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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2104132

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2104132

mardi 2 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2104132
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1 ère Chambre
Avocat requérantMAZZA

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I./ Par une requête, deux mémoires et un mémoire récapitulatif, enregistrés sous le n° 2103594, le 16 septembre 2021, le 14 octobre 2021, le 14 novembre 2022 et le 2 février 2023, Mme A B, représentée par Me Mazza, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 3 mai 2021 par laquelle l'université Le Havre Normandie a prononcé une mesure de suspension conservatoire à son encontre ;

2°) d'annuler la décision du 13 juillet 2021 par laquelle l'université Le Havre Normandie a rejeté sa demande de protection fonctionnelle et de mise en œuvre des dispositions de l'article 6 quater A de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

3°) d'enjoindre à l'université Le Havre Normandie de mettre en œuvre la protection fonctionnelle ;

4°) de condamner l'université Le Havre Normandie au paiement de la somme de 5 000 euros en raison du préjudice pécuniaire subi ;

5°) de mettre à la charge de l'université Le Havre Normandie une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

* En ce qui concerne la mesure de suspension :

- elle a été adoptée de manière partiale, sans contradictoire ni enquête interne à la suite d'un rapport établi par la personne dont elle dénonçait le harcèlement ;

- aucune procédure disciplinaire n'a été diligentée ;

- elle procède d'une erreur d'appréciation dès lors que les manquements professionnels et les fautes reprochées ne sont pas fondés et ne reposent que sur des éléments mensongers ou à la présentation biaisée, établis par la personne dont elle dénonçait le harcèlement ;

- elle constitue une sanction déguisée et fait suite à son refus de changement de poste ;

* En ce qui concerne le refus de mise en œuvre de la protection fonctionnelle et des articles 6 quater A et 11 de la loi du 13 juillet 1983 :

- les droits de la défense et le contradictoire ont été méconnus dès lors que, alors qu'elle avait dénoncé à plusieurs reprises les accusations mensongères dont elle était victime ainsi que l'isolement dans lequel elle avait été placée, aucune enquête n'a été diligentée à la suite de son courrier du 25 mai 2021 sollicitant le bénéfice de la protection fonctionnelle ;

- la décision attaquée, en soumettant le bénéfice de la protection fonctionnelle au déclenchement d'une procédure juridictionnelle, procède d'une erreur de droit ;

- le changement de service présenté comme une réponse à la demande de protection fonctionnelle ne peut intervenir que si une enquête interne a été préalablement diligentée ;

- le harcèlement dont elle est victime est soutenu par la présidence de l'université ;

- la décision relève d'une intention de nuire et d'humilier et constitue un détournement de procédure et de pouvoir ;

* En ce qui concerne l'injonction : ses frais et honoraires de procédure doivent être pris en charge au titre de la protection fonctionnelle et elle doit être réintégrée et voir sa carrière reconstituée ;

* En ce qui concerne le préjudice subi : elle doit être indemnisée de la somme de 5 000 euros en raison de l'illégalité des mesures adoptées à son encontre.

Par trois mémoires en défense, enregistrés le 13 décembre 2021, le 18 janvier 2023 et le 16 février 2023, l'université Le Havre Normandie, représentée par la SCP DPCMK conclut :

1°) au rejet de la requête ;

2°) à ce que soit mise à la charge de Mme B la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

II./ Par une requête et des mémoires, enregistrés sous le n° 2104132 le 2 novembre 2021, le 17 décembre 2021, le 14 novembre 2022 et le 2 février 2023, Mme A B, représentée par Me Mazza demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 30 août 2021 par laquelle l'université Le Havre Normandie a procédé au changement de son affectation à compter du 3 septembre 2021 ;

2°) d'enjoindre à l'université Le Havre Normandie de la réintégrer dans ses fonctions et de mettre en œuvre les dispositions des articles 6 quater A et 11 de la loi du 13 juillet 1983 ;

3°) de procéder à la reconstitution de ses droits et de sa rémunération ;

4°) de mettre à la charge de l'université Le Havre Normandie une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que la décision attaquée :

- a été prise à la suite d'une mesure de suspension adoptée de manière partiale, sans contradictoire ni enquête interne à la suite d'un rapport établi par la personne dont elle dénonçait le harcèlement alors que, lui supprimant toutes responsabilités, tout encadrement et la plaçant sous la hiérarchie d'une directrice, elle constitue une sanction ;

- n'est pas suffisamment motivée dès lors que son poste n'a pas été supprimé, qu'elle dénonçait une situation de harcèlement moral de sa supérieure hiérarchique, que ladite mesure était précédée d'un rapport sur sa manière de service non contradictoire et qu'elle modifie substantiellement ses prérogatives et responsabilités ;

- méconnaît les dispositions de l'article 25 de la loi du 13 juillet 1983 car le président de l'université a manqué à son devoir d'impartialité ;

- a été adoptée à des fins vexatoires en considération de la personne ce qui constitue une sanction déguisée ;

- constitue un détournement de pouvoir ;

- en ce qui concerne l'injonction, ses frais et honoraires de procédure doivent être pris en charge au titre de la protection fonctionnelle et elle doit être réintégrée et voir sa carrière reconstituée.

Par trois mémoires en défense, enregistrés le 12 janvier 2022, le 18 janvier 2023 et le 16 février 2023, l'université Le Havre Normandie, représentée par la SCP DPCMK, conclut :

1°) au rejet de la requête ;

2°) à ce que soit mise à la charge de Mme B la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code de l'éduction ;

- le code général de la fonction publique ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Deflinne, premier conseiller,

- les conclusions de Mme Barray, rapporteure publique,

- les observations de Me Sanchez, représentant Mme B,

- et les observations de Me Morel, représentant l'université Le Havre Normandie.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, attachée principale d'administration de l'État, occupait les fonctions de responsable administrative et financière au sein de l'unité de formation et de recherche (UFR) des affaires internationales de l'université Le Havre Normandie depuis 2001, et, sous la direction de Mme C, doyenne, depuis juillet 2014. Par courrier du 23 février 2021, Mme C a sollicité du président de l'université le bénéfice de la protection fonctionnelle. Le 1er mars 2021 le président de l'université l'a informée de l'octroi de cette protection " si la situation venait à déboucher sur une action en justice ". Par arrêté du 3 mai 2021, le président a suspendu Mme B à titre conservatoire pour une durée de quatre mois. Le 25 mai 2021, Mme B a sollicité le bénéfice de la protection fonctionnelle. Le 26 mai 2021, le président l'a informé de l'octroi de cette protection " si la situation venait à déboucher sur une action en justice ". Par courrier du 6 juillet 2021 Mme B a demandé le retrait de la décision de suspension conservatoire, la mise en œuvre effective de la protection fonctionnelle et le versement d'une somme de 5 000 euros en réparation du préjudice moral qu'elle estimait avoir subi. Par courrier du 13 juillet 2021 ces demandes ont été rejetées. Par décision du 30 août 2021, le président de l'université a affecté Mme B sur le poste de gestionnaire des réseaux sociaux et animation des communautés rattaché à la direction de la communication à compter du 3 septembre 2021. Par les deux requêtes enregistrées sous les nos 2103594 et 2104132, qu'il y a lieu de joindre dès lors qu'elles présentent à trancher des questions similaires et opposent les mêmes parties au sujet de décisions se rapportant à la même situation administrative, Mme B demande l'annulation des décisions adoptées le 3 mai 2021, le 13 juillet 2021 et le 30 août 2021 ainsi que la condamnation de l'université Le Havre Normandie à lui verser la somme de 5 000 euros au titre du préjudice subi.

Sur la situation de harcèlement moral :

2. Aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. / Aucune mesure concernant notamment le recrutement, la titularisation, la rémunération, la formation, l'évaluation, la notation, la discipline, la promotion, l'affectation et la mutation ne peut être prise à l'égard d'un fonctionnaire en prenant en considération : / 1° Le fait qu'il ait subi ou refusé de subir les agissements de harcèlement moral visés au premier alinéa ; / 2° Le fait qu'il ait exercé un recours auprès d'un supérieur hiérarchique ou engagé une action en justice visant à faire cesser ces agissements ; / 3° Ou bien le fait qu'il ait témoigné de tels agissements ou qu'il les ait relatés. / Est passible d'une sanction disciplinaire tout agent ayant procédé ou ayant enjoint de procéder aux agissements définis ci-dessus. "

3. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'administration auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. Pour être qualifiés de harcèlement moral, ces agissements doivent être répétés et excéder les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique. Dès lors qu'elle n'excède pas ces limites, une simple diminution des attributions justifiée par l'intérêt du service, en raison d'une manière de servir inadéquate ou de difficultés relationnelles, n'est pas constitutive de harcèlement moral.

4. Mme B soutient qu'elle est victime de harcèlement de la part de sa supérieure, Mme C et que ce harcèlement est soutenu par la présidence de l'université Le Havre Normandie.

5. Mme B fait état de ce que Mme C diffuse des rumeurs à son propos, lui fait des reproches insidieux, exerce un management brutal, la place sous contrôle permanent et la " court-circuite " dans ses fonctions, adopte un ton infantilisant et remet en cause ses compétences, l'a laissée sans nouvelles pendant deux semaines lors du premier confinement de mars-avril 2020 alors qu'elle ne disposait pas de connexion internet à son domicile, a programmé en mars 2020 une réunion du conseil de la faculté sans qu'elle en soit informée, lui reproche de n'avoir pas prévenu de ses absences pour cause de maladie, est l'autrice du rapport ayant conduit à sa suspension, n'a pas répondu à certains de ses courriels, notamment celui du 27 avril 2020, diffuse des ordres contradictoires et lui adresse des documents le mercredi alors qu'elle sait qu'elle ne travaille pas ce jour, l'a accusée à tort d'avoir rédigé son entretien d'évaluation en 2017, l'a privée d'entretien professionnel en 2019 et 2020 et a fait passer ses compétences de longues date cochées au niveau " expert " aux niveaux " à développer " ou " maîtrise " lors de l'évaluation 2020. Ces différents éléments, s'ils étaient avérés, sont susceptibles de faire présumer d'une situation de harcèlement alors, en outre, que l'intéressée indique que la mesure de suspension prise à son encontre a été adoptée sans enquête administrative préalable et qu'elle a été changée d'affectation.

6. Toutefois, d'une part, si un témoignage fait état d'une situation de déstabilisation et un autre d'un harcèlement de la part de Mme C, il ne résulte pas de l'instruction, au regard des éléments matériels produits par Mme B, que la série de faits tenant à ce que la doyenne de l'université diffuserait des rumeurs à son propos, lui adresserait des reproches insidieux, exercerait un management brutal, la placerait sous contrôle permanent et la " court-circuiterait " dans ses fonctions, adopterait un ton infantilisant et remettrait en cause ses compétences, l'aurait laissée sans nouvelles pendant deux semaines lors du premier confinement alors qu'elle n'avait pas de connexion internet à son domicile, aurait programmé une réunion du conseil de la faculté sans l'en informée en mars 2020, lui reprocherait de n'avoir pas prévenu de ses absences pour cause de maladie et serait l'autrice du rapport ayant conduit à sa suspension, puissent être tenus comme matériellement établis. Par ailleurs, s'il est matériellement établi que Mme C n'a pas répondu à certains de ses courriels, notamment celui du 27 avril 2020, prend des ordres contradictoires et lui adresse des documents le mercredi alors qu'elle la sait en repos, ces faits n'excèdent pas les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique. Mme B soutient, en outre, que Mme C l'a accusée à tort d'avoir rédigé son entretien d'évaluation en 2017, l'a privée d'entretien professionnel en 2019 et 2020 et que l'évaluation 2020 a vu nombre de ses compétences de longues date cochées en " expert " passer à " à développer " ou " maîtrise ". S'il résulte de l'instruction que Mme B a bien eu un entretien professionnel au titre de l'évaluation de 2020, le 12 mars 2020, il n'est pas contesté qu'elle en a été privée pour 2019. Cependant, cette absence, de même que la maladresse commise par Mme C quant à l'élaboration du compte-rendu d'entretien professionnel 2017, sont des évènements isolés, alors que l'appréciation des compétences, qui relève bien de l'objet même de l'évaluation portée sur la manière de servir, n'apparaît pas en discordance avec les éléments figurant au dossier et notamment les nombreux échanges de courriels entre Mme B et Mme C. Par suite, les agissements énumérés par Mme B ne constituent pas un harcèlement moral à son encontre de la part de Mme C alors, enfin, que la circonstance que la mesure de suspension ait été adoptée sans enquête administrative préalable et que Mme B ait été changée d'affectation ne sont pas du fait de la doyenne mais du président de l'université, lequel avait, en février 2021, tenté de remédier aux tensions indéniables existant entre les intéressées en proposant à la requérante une nouvelle affectation, que cette dernière avait refusée.

Sur la suspension :

7. Aux termes de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires alors en vigueur : " En cas de faute grave commise par un fonctionnaire, qu'il s'agisse d'un manquement à ses obligations professionnelles ou d'une infraction de droit commun, l'auteur de cette faute peut être suspendu par l'autorité ayant pouvoir disciplinaire qui saisit, sans délai, le conseil de discipline. () Sa situation doit être définitivement réglée dans le délai de quatre mois. Si, à l'expiration d'un délai de quatre mois, aucune décision n'a été prise par l'autorité ayant le pouvoir disciplinaire, le fonctionnaire qui ne fait pas l'objet de poursuites pénales est rétabli dans ses fonctions. S'il fait l'objet de poursuites pénales et que les mesures décidées par l'autorité judicaire ou l'intérêt du service n'y font pas obstacle, il est également rétabli dans ses fonctions à l'expiration du même délai. Lorsque, sur décision motivée, il n'est pas rétabli dans ses fonctions, il peut être affecté provisoirement par l'autorité investie du pouvoir de nomination, sous réserve de l'intérêt du service, dans un emploi compatible avec les obligations du contrôle judiciaire auquel il est, le cas échéant, soumis. A défaut, il peut être détaché d'office, à titre provisoire, dans un autre corps ou cadre d'emplois pour occuper un emploi compatible avec de telles obligations. L'affectation provisoire ou le détachement provisoire prend fin lorsque la situation du fonctionnaire est définitivement réglée par l'administration ou lorsque l'évolution des poursuites pénales rend impossible sa prolongation. "

8. D'une part, l'arrêté suspendant un agent de ses fonctions, pris sur le fondement des dispositions précitées de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983, dans le but exclusif de préserver le bon fonctionnement du service public, alors même qu'une procédure disciplinaire doit être engagée à son encontre pour des faits de harcèlement, ne revêt pas le caractère d'une sanction disciplinaire. Ayant ainsi pour objet de restaurer et préserver, dans l'intérêt de l'ensemble des personnels, le bon fonctionnement du service, elle ne revêt pas davantage le caractère d'une mesure prise en considération de la personne au sens des dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration. Il s'ensuit que si, pour apprécier le bien-fondé de la mesure de suspension, le président de l'université, qui avait déjà fait diligenter une enquête comme l'atteste le rapport établi le 3 mai 2021 dont, contrairement à ce que soutient Mme B, rien n'indique qu'il aurait été rédigé par Mme C elle-même, aurait pu utilement entendre la requérante avant l'édiction de cette mesure qui ne constitue pas une sanction déguisée, l'intéressée n'est fondée à soutenir ni que l'arrêté prononçant sa suspension, faute d'avoir été précédé d'une procédure contradictoire, est entaché d'un vice de procédure, ni qu'il aurait été adopté à la suite d'une procédure menée de façon partiale.

9. D'autre part, eu égard à la nature de l'acte de suspension conservatoire et à la nécessité d'apprécier, à la date à laquelle cet acte a été pris, la condition de légalité tenant au caractère vraisemblable de certains faits, il appartient au juge de l'excès de pouvoir de statuer au vu des informations dont disposait effectivement l'autorité administrative au jour de sa décision. Les éléments nouveaux qui seraient, le cas échéant, portés à la connaissance de l'administration postérieurement à sa décision, ne peuvent ainsi, alors même qu'ils seraient relatifs à la situation de fait prévalant à la date de l'acte litigieux, être utilement invoqués au soutien d'un recours en excès de pouvoir contre cet acte. L'administration est en revanche tenue d'abroger la décision en cause si de tels éléments font apparaître que la condition tenant à la vraisemblance des faits à l'origine de la mesure n'est plus satisfaite.

10. Il ressort des pièces du dossier que la mesure de suspension adoptée le 3 mai 2021 à l'encontre de Mme B faisait suite aux faits de harcèlements dénoncés par Mme C le 23 février 2021 et au rapport qui s'en est suivi, établi le 3 mai 2021. Les éléments relevés dans ce rapport, faisant état de faits de harcèlement moral de la requérante à l'égard de plusieurs agents, présentaient un caractère de vraisemblance suffisante pour que l'autorité administrative prît, en conséquence, la mesure de suspension contestée.

Sur la protection fonctionnelle :

11. D'une part, lorsqu'un agent public est mis en cause par un tiers à raison de ses fonctions, il incombe à la collectivité publique dont il dépend de le couvrir des condamnations civiles prononcées contre lui, dans la mesure où une faute personnelle détachable du service ne lui est pas imputable, de lui accorder sa protection dans le cas où il fait l'objet de poursuites pénales, sauf s'il a commis une faute personnelle, et, à moins qu'un motif d'intérêt général ne s'y oppose, de le protéger contre les menaces, violences, voies de fait, injures, diffamations ou outrages dont il est l'objet. Si la protection résultant du principe rappelé au point précédent n'est pas applicable aux différends susceptibles de survenir, dans le cadre du service, entre un agent public et l'un de ses supérieurs hiérarchiques, il en va différemment lorsque les actes du supérieur hiérarchique sont, par leur nature ou leur gravité, insusceptibles de se rattacher à l'exercice normal du pouvoir hiérarchique. Il résulte du principe d'impartialité que le supérieur hiérarchique mis en cause à raison de tels actes ne peut régulièrement, quand bien même il serait en principe l'autorité compétente pour prendre une telle décision, statuer sur la demande de protection fonctionnelle présentée pour ce motif par son subordonné. D'autre part, aux termes de l'article 6 quater A de la loi du 13 juillet 1983 alors applicable : " Les administrations, collectivités et établissements publics mentionnés à l'article 2 mettent en place, selon des modalités fixées par décret en Conseil d'Etat, un dispositif de signalement qui a pour objet de recueillir les signalements des agents qui s'estiment victimes d'un acte de violence, de discrimination, de harcèlement moral ou sexuel ou d'agissements sexistes et de les orienter vers les autorités compétentes en matière d'accompagnement, de soutien et de protection des victimes et de traitement des faits signalés. Ce dispositif permet également de recueillir les signalements de témoins de tels agissements. Un décret en Conseil d'Etat précise les conditions d'application du présent article, notamment les conditions dans lesquelles le dispositif peut être mutualisé ainsi que les exigences en termes de respect de la confidentialité et d'accessibilité du dispositif. " Aux termes du IV de l'article 11 de la même loi : " La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. Lorsqu'elle est informée, par quelque moyen que ce soit, de l'existence d'un risque manifeste d'atteinte grave à l'intégrité physique du fonctionnaire, la collectivité publique prend, sans délai et à titre conservatoire, les mesures d'urgence de nature à faire cesser ce risque et à prévenir la réalisation ou l'aggravation des dommages directement causés par ces faits. Ces mesures sont mises en œuvre pendant la durée strictement nécessaire à la cessation du risque. () "

12. Il résulte de ce qui est dit au point 6 que Mme B n'est pas fondée à soutenir qu'elle était confrontée à des agissements constitutifs de harcèlement. Par suite, l'université Le Havre Normandie n'avait pas à la protéger contre de tels agissements.

13. Au surplus, tout d'abord, contrairement à ce que soutient Mme B et comme il a été indiqué au point 6, il ne résulte pas des pièces du dossier que le rapport du 3 mai 2021, établi à la suite de la demande de protection fonctionnelle demandée par Mme C en raison du harcèlement dont elle estimait que Mme B soit l'auteur aurait été établi par Mme C et que le président de l'université se serait borné à le reprendre. Par ailleurs, la circonstance que la mesure de suspension ne se serait pas prolongée par l'engagement d'une procédure disciplinaire n'est en tout état de cause pas établie alors, au contraire, que, le 7 juin 2021 le président de l'université a adressé un courrier à la rectrice de la région académique Normandie pour engager une telle procédure à l'encontre de Mme B. Par suite, il ne saurait être sérieusement soutenu que le président de l'université Le Havre Normandie se serait associé à l'entreprise de harcèlement dont Mme B s'estime victime. Cette autorité pouvait donc à bon droit se prononcer sur la demande d'octroi de protection fonctionnelle formulée par courrier du 25 mai 2021.

14. Ensuite, d'une part, le 26 mai 2021, le président de l'université Le Havre Normandie a informé la requérante de l'octroi de cette protection " si la situation venait à déboucher sur une action en justice ". D'autre part, dès lors qu'à la date de la demande et de la décision Mme B se trouvait suspendue de ses fonctions en raison des suspicions d'agissements de harcèlement pesant sur elle, le président, qui avait accordé à Mme C le bénéfice de la protection fonctionnelle dans des termes presqu'identiques à ceux utilisés pour l'octroyer à Mme B et qui avait rappelé à cette dernière l'existence d'un dispositif de signalement des faits de harcèlement au sein de l'administration, ne pouvait adopter aucune mesure autre que celle adoptée de nature à soustraire la requérante d'une situation de harcèlement dont elle se prétendait être la victime.

15. Enfin, le détournement de pouvoir allégué n'est pas établi.

Sur la mutation :

16. D'une part, aux termes de l'article L. 712-2 du code de l'éduction : " Le président assure la direction de l'université. A ce titre : () 4° Il a autorité sur l'ensemble des personnels de l'université. Il affecte dans les différents services de l'université les personnels ingénieurs, administratifs, techniques, ouvriers et de service. Aucune affectation d'un agent relevant de ces catégories de personnels ne peut être prononcée si le président émet un avis défavorable motivé, après consultation de représentants de ces personnels dans des conditions fixées par les statuts de l'établissement. Ces dispositions ne sont pas applicables à la première affectation des personnels ingénieurs, administratifs, techniques, ouvriers et de service recrutés par concours externe ou interne lorsque leurs statuts particuliers prévoient une période de stage ; () "

17. D'autre part, aux termes de l'article 25 de la loi du 13 juillet 1983 alors en vigueur : " Le fonctionnaire exerce ses fonctions avec dignité, impartialité, intégrité et probité. Dans l'exercice de ses fonctions, il est tenu à l'obligation de neutralité. Le fonctionnaire exerce ses fonctions dans le respect du principe de laïcité. A ce titre, il s'abstient notamment de manifester, dans l'exercice de ses fonctions, ses opinions religieuses. Le fonctionnaire est formé au principe de laïcité. Le fonctionnaire traite de façon égale toutes les personnes et respecte leur liberté de conscience et leur dignité. "

18. Enfin, il appartient à tout chef de service de veiller au respect de ces principes ainsi que ceux découlant des dispositions citées au point 11 du IV de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 dans les services placés sous son autorité. Tout chef de service peut préciser, après avis des représentants du personnel, les principes déontologiques applicables aux agents placés sous son autorité, en les adaptant aux missions du service. Si la circonstance qu'un agent a subi ou refusé de subir des agissements de harcèlement moral ne saurait légalement justifier que lui soit imposée une mesure relative à son affectation, à sa mutation ou à son détachement, elles ne font pas obstacle à ce que l'administration prenne, à l'égard de cet agent, dans son intérêt ou dans l'intérêt du service, une telle mesure si aucune autre mesure relevant de sa compétence, prise notamment à l'égard des auteurs des agissements en cause, n'est de nature à atteindre le même but. Lorsqu'une telle mesure est contestée devant lui par un agent public au motif qu'elle méconnaît l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983, il incombe d'abord au juge administratif d'apprécier si l'agent a subi ou refusé de subir des agissements de harcèlement moral. S'il estime que tel est le cas, il lui appartient, dans un second temps, d'apprécier si l'administration justifie n'avoir pu prendre, pour préserver l'intérêt du service ou celui de l'agent, aucune autre mesure, notamment à l'égard des auteurs du harcèlement moral.

19. En premier lieu, comme cela a été évoqué au point 6, Mme B ne peut pas être regardée comme ayant subi des faits de harcèlement. À cet égard, il ressort des pièces du dossier que la mesure adoptée le 30 août 2021 avait pour objet de procéder à la réintégration de Mme B après la mesure de suspension adoptée à son encontre, qui était elle-même la conséquence de la demande de protection fonctionnelle de Mme C en raison des faits de harcèlement qu'elle estimait être imputables à la requérante. Par suite, la mesure, prise dans l'intérêt du service, qui n'a pas eu pour objet de faire suite à la demande de protection fonctionnelle sollicitée par Mme B, pouvait légalement être adoptée par le président de l'université Le Havre Normandie.

20. En deuxième lieu, la décision du 30 août 2021 a été accompagnée d'un courrier expliquant à Mme B les conditions de sa réintégration à l'issue de sa période de suspension et les motifs ayant présidé à son changement d'affectation. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

21. En troisième lieu, alors que Mme B ne fait pas état d'une perte de traitement ou d'une diminution de ses primes et ne justifie pas que les compétences techniques requises par le nouveau poste constitueraient une rétrogradation au regard des responsabilités dont elle avait la charge jusqu'alors, il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision du 30 août 2021 fixant les conditions de sa réintégration après la mesure de suspension adoptée à son encontre constituerait une sanction déguisée, et ce, nonobstant l'absence de mission d'encadrement, laquelle apparaît, au contraire, en cohérence avec les difficultés rencontrées par l'intéressée.

22. En dernier lieu, il résulte de ce qui précède que les moyens tirés du caractère irrégulier de la procédure en raison de son caractère non contradictoire et partial, ainsi que du détournement de pouvoir, doivent être écartés.

23. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B, qui ne peut être regardée comme ayant été victime d'agissements de harcèlement moral, n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 3 mai 2021 par laquelle le président de l'université Le Havre Normandie l'a suspendue à titre conservatoire, ni l'annulation de la décision du 13 juillet 2021 par laquelle sa demande de protection fonctionnelle et de mise en œuvre du dispositif de l'article 6 quater A de la loi du 13 juillet 1983 a été rejetée, ni l'annulation de la décision du 30 août 2021 par laquelle le président de cette université l'a mutée à compter du 1er septembre 2021. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'indemnisation en raison d'illégalités fautives commises par l'université Le Havre Normandie et ses conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

24. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'université Le Havre Normandie, qui n'a pas la qualité de partie perdante dans les présentes instances, au titre des frais liés au litige exposés par Mme B et non compris dans les dépens.

25. Il n'y pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit à la demande de l'université Le Havre Normandie présentée au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes de Mme B et les conclusions présentées par l'université Le Havre Normandie au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et l'université Le Havre Normandie.

Délibéré après l'audience du 4 avril 2023, à laquelle siégeaient :

M. Minne, président,

M. Deflinne, premier conseiller,

M. Le Vaillant, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 mai 2023.

Le rapporteur,

T. DEFLINNE

Le président,

P MINNE

Le greffier,

J-L. MICHEL

N°2103594,2104132

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