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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2102164

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2102164

mardi 20 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2102164
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4 ème Chambre
Avocat requérantPONCET DEBOEUF BEIGNET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 juin 2021, M. A B, représenté par Me Deboeuf, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 janvier 2021 par lequel le président du conseil départemental de l'Eure l'a suspendu, à titre conservatoire, de ses fonctions ;

2°) d'annuler l'ensemble de la procédure subséquente et notamment l'arrêté du 28 janvier 2021 portant ouverture d'une enquête administrative ;

3°) de condamner le département à le rétablir dans ses droits à rémunération et, notamment, au paiement de ses primes et indemnités auxquelles il aurait été en droit de prétendre depuis le début de la période de suspension jusqu'à la reprise de ses fonctions ;

4°) de mettre à la charge du département de l'Eure une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté est insuffisamment motivé, dès lors qu'il ne comporte pas les articles dont il fait application ;

- ni l'arrêté, ni aucun document postérieurement émis ne l'informe de son droit à obtenir communication de l'intégralité de son dossier individuel, de se faire assister par un ou plusieurs conseils de son choix et de formuler des observations ;

- l'arrêté n'a pas été suivi d'effet dans un délai raisonnable dès lors que l'administration n'a pas adopté de décision plus de quatre mois après la suspension prononcée à son encontre ; si une enquête administrative a été ouverte par un arrêté du 28 janvier 2021, aucun rapport n'a été émis ; au demeurant, cet arrêté, qui ne fixe aucune date de clôture de l'enquête, ni de délai pour la remise du rapport attendu, est entaché d'irrégularité ;

- l'administration a commis une erreur d'appréciation quant aux manquements aux règles d'hygiène alimentaire qui lui sont reprochés ; s'agissant du motif tiré de son comportement inadapté envers ses collègues, il n'existe pas " d'ambiance de travail délétère " générant de la souffrance au travail ; en considérant se fonder sur des faits parfaitement établis, l'enquête postérieure ne pouvait se justifier et ne devait en tout état de cause pas s'étendre sur plusieurs mois.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 juin 2021, le département de l'Eure conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête est tardive, ayant été introduite plus de quatre mois après l'arrêté régulièrement notifiée du 21 janvier 2021 portant suspension de fonctions à titre conservatoire et trois mois après le rejet du recours gracieux formée par le requérant ;

- les moyens tirés de l'insuffisance de motivation ainsi que de l'absence d'invitation à consulter son dossier individuel sont inopérants ;

- les autres moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur des moyens relevés d'office tirés, d'une part, de l'irrecevabilité des conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 28 janvier 2021, la décision de procéder à une enquête administrative étant insusceptible de recours et, d'autre part, de l'irrecevabilité des conclusions tendant à l'annulation de " la procédure subséquente ", ces conclusions n'indiquant pas de façon suffisamment précise les décisions attaquées en méconnaissance de l'article R. 421-1 du code de justice administrative.

M. B a présenté des observations, enregistrées le 2 août 2022, en réponse à ces moyens d'ordre public.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi du 22 avril 1905 ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les conclusions de Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, chef de cuisine au sein du collège Pierre Corneille du Neubourg, a été suspendu, à titre conservatoire, de ses fonctions par un arrêté du 21 janvier 2021 pris par le président du conseil départemental de l'Eure. Par un arrêté du 28 janvier suivant, ce dernier a ordonné l'ouverture d'une enquête administrative relative aux agissements de M. B. Par la requête susvisée, M. B demande au tribunal, après le rejet de son recours gracieux, l'annulation de l'arrêté du 21 janvier 2021, ainsi que de la procédure subséquente, notamment de l'arrêté du 28 janvier 2021.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 21 janvier 2021 :

2. Aux termes de l'article 30 de loi du 13 juillet 1983 alors en vigueur : " En cas de faute grave commise par un fonctionnaire, qu'il s'agisse d'un manquement à ses obligations professionnelles ou d'une infraction de droit commun, l'auteur de cette faute peut être suspendu par l'autorité ayant pouvoir disciplinaire qui saisit, sans délai, le conseil de discipline. / Le fonctionnaire suspendu conserve son traitement, l'indemnité de résidence, le supplément familial de traitement et les prestations familiales obligatoires. Sa situation doit être définitivement réglée dans le délai de quatre mois. Si à l'expiration de ce délai, aucune décision n'a été prise par l'autorité ayant pouvoir disciplinaire, l'intéressé, sauf s'il est l'objet de poursuites pénales, est rétabli dans ses fonctions. () ".

3. En premier lieu, il ne résulte ni des dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration relative à la motivation des actes administratifs, ni d'aucun texte ou principe qu'une mesure de suspension de fonctions prise à l'encontre d'un fonctionnaire dans l'intérêt du service sur le fondement des dispositions précitées doit être motivée. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation, inopérant, ne peut qu'être écarté.

4. En deuxième lieu, M. B ne peut utilement soutenir que l'arrêté a été pris au terme d'une procédure irrégulière, dès lors que la mesure de suspension dont il a fait l'objet n'est pas davantage au nombre des décisions qui doivent être précédées d'une procédure contradictoire, ni de celles pour lesquelles le fonctionnaire doit être mis à même de consulter son dossier. Par suite, ce moyen, inopérant, doit être écarté.

5. En troisième lieu, M. B ne peut utilement soutenir que l'administration n'a pris aucune décision dans un délai raisonnable à la suite de sa suspension, cette circonstance étant sans incidence sur la légalité de l'arrêté contesté, qui s'apprécie au seul vu des éléments de fait et de droit existants à la date de son édiction. Par suite, ce moyen, inopérant, doit être écarté.

6. En dernier lieu, la suspension prise sur le fondement de ces dispositions est une mesure à caractère conservatoire, prise dans le souci de préserver l'intérêt du service. Elle peut être prononcée lorsque les faits imputés à l'intéressé présentent un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité. Eu égard à la nature de l'acte de suspension prévu par ces mêmes dispositions et à la nécessité d'apprécier, à la date à laquelle cet acte a été pris, la condition de légalité tenant au caractère vraisemblable de certains faits, il appartient au juge de l'excès de pouvoir de statuer au vu des informations dont disposait effectivement l'autorité administrative au jour de sa décision.

7. Pour prononcer la suspension à titre conservatoire de M. Varnier, le président du conseil départemental de l'Eure a relevé, d'une part, qu'après avoir conservé des aliments à une température non-réglementaire, le requérant a servi ces denrées aux élèves du collège, en méconnaissance des règles d'hygiène alimentaire et, d'autre part, que son comportement avait contribué à générer un climat délétère au sein de son service générant de la souffrance au travail de plusieurs agents.

8. D'une part, il ressort des pièces du dossier, notamment du rapport d'enquête établi le 27 août 2015, ainsi que du rapport relatif à la qualité de vie au travail dressé par la directrice des ressources humaines le 5 juin 2020, que des tensions au sein de l'équipe de M. B persistent depuis plusieurs années, que les pratiques managériales de ce dernier sont mises en cause par plusieurs agents qui font notamment état de traitements discriminatoires, de moqueries, de jugements sévères et que ces agissement ont généré un " mal-être général " au sein des équipes ayant notamment conduit à des arrêts de travail. Il ressort en outre de ce rapport du 5 juin 2020, établi sur la base de multiples témoignages concordants, que M. B a manqué à plusieurs reprises à des règles élémentaires d'hygiène, en utilisant notamment son téléphone en cuisine, en essuyant ses bottes avec un torchon ou en servant des œufs qui avaient été dissimulés dans des poubelles lors d'un contrôle d'hygiène. Dans ces conditions, M. B, en se bornant à affirmer que les denrées servies aux élèves, n'étant pas des produits surgelés, n'avaient pas, contrairement à ce que soutient l'administration aux termes de l'arrêté contesté, à être conservées à une température de 6°C, n'apporte aucun élément de nature à remettre en cause la vraisemblance du grief qui lui est reproché. Par ailleurs, le requérant ne peut utilement soutenir qu'au regard des faits considérés par l'administration, une enquête administrative n'était pas nécessaire à la collectivité, ni ne pouvait perdurer plusieurs mois, cette circonstance, postérieure à la décision attaquée, étant sans incidence sur la légalité de la décision litigieuse. Dans ces conditions, l'administration doit être regardée comme ayant disposé, à la date de la décision attaquée, d'éléments suffisamment précis et circonstanciés permettant de considérer les faits reprochés à M. B comme ayant un caractère de vraisemblance et de gravité suffisant de nature à justifier une suspension de ses fonctions à titre conservatoire. Par suite, le département n'a pas fait une inexacte application de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983 précité.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir soulevée en défense, que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 21 janvier 2021 du président du conseil départemental de l'Eure.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la procédure subséquente et de l'arrêté du 28 janvier 2021 :

10. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. ".

11. M. B conclut à l'annulation de " la procédure subséquente ", et notamment de l'arrêté du 28 janvier 2021 prononçant l'ouverture d'une enquête administrative. Toutefois, la décision ordonnant une enquête administrative interne, lorsqu'elle n'est prévue par aucune procédure, constitue une mesure d'ordre intérieur insusceptible de recours. En outre, M. B s'abstient de préciser les décisions qu'il entend contester au titre de " la procédure subséquente " en méconnaissance des dispositions précitées. Par suite, les conclusions tendant à l'annulation de la " procédure subséquente " ainsi que de l'arrêté du 28 janvier 2021 sont irrecevables.

Sur les autres conclusions :

12. Le présent jugement n'impliquant aucune mesure d'exécution, les conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

13. S'agissant des frais de l'instance, le département de l'Eure n'étant pas la partie perdante, il y a lieu de rejeter la demande présentée par M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au département de l'Eure.

Délibéré après l'audience du 6 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

- Mme Boyer, présidente,

- M. Guiral, conseiller,

- Mme Boucetta, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 septembre 2022.

La rapporteure,

H. C

La présidente,

C. BOYER Le greffier,

J.-L. MICHEL

La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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