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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2200362

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2200362

jeudi 26 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2200362
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantLEVESQUES THIERRY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête et un mémoire, enregistrés les 27 janvier et 3 octobre 2022 sous le numéro 2200362, M. B A, représenté par Me Levesques, demande au tribunal :

1) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 27 septembre 2021 par laquelle la directrice générale du centre hospitalier universitaire de Rouen l'a suspendu de ses fonctions à compter du 15 septembre 2021 jusqu'à la production d'un justificatif de vaccination ou de contre-indication à la vaccination contre la covid-19, ainsi que la décision implicite de rejet née du silence gardé par la directrice de l'établissement sur le recours gracieux qu'il lui a adressé le 22 octobre 2021 ;

2) de mettre à la charge du centre hospitalier universitaire de Rouen la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient dans le dernier état de ses écritures que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- le centre hospitalier universitaire n'a pas respecté la procédure de tentative de régularisation prévue au C. du II de l'article 1 de la loi du 5 aout 2021 ;

- il n'a pas été informé des conséquences du non-respect de l'obligation vaccinale ni invité à rechercher une solution alternative ;

- il a fait l'objet d'une sanction disciplinaire le privant de rémunération sans que ne soient respectées les garanties afférentes ;

- en tant qu'elle prévoit une privation du traitement et des primes, l'obligation vaccinale méconnait les articles 1 et 4 de la charte sociale européenne ainsi que les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- faute de prévoir un terme dans le temps à la mesure de suspension sans traitement, la mesure est illégale ;

- le centre hospitalier universitaire aurait dû lever la mesure à compter du 1er aout 2022.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 mars 2022, le centre hospitalier universitaire de Rouen conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les mesures prises à l'encontre du requérant ne revêtent aucun caractère disciplinaire et que les moyens soulevés par lui ne sont pas fondés.

II. Par une requête enregistrée le 5 juillet 2022 sous le numéro 2202722, M. B A, représenté par Me Levesques, demande au tribunal :

1) de condamner le centre hospitalier universitaire de Rouen à lui verser la somme de 12 973,35 euros en réparation de la rémunération dont il a été privé de sa suspension jusqu'au 31 mars 2022, la somme 1 995,90 euros par mois jusqu'à sa réintégration, ainsi que la somme de 10 000 euros au titre de ses préjudices personnels ;

2) de mettre à la charge du centre hospitalier universitaire de Rouen la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soulève les mêmes arguments que dans la requête n°2200362 en ajoutant que ces illégalités constituent des fautes de nature à engager la responsabilité du centre hospitalier.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 septembre 2022, le centre hospitalier universitaire de Rouen conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les mesures prises à l'encontre du requérant ne revêtent aucun caractère disciplinaire, que les moyens soulevés par lui ne sont pas fondés et qu'il n'a commis aucune faute de nature à engager sa responsabilité.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la Constitution, notamment ses articles 55 et 61-1 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- la charte sociale européenne ;

- la loi n°83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n°86-33 du 9 janvier 1986 ;

- la loi n°2021-1040 du 5 août 2021 ;

- le code général de la fonction publique ;

- le décret n°2021-699 du 1er juin 2021 ;

- la décision n°2021-824 DC du Conseil constitutionnel du 5 août 2021 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Mulot, premier conseiller ;

- les conclusions de Mme Cazcarra, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Lesveques, avocat de M. A.

Considérant ce qui suit :

1. L'émergence d'un nouveau coronavirus, responsable de la maladie à coronavirus 2019 ou covid-19 et particulièrement contagieux, a été qualifiée d'urgence de santé publique de portée internationale par l'Organisation mondiale de la santé le 30 janvier 2020, puis de pandémie le 11 mars 2020. Celle-ci prend la forme de vagues soudaines, difficiles à prévenir et entraînant dans un délai très bref des conséquences particulièrement graves, y compris un nombre significatif de décès et la saturation des capacités hospitalières. Ce risque s'est aggravé avec l'apparition d'un nouveau variant, encore plus contagieux.

2. La loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire a notamment prévu l'obligation, sur laquelle il sera revenu infra, pour les personnels exerçant dans les structures qu'elle énonce, d'être vaccinés contre la covid-19, et instauré en cas de non-respect de cette obligation une mesure de suspension sans traitement.

3. M. A est ouvrier principal titulaire de deuxième classe au centre hospitalier universitaire de Rouen depuis le 1er avril 2021, après avoir exercé en qualité d'agent contractuel puis de fonctionnaire stagiaire. Par une décision du 27 septembre 2021, le directeur dudit centre hospitalier a prononcé sa suspension à compter du 15 septembre précédent, au motif qu'il ne justifiait pas d'un schéma vaccinal correspondant aux dispositions de la loi du 5 août 2021 citées ci-dessous.

4. Par la première requête, enregistrée sous le numéro 2200362, M. A demande l'annulation pour excès de pouvoir de la décision par laquelle il a été suspendu de ses fonctions à compter du 15 septembre 2021 jusqu'à la production d'un justificatif de vaccination ou de contre-indication à la vaccination contre la covid-19. Par la seconde requête, enregistrée sous le numéro 2202722, il recherche la responsabilité de son employeur à raison de l'illégalité fautive de la décision de suspension dont il a fait l'objet. Ces deux requêtes ont trait à la situation du même fonctionnaire et présentent à juger les mêmes questions. Il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement.

5. Aux termes du I de l'article 12 de la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire : " Doivent être vaccinés, sauf contre-indication médicale reconnue, contre la covid-19 : / 1° Les personnes exerçant leur activité dans : / a) Les établissements de santé mentionnés à l'article L. 6111-1 du code de la santé publique () ". Et aux termes du III de l'article 14 de la même loi : " Lorsque l'employeur constate qu'un agent public ne peut plus exercer son activité en application du I, il l'informe sans délai des conséquences qu'emporte cette interdiction d'exercer sur son emploi ainsi que des moyens de régulariser sa situation. L'agent public qui fait l'objet d'une interdiction d'exercer peut utiliser, avec l'accord de son employeur, des jours de congés payés. A défaut, il est suspendu de ses fonctions ou de son contrat de travail. La suspension mentionnée au premier alinéa du présent III, qui s'accompagne de l'interruption du versement de la rémunération, prend fin dès que l'agent public remplit les conditions nécessaires à l'exercice de son activité prévues au I. Elle ne peut être assimilée à une période de travail effectif pour la détermination de la durée des congés payés ainsi que pour les droits acquis par l'agent public au titre de son ancienneté. Pendant cette suspension, l'agent public conserve le bénéfice des garanties de protection sociale complémentaire auxquelles il a souscrit () ".

6. En premier lieu, la décision attaquée comporte la mention des dispositions de la loi du 5 août 2021 et des décrets des 1er juin et 7 août 2021 dont elle fait application et expose que M. A ne remplissait pas l'obligation vaccinale, mettant celui-ci à même de comprendre, à la seule lecture de la décision, ses motifs de droit et de fait. Il s'ensuit que le moyen doit, en tout état de cause, être écarté.

7. En deuxième lieu, les dispositions du C.-1 de l'article 1 de la loi du 5 août 2021 ne sont pas relatives à la mise en œuvre de l'obligation vaccinale instaurée au personnel soignant, et le centre hospitalier n'en n'a pas fait application à la situation de M. A, qui ne saurait par suite en invoquer utilement la méconnaissance.

8. En troisième lieu, le centre hospitalier universitaire de Rouen justifie avoir diffusé à ses agents une note de service du 12 août 2021 relative à la mise en œuvre de l'obligation vaccinale au sein de l'établissement qui expose sans ambiguïté les caractéristiques de l'obligation et les conséquences de son non-respect, à savoir le prononcé d'une mesure de suspension sans traitement, à défaut de mobilisation de jours de congés. Il ne résulte pas des dispositions précitées que ces mesures d'accompagnement aient été tenues de revêtir, comme le soutient le requérant, un caractère individuel. Par suite, M. A n'est pas fondé à se plaindre qu'il n'aurait pas été informé des conséquences du non-respect de l'obligation vaccinale ni invité à rechercher une solution alternative.

9. En quatrième lieu, contrairement à ce qu'il soutient, M. A n'a pas fait l'objet d'une sanction disciplinaire, mais d'une mesure ad hoc prévue par la loi du 5 août 2021, de sorte que les moyens tirés de ce qu'il aurait été irrégulièrement privé des garanties liées à la procédure disciplinaire sont inopérants.

10. En cinquième lieu, si tout traité ou accord en vigueur lie les parties et doit être exécuté par elles de bonne foi, ses stipulations ne peuvent toutefois être utilement invoquées à l'appui d'une demande que si ce traité ou cet accord remplit les conditions posées à son application dans l'ordre juridique interne par l'article 55 de la Constitution et crée des droits dont les particuliers peuvent directement se prévaloir. M. A ne peut utilement se prévaloir des stipulations des articles 1 et 4 de la charte sociale européenne, qui sont dépourvus d'effet direct en droit interne.

11. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

12. A l'appui de ce moyen, M. A soutient que l'instauration, par la loi du 5 août 2021, d'une mesure de suspension sans traitement porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale. Toutefois, il ne justifie ni même n'allègue que cette obligation serait de nature à instaurer un rapport qui ne serait pas suffisamment favorable entre d'une part, la contrainte et le risque présentés par la vaccination pour chaque personne vaccinée et, d'autre part, le bénéfice qui en est attendu tant pour cet individu que pour la collectivité dans son entier, y compris ceux de ses membres qui ne peuvent être vaccinés en raison d'une contre-indication médicale. Par suite, le moyen tiré, par exception, de l'inconventionnalité des dispositions de la loi du 5 août 2021 doit être écarté.

13. En septième lieu, si M. A soutient que la mesure est " illégale " faute de prévoir un terme à la suspension dont il a fait l'objet, il résulte de son article 1 que la suspension est prononcée jusqu'à la production par l'intéressé d'un justificatif de vaccination ou de contre-indication à la vaccination, comme l'exigeaient les dispositions précitées de la loi du 5 août 2021. Par suite, le moyen n'est pas fondé et doit être écarté.

14. En dernier lieu, la légalité d'une décision administrative s'appréciant à la date à laquelle elle a été prise, M. A ne peut utilement soutenir que le directeur du centre hospitalier universitaire de Rouen aurait été tenu d'en prononcer l'abrogation à compter du 1er août 2022.

15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. A dirigées contre la décision du 27 septembre 2021 par laquelle la directrice générale du centre hospitalier universitaire de Rouen l'a suspendu de ses fonctions à compter du 15 septembre 2021 jusqu'à la production d'un justificatif de vaccination ou de contre-indication à la vaccination contre la covid-19 et la décision née du silence gardé par la directrice de l'établissement sur le recours gracieux qu'il lui a adressé le 22 octobre 2021 doivent être rejetées. En l'absence d'illégalité fautive de la décision de suspension, les conclusions indemnitaires du requérant dirigées contre l'établissement hospitalier doivent être rejetées par voie de conséquence.

16. Enfin, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que le centre hospitalier universitaire de Rouen, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à M. A la somme que celui-ci réclame au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er: Les requêtes visées ci-dessus de M. A sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au centre hospitalier universitaire de Rouen.

Délibéré après l'audience du 12 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

MM. Bouvet et Mulot, premiers conseillers,

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 octobre 2023.

Le rapporteur,

Robin Mulot

La présidente,

Anne Gaillard

Le greffier,

Henry Tostivint

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2200362 ; 220272

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