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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2200971

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2200971

mardi 4 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2200971
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1 ère Chambre
Avocat requérantSOUTY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 mars 2022, Mme C A, représentée par Me Souty, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 8 février 2022 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de renouveler son titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation, dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir et en tout état de cause de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de dix jours à compter de ce jugement, sous astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 600 euros en application du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ou, à titre subsidiaire, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que l'arrêté attaqué :

- est insuffisamment motivé ;

- a été pris au terme d'une procédure irrégulière, faute pour le préfet de justifier avoir recueilli l'avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) ;

- a en tout état de cause été pris au terme d'une procédure irrégulière, dès lors que les conditions d'établissement de l'avis du collège de médecins de l'OFII méconnaissent les dispositions de l'article 3 de l'ordonnance du 6 novembre 2014 relative aux délibérations à distance des instances administratives à caractère collégial ; dès lors également qu'aucune garantie procédurale relative à l'établissement de cet avis n'a été respectée, notamment en l'absence de transmission du rapport du médecin instructeur au collège de médecins ;

- est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- est entaché d'un vice de procédure, s'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français, le préfet ne justifiant pas du recueil de l'avis du collège de médecins de l'OFII quant à la compatibilité de son état de santé avec une mesure d'éloignement ;

- méconnaît les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entaché d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 mars 2022, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Vu :

- la décision par laquelle le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions des articles L. 732-1 et R. 732-1-1 du code de justice administrative ;

- la décision du 6 avril 2022 par laquelle Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;

- l'ordonnance du 4 juillet 2022 fixant la clôture de l'instruction au 18 juillet 2022 à 12h ;

- les autres pièces du dossier, notamment celles produites par Mme A, enregistrées le 27 mars 2022.

Une pièce complémentaire produite par Mme A, enregistrée le 27 juillet 2022 et le 26 août 2022, postérieurement à la clôture de l'instruction, n'a pas été communiquée.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Vaillant, conseiller,

- et les observations de Me Souty, représentant Mme A.

Une note en délibéré, présentée par Mme A, a été enregistrée le 14 septembre 2022.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante sénégalaise née le 20 septembre 1992, déclare être entrée sur le territoire français le 16 décembre 2013. Elle a bénéficié, eu égard à son état de santé, d'un titre de séjour à compter du 1er septembre 2016. La décision de la préfète de la Seine-Maritime refusant de renouveler ce titre de séjour a été annulée par l'arrêt n° 19DA00090 de la Cour administrative d'appel de Douai du 14 janvier 2020, qui a enjoint à l'autorité préfectorale de délivrer à Mme A la carte de séjour sollicitée. Le préfet de la Seine-Maritime, en exécution de cette décision, a octroyé à l'intéressée une carte de séjour valable du 25 juin 2020 au 24 juin 2021. Mme A en a sollicité le renouvellement le 23 juin 2021. Par l'arrêté attaqué du 8 février 2022, le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande de renouvellement, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. () "

3. Par un avis du 27 août 2021, dont le préfet s'est approprié les conclusions sans s'estimer lié par celui-ci, le collège de médecins de l'OFII a considéré que l'état de santé de la requérante nécessitait une prise en charge médicale, dont le défaut ne devrait toutefois pas entraîner de conséquences d'une exceptionnelle gravité. Il ressort des pièces du dossier que Mme A est atteinte de troubles psychiatriques chroniques, pour lesquels elle fait l'objet d'un suivi par un spécialiste depuis au moins l'année 2017 et se voit prescrire un traitement médicamenteux composé en particulier de risperidone, sous la spécialité Risperdal, et de fluoxetine, sous la spécialité Prozac. Il ressort de l'attestation établie par le Dr B, psychiatre, le 17 février 2022, qui atteste d'un état antérieur à la date de la décision attaquée et qui corrobore les attestations de ce même spécialiste établies en 2018 et 2019, que l'arrêt du traitement de Mme A peut entraîner une décompensation psychotique grave avec recrudescence des symptômes psychotiques (hallucinations acoustico-verbales et intra-psychique, idées délirantes, repli autistique) responsables de graves troubles du comportement pouvant mettre en danger sa propre personne (risque suicidaire) et la sécurité de son petit garçon âgé de 14 mois. Si le préfet de la Seine-Maritime soutient en défense que cette attestation ne fait état que de risques hypothétiques, son caractère précis et circonstancié, ainsi que la circonstance que ce même état de santé ait justifié à deux reprises la délivrance d'un titre de séjour à Mme A depuis 2016, permettent au contraire de regarder comme suffisamment probable l'existence de conséquences d'une exceptionnelle gravité en cas de défaut de prise en charge de l'état de santé, non seulement pour la requérante elle-même mais également pour son entourage et en particulier son enfant en bas âge. Elle produit par ailleurs, notamment, deux courriers du laboratoire Lilly qui indiquent que sa spécialité Prozac n'est pas commercialisée au Sénégal. Si l'un de ces courriers est postérieur à la décision attaquée, il permet cependant de considérer que la disponibilité de ce médicament au Sénégal n'a pas évolué depuis le précédent courrier, daté de 2018. Il ressort en outre des attestations du Dr B que le traitement de Mme A ne peut pas être substitué. Par conséquent, la requérante doit être regardée comme justifiant suffisamment de l'indisponibilité d'un traitement approprié dans son pays d'origine. Par suite, elle est fondée à soutenir que le préfet de la Seine-Maritime a fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ayant refusé de renouveler son titre de séjour eu égard à son état de santé.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision, contenue dans l'arrêté du 8 février 2022, par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a refusé de renouveler son titre de séjour et, par voie de conséquence, des décisions, contenues dans le même arrêté, par lesquelles il l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. L'annulation de l'arrêté attaqué, eu égard au motif qui la fonde, implique nécessairement que le préfet territorialement compétent délivre une carte de séjour mention " vie privée et familiale " à Mme A, dans un délai qu'il y a lieu de fixer à deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

6. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Souty, avocat de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Souty de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 8 février 2022 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de renouveler le titre de séjour de Mme A, l'a obligée à quitter le territoire dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination, est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de délivrer une carte de séjour à Mme A dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Souty la somme de 1 000 euros en application du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Souty renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à Me Vincent Souty et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 13 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Minne, président,

Mme Jeanmougin, première conseillère,

M. Le Vaillant, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 octobre 2022.

Le rapporteur,

Signé

A. LE VAILLANT

Le président,

Signé

P. MINNELe greffier,

Signé

N. BOULAY

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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