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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2200370

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2200370

jeudi 7 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2200370
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2 ème Chambre
Avocat requérantDAVID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 28 janvier 2022, M. Marvin's B, représenté par Me David, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 6 janvier 2022 par laquelle la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes a prolongé son placement à l'isolement ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, cette condamnation valant renonciation par son conseil au versement de l'aide juridictionnelle, ou à défaut, de lui verser cette somme sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente qui ne justifiait pas d'une délégation de signature régulièrement publiée du garde des sceaux, ministre de la justice ;

- elle a été prise au terme d'une procédure irrégulière dès lors qu'il n'a pas été informé de la précédente mesure de maintien à l'isolement à l'issue de son transfert au centre pénitentiaire du Havre ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnait les dispositions de l'article R. 57-7-66 du code de procédure pénale ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 avril 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête de M. B ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 février 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- le code pénitentiaire ;

- la loi n°2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991, modifiée ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Esnol,

- les conclusions de Mme Thielleux, rapporteure publique ;

- les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. Marvin's B est incarcéré depuis le 8 décembre 2017. Il a été écroué au centre pénitentiaire du Havre le 2 août 2021 alors qu'il fait l'objet d'un placement à l'isolement depuis le 8 juillet 2021. Par une décision du 6 janvier 2022, dont M. B demande l'annulation, la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes a prolongé le placement à l'isolement de M. B.

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 57-7-67 du code de procédure pénale alors applicable : " Au terme d'une durée de six mois, le directeur interrégional des services pénitentiaires peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois. / La décision est prise sur rapport motivé du chef d'établissement. / Cette décision peut être renouvelée une fois pour la même durée. "

3. Il ressort des pièces du dossier que la décision attaquée du 6 janvier 2022, qui constitue une mesure de prolongation de l'isolement pour trois mois, au terme d'une durée de six mois d'isolement à compter de son placement initial à l'isolement le 8 juillet 2021, a été prise et signée par Mme C A, directrice interrégionale. Cette dernière a été nommée par arrêté du 21 septembre 2018, régulièrement publié au journal officiel du 29 septembre 2018, en qualité de directrice interrégionale des services pénitentiaire de Rennes. En application de l'article R. 57-7-67 du code de procédure pénale, elle était donc compétente pour prendre la décision attaquée, sans qu'il soit besoin de faire état d'une quelconque délégation de signature de la part du garde des sceaux ministre de la justice. Le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur et du signataire de l'acte doit être écarté comme manquant en fait.

4. En deuxième lieu, aux termes des dispositions de l'article R. 57-7-69 du code de procédure pénale, applicables à la date de la décision attaquée :" Lorsque la personne détenue faisant l'objet d'une mesure d'isolement d'office est transférée, le placement à l'isolement est maintenu provisoirement à l'arrivée de la personne détenue dans le nouvel établissement. / A l'issue d'un délai de quinze jours, si aucune décision d'isolement n'a été prise, il est mis fin à l'isolement. /Si la période restant à courir est inférieure à quinze jours, la mesure d'isolement prend fin à la date prévue dans la décision initiale ou de prolongation. ".

5. Pour contester la décision attaquée de prolongation à l'isolement du 6 janvier 2022, M. B se prévaut de ce qu'il n'a pas eu connaissance d'une décision de maintien à l'isolement au-delà d'une période provisoire de quinze jours après son transfert au centre pénitentiaire du Havre le 2 août 2021, ce qui est contraire à l'article R. 57-7-69 du code de procédure pénale. Toutefois, la décision du 6 janvier 2022, attaquée par voie d'action, n'a pas été prise en application de la décision de maintien à l'isolement, révélée à l'expiration du délai de quinze jours suivant le transfert d'établissement de M. B le 17 août 2021. Cette décision ne constitue pas non plus la base légale de la décision du 6 janvier 2022. Dans ces conditions, M. B ne peut se prévaloir utilement du vice de procédure invoqué dans le cadre du recours introduit à l'encontre de la décision du 6 janvier 2022. Ce moyen ne peut qu'être écarté comme inopérant.

6. En troisième lieu, aux termes du dernier alinéa de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale, applicable aux décisions d'isolement d'office initiales ou de prolongation : " La décision est motivée. Elle est notifiée sans délai à la personne détenue par le chef d'établissement ".

7. La décision attaquée vise les dispositions du code de procédure pénale dont elle fait application et relève les éléments de faits pertinents pour cette application, notamment les circonstances tenant à ce que M. B a été récemment transféré dans l'établissement en cause, que son comportement est agressif, menaçant, instable et en conflit perpétuel, et qu'il a fait l'objet de plusieurs comptes rendus d'incident et d'avis des conseillers pénitentiaires d'insertion et de probation. La seule contestation du bien-fondé de ces motifs, lesquels sont distincts de la précédente décision de prolongement d'isolement, ne saurait faire regarder la décision en litige comme insuffisamment motivée. Le moyen tiré de défaut de motivation doit ainsi être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-66 du code de procédure pénale alors applicable : " Le chef d'établissement décide de la mise à l'isolement pour une durée maximale de trois mois. Il peut renouveler la mesure une fois pour la même durée. / Il rend compte sans délai de sa décision au directeur interrégional. "

9. Il ressort des pièces du dossier que la décision attaquée de prolongation de l'isolement de M. B a été prise par la directrice interrégionale des service pénitentiaires de Rennes au terme d'un délai de six mois d'isolement, en application de l'article R. 57-7-67 du code de procédure pénale alors applicable et non pas en application des dispositions précitées de l'article R. 57-7-66 du code de procédure pénale encadrant le renouvellement pour trois mois de l'isolement prononcé par le chef d'établissement. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article R. 57-7-66 du code de procédure pénale ne peut qu'être écarté comme inopérant.

10. Aux termes de l'article 726-1 du code de procédure pénale : " Toute personne détenue, sauf si elle est mineure, peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. Cette mesure ne peut être renouvelée pour la même durée qu'après un débat contradictoire, au cours duquel la personne concernée, qui peut être assistée de son avocat, présente ses observations orales ou écrites. L'isolement ne peut être prolongé au-delà d'un an qu'après avis de l'autorité judiciaire. /Le placement à l'isolement n'affecte pas l'exercice des droits visés à l'article 22 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 pénitentiaire, sous réserve des aménagements qu'impose la sécurité. /Lorsqu'une personne détenue est placée à l'isolement, elle peut saisir le juge des référés en application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative. /Un décret en Conseil d'Etat détermine les conditions d'application du présent article ". Aux termes de l'article R. 57-7-62 du même code : " La mise à l'isolement d'une personne détenue, par mesure de protection ou de sécurité, qu'elle soit prise d'office ou sur la demande de la personne détenue, ne constitue pas une mesure disciplinaire. / La personne détenue placée à l'isolement est seule en cellule. /Elle conserve ses droits à l'information, aux visites, à la correspondance écrite et téléphonique, à l'exercice du culte et à l'utilisation de son compte nominatif./ Elle ne peut participer aux promenades et activités collectives auxquelles peuvent prétendre les personnes détenues soumises au régime de détention ordinaire, sauf autorisation, pour une activité spécifique, donnée par le chef d'établissement./ Toutefois, le chef d'établissement organise, dans toute la mesure du possible et en fonction de la personnalité de la personne détenue, des activités communes aux personnes détenues placées à l'isolement./ La personne détenue placée à l'isolement bénéficie d'au moins une heure quotidienne de promenade à l'air libre ". Enfin, aux termes de l'article R. 57-7-73 du même code : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé / L'avis écrit du médecin intervenant dans l'établissement est recueilli préalablement à toute proposition de renouvellement de la mesure au-delà de six mois et versé au dossier de la procédure ".

11. Les mesures d'isolement sont prises, lorsqu'elles ne répondent pas à une demande du détenu, pour des motifs de précaution et de sécurité. Le juge administratif exerce un contrôle restreint sur les motifs de telles mesures lorsqu'elles sont prises par le directeur interrégional des services pénitentiaires.

12. Pour renouveler le maintien à l'isolement de M. B, l'administration s'est fondée sur la nature des chefs de prévention pour lesquels M. B avait été condamné pénalement, sur le rapport du 3 janvier 2022 de la directrice pénitentiaire d'insertion et de probation de Seine-Maritime ainsi que, principalement sur les incidents survenus en détention. Les chefs de prévention rappelés par l'administration pénitentiaire et pour lesquels M. B a été condamné constituent des éléments de personnalité et de dangerosité que l'administration pouvait prendre en compte pour apprécier la nécessité de prolonger la mise à l'isolement de l'intéressé. Il ressort en outre des documents versés à l'instance par l'administration que l'incarcération de M. B a été ponctuée de nombreux incidents, survenus tout au long de sa détention au centre de détention de Val-de-Reuil ainsi qu'au centre pénitentiaire du Havre depuis son transfert le 2 août 2021. Il ressort notamment de la liste des comptes rendus d'incident versée à l'instance que M. B a eu, à de nombreuses reprises, un comportement très agressif, violent, et dangereux et particulièrement menaçant à l'encontre des surveillants pénitentiaires, y compris depuis son transfert au centre pénitentiaire du Havre. Il ressort également des pièces du dossier que M. B présente un comportement auto-agressif. Dans ces conditions, eu égard au caractère récent des faits relatés ci-dessus, au profil pénal et pénitentiaire de M. B, à sa personnalité et à la nécessité de préserver la sécurité et le bon ordre au sein du centre pénitentiaire du Havre, la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes, en estimant que la prolongation de la mesure d'isolement de M. B était nécessaire pour garantir la sécurité des personnes et de l'établissement, n'a pas entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par M. B tendant à l'annulation de la décision du 6 janvier 2022 par laquelle la directrice interrégionale a prolongé son placement à l'isolement doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. Marvin's B, à Me David et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 23 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Bailly, présidente,

M. Le Duff, premier conseiller et Mme Esnol, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 décembre 2023.

La rapporteure,

B. Esnol

La présidente,

P. Bailly La greffière,

A. Hussein

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.ah

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