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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2200831

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2200831

jeudi 7 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2200831
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantMARY-INQUIMBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires en production de pièces, enregistrés le 28 février 2022, le 13 avril 2022 et le 2 mai 2022, Mme B E, représentée par Me Antoine Mary, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 1er décembre 2021 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi de cette mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime, en cas de reconnaissance du bien-fondé de la requête, de lui délivrer une carte de séjour temporaire, valable un an, dans un délai de trente jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement, à la SELARL MARY et INQUIMBERT, de la somme de 1 500 euros au titre de l'article 37 alinéa 2 de la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ; ladite condamnation valant renonciation de l'avocat au versement de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

La décision rejetant sa demande de titre de séjour :

- n'a pas été précédée de la saisine de la commission du titre de séjour ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale ;

- méconnaît les stipulations de l'article 3 du protocole additionnel n°4 à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale et l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision sur sa situation personnelle.

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- n'a pas été précédée de la saisine de la commission du titre de séjour ;

- est illégale du fait de l'illégalité de la décision de refus de séjour ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale ;

- méconnaît les stipulations de l'article 3 du protocole additionnel n°4 à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale et l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision sur sa situation personnelle.

La décision fixant le pays de renvoi :

- a été prise en méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne d'être entendu ;

- est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par ordonnance du 15 mars 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 19 mai 2022 à 12 heures.

Un mémoire en défense a été produit le 23 juin 2022 par le préfet de la Seine-Maritime et n'a pas été communiqué.

Mme B E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 26 janvier 2022.

Vu :

- la décision par laquelle la présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de l'entrée et du séjour et des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme H,

- les observations de Me Vercoustre, pour Mme B E.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B E, ressortissante haïtienne née le 10 juillet 1988 à Saint-Louis-du Sud (Haïti) est entrée en France le 16 mai 2012. Le 23 décembre 2014 elle s'est vue délivrer un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français, régulièrement renouvelé jusqu'au 22 décembre 2020. Le 28 juillet 2021, elle a sollicité le renouvellement de son titre de séjour. Par un arrêté du 1er décembre 2021, le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande d'admission au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement.

Sur la décision portant refus de séjour :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ". Aux termes de l'article L. 423-8 du même code : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant. ".

3. Mme E fait valoir que le père de son enfant C, M. F, de nationalité française, contribue à son entretien et à son éducation. Au soutien de ses allégations, l'intéressée produit à l'instance neuf justificatifs de transferts d'argent opérés à son profit entre le 23 octobre 2020 et le 22 décembre 2021 par M. F, pour des montants oscillant entre 50 et 200 euros. Toutefois, s'ils peuvent être regardés comme établissant l'existence d'une modeste contribution du père à l'entretien du jeune C F, ces versements ne permettent nullement de démontrer la contribution de M. F à l'éducation de cet enfant. A cet égard, la succincte attestation, au demeurant postérieure à la décision contestée, rédigée par M. F dans laquelle il assure participer à l'éducation de son fils ainsi que le relevé d'appels téléphonique indiquant trois appels dont deux de six secondes et un seul d'une minute et dix-huit secondes, ne permettent pas de démontrer l'existence d'un lien affectif entre M. F et son fils, ou un quelconque investissement de l'intéressé dans sa parentalité, en l'absence de toute autre pièces versées aux débats en ce sens, et alors que le préfet de la Seine-Maritime rappelle, dans les motifs de son arrêté, que M. F, qui réside en Guyane, est à l'origine de deux autres reconnaissances de paternité d'enfant d'étrangères en situation irrégulière. Comme il sera dit ci-dessous, la situation soumise au Tribunal ne fait pas apparaître, s'agissant du droit au séjour, d'atteinte au respect de la vie privée et familiale de Mme E et à l'intérêt supérieur de l'enfant C F. Par suite le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance (). ".

5. Mme E soutient qu'elle est entrée en France le 12 mai 2012, qu'elle a eu un enfant avec un ressortissant français, qu'elle a rompu avec ce dernier et qu'il contribue à l'entretien et l'éducation de leur enfant, qu'elle a noué une relation avec un ressortissant haïtien en situation régulière et que de cette relation sont nés deux enfant. Toutefois, ni la vie commune avec le père de ses deux plus jeunes enfants G et I D n'est établie, ni la contribution du père à l'éducation de ces enfants. Si elle produit des relevés de compte bancaire, une attestation succincte de M. D dans laquelle il assure participer à l'éducation de ses deux enfants G et I D, un relevé d'appels téléphoniques ainsi que la photocopie d'un courrier relatif à une réunion parents enseignants, ces éléments ne permettent pas d'établir l'existence d'une contribution de M. D à l'éducation de ces enfants. Par ailleurs, il ressort de ce qui a été dit au point 3 que M. F n'établit pas non plus participer à l'éducation de son enfant C F. De plus, Mme E n'établit pas être dépourvue de tout lien familial dans son pays d'origine, où elle a vécu jusqu'à l'âge de 23 ans. Dans ces conditions, et compte-tenu, en outre, du caractère limité de son intégration sociale et professionnelle, la décision portant refus de titre de séjour, qui n'a, par elle-même, ni pour objet ni pour effet de séparer l'enfant de sa mère, n'a pas porté au droit de la requérante au respect de sa vie privée et familiale une atteinte excessive et n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, ce moyen doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

7. Il ressort de ce qui a été dit au point 5 que les pères des enfants de A E, qui résident l'un et l'autre en Guyane, ne participent pas à l'éducation de ces enfants. Par ailleurs, la décision portant refus de titre de séjour n'a ni pour objet ni pour effet de séparer Mme E de ses enfants. Dans ces conditions, Mme E n'est pas fondé à soutenir que le préfet de la Seine-Maritime a méconnu l'intérêt supérieur de ses enfants. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 du protocole additionnel n° 4 à la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Nul ne peut être expulsé, par voie de mesure individuelle ou collective, du territoire de l'Etat dont il est le ressortissant. / 2 Nul ne peut être privé du droit d'entrer sur le territoire de l'Etat dont il est le ressortissant. ". D'une part, Mme E, qui n'est pas française, ne peut utilement soulever la méconnaissance de ces stipulations à l'encontre de la décision lui refusant un titre de séjour. D'autre part, si elle soutient que son fils C F est de nationalité française, cette circonstance est sans incidence sur la décision de refus de titre de séjour pris à son encontre, qui n'a pas pour objet ni pour effet d'expulser son fils du territoire français. Par suite, le moyen doit être écarté comme inopérant.

9. En cinquième lieu, Mme E ne pouvant prétendre à se voir délivrer une carte de séjour sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le moyen tiré de ce que le préfet aurait dû saisir la commission du titre de séjour avant de rejeter sa demande doit être écarté.

10. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux points 3 et 5, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

11. Le préfet ne conteste pas sérieusement que Mme E est mère d'un enfant français mineur résidant en France, C F. L'obligation de quitter le territoire français opposée à Mme E est susceptible, dans les circonstances particulières de l'espèce, de porter atteinte à l'intérêt supérieur de son fils, âgé de sept ans à la date de la décision attaquée, scolarisé en France et qui a vocation à y vivre compte tenu de sa nationalité et qui réside exclusivement avec sa mère qui subvient à ses besoins. En adoptant la décision attaquée, qui est susceptible d'affecter de manière suffisamment directe et certaine la situation de l'enfant C F, le préfet de la Seine-Maritime a ainsi fait une inexacte appréciation de l'intérêt supérieur de cet enfant et a donc méconnu les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

12. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire français attaquée, que Mme E est fondée à demander l'annulation de la décision du 1er décembre 2021 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours ainsi que, par voie de conséquences, l'annulation de la décision du même jour par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être renvoyée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

13. Aux termes de l'article L 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

14. L'exécution du présent jugement, si elle n'implique pas nécessairement qu'un titre de séjour soit délivré à Mme E, implique en revanche nécessairement, conformément aux dispositions citées au point 13, que le préfet territorialement compétent munisse l'intéressée d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce qu'il ait de nouveau statué sur son cas. Il y a lieu de lui enjoindre de délivrer l'autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement et de lui enjoindre de prendre une nouvelle décision sur la situation de Mme E dans un délai de trois mois à compter de la même date. Il n'y a pas lieu d'assortir ces injonctions d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

15. Mme E a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et sous réserve que son conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à la SELARL MARY et INQUIMBERT de la somme de 900 euros.

D É C I D E :

Article 1er : Les décision du 1er décembre 2021 par lesquelles le préfet de la Seine-Maritime a fait obligation à Mme B E de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de délivrer à Mme B E une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement et de prendre une nouvelle décision sur la situation de l'intéressée dans un délai de trois mois à compter de la même date.

Article 3 : L'État versera à la SELARL MARY et INQUIMBERT la somme de 900 euros en application du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B E, à Me Antoine Mary et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 23 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Anne Gaillard, présidente,

M. Bouvet, premier conseiller,

M. Mulot, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juillet 2022.

La présidente- rapporteure,

Signé

A. H

L'assesseur le plus ancien,

Signé

C. BOUVETLa greffière,

Signé

A. RAHILI

La République mande et ordonne au préfet de la région Normandie, préfet de la Seine-Maritime, en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2200831

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