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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2102473

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2102473

jeudi 19 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2102473
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2 ème Chambre
Avocat requérantDORMIEU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 25 juin 2021, enregistrée le même jour au greffe du tribunal administratif de Rouen, le président de la première chambre du tribunal administratif de Rennes a transmis au tribunal administratif de Rouen la requête présentée par M. A enregistrée le 18 juin 2021 dans ce tribunal.

Par cette requête, M. C, représenté par Me Dormieu, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser, d'une part, la somme de 3 098,39 euros correspondant au reliquat de salaires qu'il estime lui être dû au titre du travail qu'il a effectué en atelier de production entre les mois de février à décembre 2016, de février à mai 2017, de mars 2018 à mars 2020, et d'autre part la somme de 1 500 euros en réparation de son préjudice moral ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'administration pénitentiaire a méconnu les dispositions des articles 717-3, D. 432-1 et D. 433 du code de procédure pénale en lui versant, en contrepartie de l'emploi occupé aux ateliers au cours des mois de février à décembre 2016, de février à mai 2017 et mars 2018 à mars 2020, une rémunération inférieure au minimum légal fixé pour cet emploi ;

- il a subi un préjudice financier correspondant à la différence entre la rémunération nette qui lui a été versée et la rémunération nette qu'il aurait dû percevoir qui s'élève à la somme de 3 098,39 euros en tenant compte du montant des cotisations assurance vieillesse-veuvage et des contributions à la CSG et à la CRDS déductibles pour la période allant de février 2016 à juin 2019 ;

- l'erreur commise dans le calcul de ses salaires lui a causé un préjudice moral.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 avril 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- comme l'énonce l'ordonnance de référé n°2102471, les créances dues au titre de l'année 2016 sont prescrites ;

- les créances dues au titre des mois de février à décembre 2016, de février à mai 2017 et mars 2018 à mars 2020 ont été indemnisées par la juge des référés de Rouen à hauteur de 2 108,21 euros ;

- le requérant ne justifie pas de la réalité du préjudice moral allégué.

Par une décision du 11 octobre 2022, le bureau d'aide juridictionnelle a constaté la caducité de la demande d'aide juridictionnelle présentée par M. A.

Vu les autres pièces du dossier

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- le code de la sécurité sociale ;

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 pénitentiaire ;

- l'ordonnance n° 96-50 du 24 janvier 1996 relative au remboursement de la dette sociale ;

- le décret n° 2016-1818 du 22 décembre 2016 portant relèvement du salaire minimum de croissance ;

- le décret n° 2017-1719 du 20 décembre 2017 portant relèvement du salaire minimum de croissance ;

- le décret 2018-1173 du 19 décembre 2018 portant relèvement du salaire minimum de croissance ;

- le décret 2019-1387 du 18 décembre 2019 portant relèvement du salaire minimum de croissance ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Duff,

- et les conclusions de Mme Delphine Thielleux.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A détenu à la maison d'arrêt de Lyon-Corbas puis au centre pénitentiaire du Havre, a exercé une activité en atelier de production au cours des mois de février à décembre 2016, de février à mai 2017 et de mars 2018 à mars 2020. Par un courrier en date du 22 janvier 2021, reçu le 8 mars 2021, M. A a adressé au ministre de la justice une demande tendant au versement de la somme de 3 098,39 euros en raison d'une rémunération insuffisante et d'une indemnité de 1 500 euros au titre de son préjudice moral. Par une décision du 28 avril 2021, le ministre de la justice a partiellement rejeté sa demande au motif notamment que l'ensemble des rémunérations dues au titre de l'année 2016 était prescrit. M. A demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser, d'une part, cette somme de 3 098,39 euros au titre des arriérés de salaires qu'il estimes dus, ainsi qu'une indemnité de 1 500 euros au titre de son préjudice moral.

Sur les conclusions pécuniaires tendant au versement du reliquat de rémunération :

En ce qui concerne la prescription des créances dues au titre de l'année 2016 :

2. Le premier alinéa de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics dispose que : " Sont prescrites, au profit de l'Etat, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis () ". Aux termes de l'article 3 de la même loi : " La prescription ne court ni contre le créancier qui ne peut agir, soit par lui-même ou par l'intermédiaire de son représentant légal, soit pour une cause de force majeure, ni contre celui qui peut être légitimement regardé comme ignorant l'existence de sa créance ou de la créance de celui qu'il représente légalement ".

3. Pour rejeter, par décision du 28 avril 2021, la demande de paiement d'arriérés de salaires présentée par M. A au titre de l'année 2016, le ministre de la justice a considéré que la créance de l'intéressé était prescrite, conformément aux dispositions précitées, la demande de M. A ayant été introduite postérieurement au 1er janvier 2021. Le ministre oppose une nouvelle fois dans la présente instance l'exception de prescription quadriennale. Il ne résulte pas de l'instruction que M. A ait saisi l'administration pénitentiaire d'une demande telle que définie à l'article 2 de la loi du 31 décembre 1968 avant l'année 2021. Dans ces conditions, les créances que le requérant estime détenir au titre des salaires qui lui ont été versés au cours des mois de février à décembre 2016 étaient, à la date de sa réclamation, prescrites et il y a lieu d'accueillir l'exception de prescription quadriennale opposée en défense.

En ce qui concerne les créances dues au titre des années 2017, 2018, 2019 et 2020 :

4. D'une part, aux termes de l'article 717-3 du code de procédure pénale : " ()

La rémunération du travail des personnes détenues ne peut être inférieure à un taux horaire fixé par décret et indexé sur le salaire minimum de croissance défini à l'article L. 3231-2 du code du travail. Ce taux peut varier en fonction du régime sous lequel les personnes détenues sont employées. ". Aux termes de l'article D. 432-1 de ce code : " Hors les cas visés à la seconde phrase du troisième alinéa de l'article 717-3, la rémunération du travail effectué au sein des établissements pénitentiaires par les personnes détenues ne peut être inférieure au taux horaire suivant : 45 % du salaire minimum interprofessionnel de croissance pour les activités de production ; () ".

5. D'autre part, aux termes de l'article D. 433-4 du code de procédure pénale :

" Les rémunérations pour tout travail effectué par une personne détenue () sont soumises à cotisations patronales et ouvrières selon les modalités fixées, pour les assurances maladie, maternité et vieillesse, par les articles R. 381-97 à R. 381-109 du code de la sécurité sociale. " L'article R. 381-99 du code de la sécurité sociale prévoit que : " Le taux de la cotisation d'assurance maladie et maternité sur les rémunérations versées aux détenus est fixé à 4,20 % du montant brut de ces rémunérations. Cette cotisation est à la charge de l'employeur () ". S'agissant de l'assurance vieillesse, l'article R. 381-104 du même code dispose que : " Les cotisations, salariale et patronale, sont fixées au taux de droit commun du régime général. Elles sont assises sur le total des rémunérations brutes des détenus. ". Selon l'article D. 242-4 de ce code, la part salariale du taux de cotisation des assurances vieillesse et veuvage est fixé depuis le 1er janvier 2017, à 6,9 % de la rémunération dans la limite du plafond prévu au premier alinéa de l'article L. 241-3 et à 0, 40 % sur la totalité de la rémunération. Aux termes de l'article R. 381-105 du même code : " Lorsque le travail est effectué pour le compte de l'administration et rémunéré sur les crédits affectés au fonctionnement des services généraux, les cotisations, salariale et patronale, sont intégralement prises en charge par l'administration () ". Enfin, aux termes de l'article R. 381-107 du même code : " La part de cotisation à la charge du détenu est précomptée sur sa rémunération lors de chaque paie, sous réserve de l'application de l'article R. 381-105 ".

6. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que lorsque le travail est effectué au titre d'une activité dite de production, les cotisations d'assurance maladie et maternité et la cotisation patronale pour l'assurance vieillesse sont prises en charge par l'employeur, à l'exclusion de la cotisation salariale pour l'assurance vieillesse qui reste à la charge de la personne détenue.

7. Par ailleurs, en application des dispositions des articles L. 136-2 et L. 136-8 du code de la sécurité sociale ainsi que des articles 14 et 19 de l'ordonnance n° 96-50, la contribution sociale mentionnée à l'article L. 136-1 du code de la sécurité sociale s'élève à 7,5 % pour la période d'activité salariée comprise entre le 1er janvier 2017 au 31 décembre 2017, puis est fixée à 9,2 % à compter du 1er janvier 2018, du montant brut des rémunérations, préalablement réduit de 1,75%, et la contribution prévue par l'article 14 de l'ordonnance n° 96-50 à 0,5 % de ce montant également préalablement réduit de 1,75 %.

8. En l'espèce, il est constant que M. A a travaillé dans un atelier de production pendant les périodes de février à mai 2017, de mars à décembre 2018, de janvier à décembre 2019 et de janvier à mars 2020, selon ce qui figure sur les bulletins de salaires joints à la requête. M. A exerçait une activité de production et pouvait ainsi prétendre au versement d'une rémunération égale à 45 % du salaire minimum interprofessionnel de croissance applicable au cours de la période considérée. Le garde des sceaux, ministre de la justice, ne conteste pas avoir commis des erreurs dans les modalités de calcul de la rémunération brute due à M. A, résultant du produit entre le nombre d'heures effectuées et le taux horaire mentionné à l'article D. 432-1 du code de procédure pénale. Conformément aux dispositions préalablement mentionnées de l'article D. 432-1 du code de procédure pénale, sa rémunération brute ne pouvait être inférieure au taux horaire de 45 % du salaire minimum interprofessionnel de croissance, soit, en brut, 9,76 euros pour l'année 2017, 9,88 euros pour l'année 2018, 10,03 euros pour l'année 2019 et 10,15 euros pour l'année 2020.

9. Il résulte de l'instruction, et notamment des bulletins de paie produits à l'instance, que, pour son activité professionnelle exercée au sein de la maison d'arrêt de Lyon-Corbas puis au centre pénitentiaire du Havre au cours des périodes en litige, M. A a perçu une rémunération brute globale de 10 612,38 euros alors qu'il aurait dû percevoir une rémunération brute globale de 13 046,60 euros pour ces 29 mois. Dans ces conditions, la créance de M. A s'établit à la somme brute de 2 432,22 euros au titre des reliquats de salaires. Il conviendra de déduire de cette rémunération brute qui lui était due les différentes cotisations salariales dont il avait à s'acquitter. A ce titre, s'agissant d'activités de production, il doit être soustrait de la rémunération brute pour ces activités, non seulement les cotisations relatives à la contribution sociale généralisée et à la contribution pour le remboursement de la dette sociale, calculées selon les taux indiqués au point 7, mais également la cotisation salariale pour l'assurance vieillesse selon les taux mentionnés au point 5. Enfin, devra être également déduite la somme de 2 108,21 euros versée à titre de provision en exécution de l'ordonnance de la juge des référés du 13 septembre 2021.

10. Il convient, pour déterminer le montant des rémunérations nettes dont aurait dû bénéficier M. A, de renvoyer le requérant devant le garde des sceaux, ministre de la justice, afin qu'il soit procédé à la liquidation de la somme due.

Sur les conclusions indemnitaires :

11. Au soutien de sa demande de condamnation de l'Etat au versement d'une somme de 1 500 euros, le requérant se borne à alléguer que la privation d'une partie de sa rémunération lui aurait conféré un sentiment d'exploitation et aurait porté atteinte à sa dignité, en se prévalant d'un jugement du tribunal administratif de Versailles relatif à un autre détenu, sans assortir son argumentation de la moindre explication relative à sa situation personnelle. Cependant, et alors que des erreurs de calcul de salaires ne constituent pas, par elles-mêmes, un traitement attentatoire à la dignité du détenu, ces éléments sont insuffisants pour établir la réalité du préjudice moral que M. A allègue avoir subi. Les conclusions présentées à ce titre doivent, par suite, être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. M. A n'a pas obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat ne peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. La demande de son conseil présentée au titre de ces dispositions doit, par suite, être rejetée.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat versera à M. B A le reliquat de rémunération impayée qui lui est dû au titre de son activité salariée correspondant au montant brut de 2 432,22 euros, dont il conviendra de soustraire les contributions obligatoires applicables conformément au point 8 du présent jugement, sous déduction de la provision de 2 108,21 euros déjà perçue par l'intéressé en exécution de l'ordonnance de la juge des référés du 13 septembre 2021.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au garde des sceaux, ministre de la justice

Délibéré après l'audience du 3 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Bailly, présidente,

M. Le Duff, premier conseiller, et Mme Esnol, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 octobre 2023.

Le rapporteur,

V. Le Duff

La présidente,

P. Bailly

La greffière,

A. Hussein

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement

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