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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2103422

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2103422

jeudi 4 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2103422
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantPONTAULT LEGALIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 septembre 2021, M. B A, représenté par Me Guerreau, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 janvier 2021 par lequel le préfet de l'Eure a prononcé le dessaisissement des armes en sa possession dans un délai de trois mois, lui a interdit d'acquérir ou de détenir des armes de toute catégorie et lui a retiré la validation de son permis de chasser, ensemble la décision implicite du ministre de l'intérieur rejetant son recours hiérarchique dirigé contre cet arrêté ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 4 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision implicite du ministre est insuffisamment motivée ;

- elle procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- l'arrêté du 28 janvier 2021 a été signé par une autorité dont la compétence n'est pas justifiée ;

- il est entaché d'erreur d'appréciation eu égard à la nature et au caractère ancien des faits pour lesquels il a été condamné, à la circonstance qu'il est désormais sobre, et, enfin, que son comportement ne présente aucun risque pour l'ordre public.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 juillet 2022, le préfet de l'Eure conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 septembre 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bouvet, premier conseiller ;

- les conclusions de Mme Cazcarra, rapporteure publique ;

- les observations de Me Guerreau, pour M. A.

Considérant ce qui suit :

1. Le 22 septembre 2020, M. A a déclaré détenir un fusil de chasse Verney-Carron " Sagittaire " de calibre 12/76 relevant de la catégorie C, contre récépissé du préfet de l'Eure du 20 novembre 2020. À cette occasion, les services préfectoraux ont notamment constaté que l'intéressé avait été condamné le 8 octobre 2015 par le tribunal correctionnel de Saint-Malo (35) à une obligation de suivre un stage de sensibilisation à la sécurité routière pour conduite d'un véhicule sous l'empire d'un état alcoolique et qu'il figurait dans une procédure figurant au fichier de traitement des antécédents judiciaires (TAJ). Par un courrier en date du 11 janvier 2021, le préfet de l'Eure a informé M. A qu'il envisageait de prendre à son encontre un arrêté de dessaisissement de ses armes entraînant une inscription au fichier national des interdits d'acquisition et de détention d'armes (FNIADA) et l'a invité à présenter ses observations. Le 18 janvier 2021, le conseil de M. A a communiqué ses observations à l'administration. Par arrêté du 28 janvier 2021, le préfet de l'Eure a ordonné à M. A de se dessaisir des armes en sa possession dans un délai de trois mois, lui a interdit d'acquérir ou de détenir des armes de toute catégorie et lui a retiré la validation de son permis de chasser. Par un courrier en date du 21 mars 2021, reçu par l'administration le 24 mars suivant, M. A a formé un recours hiérarchique auprès du ministre de l'intérieur contre cet arrêté. Une décision implicite de rejet est née du silence de l'administration sur cette demande. Par la présente instance, M. A demande l'annulation de l'arrêté du 28 janvier 2021 ensemble la décision implicite de rejet de son recours hiérarchique.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 312-11 du code de la sécurité intérieure : " Sans préjudice des dispositions de la sous-section 1, le représentant de l'Etat dans le département peut, pour des raisons d'ordre public ou de sécurité des personnes, ordonner à tout détenteur d'une arme, de munitions et de leurs éléments de toute catégorie de s'en dessaisir (). ". Par ailleurs, aux termes de l'article R. 312-67 du même code : " Le préfet ordonne la remise ou le dessaisissement de l'arme ou de ses éléments dans les conditions prévues aux articles L. 312-7 ou L. 312-11 lorsque : / () / 3° Il résulte de l'enquête diligentée par le préfet que le comportement du demandeur ou du déclarant est incompatible avec la détention d'une arme ; cette enquête peut donner lieu à la consultation des traitements automatisés de données personnelles mentionnés à l'article 26 de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 ; (). ". Enfin, aux termes de l'article L. 312-13 de ce code, dans sa version en vigueur à la date des décisions en litige : " Il est interdit aux personnes ayant fait l'objet de la procédure prévue à la présente sous-section d'acquérir ou de détenir des armes, munitions et leurs éléments de toute catégorie. / Le représentant de l'Etat dans le département peut cependant décider de limiter cette interdiction à certaines catégories ou à certains types d'armes, de munitions et de leurs éléments. / Cette interdiction est levée par le représentant de l'Etat dans le département s'il apparaît que l'acquisition ou la détention d'armes, de munitions et de leurs éléments par la personne concernée n'est plus de nature à porter atteinte à l'ordre public ou à la sécurité des personnes. ".

3. Pour adopter l'arrêté contesté, le préfet de l'Eure s'est fondé sur trois motifs tenant, d'une part, à la condamnation de M. A, en octobre 2015, pour conduite en état alcoolique, d'autre part, à la circonstance que l'intéressé serait défavorablement connu pour s'adonner à la consommation d'alcool et, enfin, à son implication dans une procédure judiciaire ouverte en 2019 pour, notamment, des faits de harcèlement et de viol.

4. Toutefois, s'il est constant que M. A a été condamné, le 8 octobre 2015 par le tribunal correctionnel de Saint-Malo, dans le cadre d'une ordonnance pénale, à suivre un stage de sensibilisation à la sécurité routière pour conduite d'un véhicule sous l'empire d'un état alcoolique, les faits motivant cette condamnation, eu égard à leur nature même, à leur ancienneté et à leur caractère non réitéré, ne suffisent pas à caractériser le motif d'ordre public invoqué par le préfet pour fonder la mesure litigieuse.

5. Si l'administration se prévaut, par ailleurs, de ce que l'intéressé " aurait tendance à consommer régulièrement de l'alcool ", aucun fait précis n'est mentionné au soutien de cette allégation, d'ailleurs fort maladroite, qui repose exclusivement sur un courrier électronique en date du 31 décembre 2020 d'un sous-officier de la Gendarmerie des Andelys se bornant à indiquer que " de notoriété publique, il aurait tendance à consommer régulièrement de l'alcool " sans faire état d'aucuns troubles, tels que tapage, rixe ou querelle, intervenus dans ce cadre et imputables au requérant. Ainsi, le motif d'ordre public invoqué par le préfet n'est pas plus démontré, s'agissant de ce second grief.

6. Si le préfet s'est, enfin, fondé sur la circonstance que M. A a été mis en cause, en 2019, pour des faits de harcèlement, viol et tentative de viol sur une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité, agissements laissant craindre, selon lui, " une utilisation de ces armes dangereuses pour le requérant ou pour autrui ", il ressort des pièces du dossier que ces faits, que M. A conteste formellement avoir commis, dénoncés dans le cadre d'une plainte déposée par l'ex-épouse de M. A, qui était également son employée, n'ont donné lieu à aucun engagement de poursuites par le Ministère Public. Ces faits n'étant ainsi pas établis, ils ne pouvaient être utilement pris en compte par l'administration pour caractériser la menace à l'ordre public que l'intéressé était susceptible de représenter.

7. Il résulte des éléments exposés aux points n° 4 à 6 que le motif d'ordre public invoqué par le préfet pour fonder l'arrêté litigieux n'est pas établi. Par suite, le requérant est fondé à faire valoir que le préfet de l'Eure a entaché sa décision d'erreur d'appréciation dans la mise en œuvre des dispositions précitées de l'article L. 312-11 du code de la sécurité intérieure. Il suit de là, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que la décision portant dessaisissement de toutes ses armes prononcées à l'encontre de M. A le 28 janvier 2021 doit être annulée de même que, par voie de conséquence, la décision portant interdiction d'acquérir ou de détenir des armes de toute catégorie, la décision portant inscription au FNIADA et la décision portant retrait de la validation du permis de chasser de l'intéressé. Il en va de même, par voie de conséquence, de la décision implicite de rejet de son recours hiérarchique.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à M. A au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 28 janvier 2021 du préfet de l'Eure est annulé.

Article 2 : La décision implicite du ministre de l'intérieur portant rejet du recours hiérarchique formé par M. A est annulée.

Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 500 euros à M. A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au préfet de l'Eure.

Délibéré après l'audience du 6 avril 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

M. Leduc, premier conseiller,

M. Bouvet, premier conseiller,

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 mai 2023.

Le rapporteur

C. BOUVET

La présidente,

A. GAILLARD

Le greffier

H. TOSTIVINT

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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