision en date du 2 juin 2021 de la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion rejetant son recours hiérarchique en date du 12 octobre 2020 ;

2°) d'annuler la décision implicite de rejet en date du 21 février 2021 de la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion rejetant son recours hiérarchique en date du 12 octobre 2020 ;

3°) de condamner l'État, représenté par la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, à lui verser la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

4°) de condamner l'État, représenté par la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion aux entiers dépens en application de l'article R. 761-1 du code de justice administrative ;

M. F soutient que :

- la décision contestée a été adoptée par une inspectrice du travail territorialement incompétente ;

- la décision a été adoptée à l'issue d'une procédure irrégulière, en raison du caractère excessif du délai s'étant écoulé entre sa mise à pied conservatoire et la consultation du comité social et économique ;

- la matérialité des faits qui lui sont reprochés n'est pas établie.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mai 2022, la SAS LINEX PANNEAUX, représentée par Me Desmeulles, demande au tribunal :

1°) de prononcer la jonction des requêtes n° 2102016 et n° 2102426 ;

2°) de rejeter la requête de M. F en tant qu'elle est mal-fondée ;

3°) de mettre à la charge de M. F une somme de 1 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La société LINEX PANNEAUX soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er août 2022, la ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique, ont été entendus :

- le rapport de M. Bouvet, premier conseiller ;

- les observations de Mme Cazcarra, rapporteure publique ;

- les observations de Me Desmeulles, pour la société LINEX PANNEAUX.

Considérant ce qui suit :

1. La SAS LINEX PANNEAUX a sollicité le 18 juin 2020, l'autorisation de licencier pour motif disciplinaire M. F, employé en qualité d'opérateur cariste et salarié protégé au titre de son mandat de membre du comité social et économique. Par une décision du 19 août 2020, l'inspectrice du travail a autorisé son licenciement pour motif disciplinaire. Le 12 octobre 2020, M. F a formé un recours hiérarchique contre cette décision, reçu par la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion le 20 octobre suivant. Le 21 février 2021, une décision implicite de rejet de son recours hiérarchique est née. Par une décision du 2 juin 2021, la ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion a retiré sa décision implicite prise sur recours hiérarchique, annulé la décision initiale de l'inspectrice du travail et pris une nouvelle décision autorisant le licenciement de M. F. Par les instances n°2102016 et 2102426, le requérant demande l'annulation de ces décisions.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n°2102016 et n°2102426 opposent les mêmes parties, présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur l'étendue du litige :

3. Lorsqu'un requérant conteste, dans les délais de recours, une décision implicite de rejet et une décision expresse de rejet intervenue postérieurement, ses conclusions doivent être regardées comme dirigées uniquement contre la seconde décision, qui s'est substituée à la première.

4. En application du principe cité au point précédent, les conclusions formées par M. F dirigées contre la décision implicite de rejet, née du silence gardé par la ministre du travail sur son recours hiérarchique formé à l'encontre de la décision du 19 août 2020 de l'inspectrice du travail autorisant son licenciement, doivent être regardées comme dirigées contre la seule décision expresse en date du 2 juin 2021 de la ministre du travail, qui s'y est substituée.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

5. M. F fait valoir que la décision litigieuse repose sur des griefs qui ne sont pas matériellement établis.

6. Pour fonder sa décision portant rejet du recours hiérarchique formé par M. F et autorisation de licencier l'intéressé, la ministre du travail s'est fondée sur deux fautes disciplinaires imputables au salarié tenant, pour la première, à l'utilisation répétée d'un qualificatif déplacé à l'égard d'un de ses collègues et, pour la seconde, à la conduite délibérément dangereuse de son chariot élévateur.

7. Il est tout d'abord reproché au requérant l'utilisation répétée d'un qualificatif déplacé à l'égard de son collègue, M. C, qu'il appelait " ma chatte ". M. F a reconnu, lors de l'enquête contradictoire, l'utilisation de ce sobriquet, tout en précisant avoir cessé d'y recourir à compter du jour où M. C lui a manifesté sa désapprobation à ce sujet. Il ressort en outre des éléments, non contestés, recueillis dans le cadre de l'enquête contradictoire et cités dans le rapport de contre-enquête de la Direccte de Normandie, versé aux débats par la ministre, que M. F et M. C se donnaient " des petits noms ", ce dernier, qui trouvait le qualificatif précité " sympathique, au début ", désignant lui-même le requérant sous les sobriquets " débile " et " mongol ". A cet égard, l'attestation de M. C, et ses déclarations, telles que rapportées dans le rapport de contre-enquête précité, ne permettent pas, à elles seules, d'établir que M. F aurait continué de faire usage d'un qualificatif déplacé à son encontre après qu'il lui a demandé de cesser. La très succincte attestation de M. E, qui ne présente pas de garanties de fiabilité, eu égard à l'inimitié notoire que ce salarié voue à M. F, ne le permet pas davantage. Par ailleurs, si la demande d'autorisation de licenciement indique seulement que M. F utilise ce qualificatif à l'encontre de M. C, la note d'information soumise au CSE fait état de ce que M. F le " colporte au sein de l'usine ". Toutefois, cette circonstance, qui n'est, au demeurant, pas confirmée par M. C lui-même, n'est pas démontrée, en l'espèce, cette allégation reposant uniquement sur le témoignage, peu fiable, de M. E ainsi que sur le compte rendu de l'enquête interne menée par Mme A, directrice des ressources humaines de la société, faisant état de ce que quatre salariés auraient entendu M. F utiliser ce sobriquet pour interpeller M. C, mais qui n'est pas versé aux débats. Au regard de l'ensemble de ces éléments, s'il est effectivement établi que M. F a utilisé un qualificatif déplacé à l'égard de son collègue, il subsiste un doute quant au fait qu'il aurait continué d'y recourir, malgré la désapprobation de son collègue et qu'il aurait colporté ce sobriquet dans l'usine. Il suit de là que M. F est fondé à se prévaloir du caractère non établi de ce premier grief.

8. Pour autoriser le licenciement de M. F, la ministre du travail s'est également fondée sur une seconde faute, tenant au fait que l'intéressé aurait délibérément percuté à plusieurs reprises le chariot de son collègue, M. C. Sur ce point, l'attestation de M. C en date du 4 juin 2020 mentionne simplement " il me rentrait dedans avec son chariot de temps en temps si je ne répondais pas " à une période où il ne travaillait plus en binôme avec lui. L'attestation précitée du 17 décembre 2020 de M. E, d'une très faible force probante pour les raisons indiquées supra, se borne à indiquer " je suis témoin d'avoir vu M. F taper dans le chariot de M. C ", sans spécifier dates ni circonstances. En outre, si la ministre du travail se prévaut de ce que le requérant se serait vu reprocher, lors d'entretiens annuels d'évaluation, entre 2015 et 2017, une certaine brutalité et une vitesse excessive dans la conduite de son chariot, ce passif ne suffit pas à établir la réalité des faits de percussion délibérée commis en 2020 invoqués par l'employeur au soutien de sa demande de licenciement alors, notamment, qu'il ressort du rapport de contre-enquête de la DIRECCTE de Normandie, que lors de leurs auditions respectives, M. B, supérieur du requérant, a déclaré n'avoir jamais entendu parler de choc de chariot avant le début de la procédure disciplinaire, que M. C a indiqué ne jamais en avoir informé ses supérieurs auparavant, qu'il n'est " pas sûr " qu'il y ait eu des dégâts matériels et qu'il " ne sait pas " s'il y a eu des témoins et que l'attestation de M. E produite plus de sept mois après l'entretien préalable est qualifiée de " non spontanée " et " peu précise " par l'inspecteur du travail auteur de la contre-enquête, le témoin ne parvenant pas même à situer le lieu des faits et commettant une erreur sur leur date de commission supposée. Il ressort de ce même rapport que M. E a indiqué que les faits " ressemblaient à un jeu " entre les deux protagonistes. Enfin, alors que l'employeur et la ministre évoquent des percussions délibérées et réitérées, aucune date précise n'est spécifiée et aucune preuve en ce sens n'est versée aux débats, telle que, par exemple, des photographies permettant, de constater des chocs visibles sur des chariots. Au regard de ces éléments, la ministre du travail ne rapporte ainsi pas la preuve, qui lui incombe, de la matérialité des faits reprochés au salarié.

9. Il résulte de ce qui a été exposé aux points n°8 et 9 que la matérialité des faits reprochés à M. F et constitutifs de fautes disciplinaires n'est pas établie par l'administration du travail. Dans ces conditions, M. F est fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'inexactitude matérielle des faits en tant qu'elle autorise son licenciement. Par suite, cette décision encourt l'annulation, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête.

Sur les frais liés au litige :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. F qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme demandée par la société LINEX PANNEAUX au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

11. Il y a lieu, en revanche, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement à M. F d'une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

12. Les présentes instances n'ayant comporté aucun dépens au sens de l'article R. 761-1 du code de justice administrative, les conclusions de M. F aux fins que la SAS LINEX PANNEAUX et que la ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en supportent la charge doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 2 juin 2021 de la ministre du travail est annulée en tant qu'elle autorise le licenciement de M F.

Article 2 : L'État versera la somme de 1 500 euros à M. D F en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D F, au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion et à la SAS LINEX PANNEAUX.

Délibéré après l'audience du 23 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente ;

M. Leduc, premier conseiller ;

M. Bouvet, premier conseiller ;

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 avril 2023.

Le rapporteur,

C. BOUVET La présidente,

A. GAILLARD

Le greffier,

H. TOSTIVINT

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2102016, 2102426

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