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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2201342

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2201342

mardi 11 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2201342
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1 ère Chambre
Avocat requérantLEROY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 30 mars 2022, M. A se disant Ibrahim B, représenté par Me Leroy, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 décembre 2021 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois à compter de ce jugement et, en tout état de cause, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours à compter de ce jugement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- elle méconnaît le droit à une bonne administration reconnu par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et par les principes généraux du droit de l'Union européenne ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière, faute pour le préfet d'avoir respecté le principe du contradictoire ;

- a été prise au terme d'une procédure irrégulière, faute pour le préfet d'avoir préalablement recueilli l'avis de la commission du titre de séjour ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur de droit ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnaît le droit à une bonne administration reconnu par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et par les principes généraux du droit de l'Union européenne ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière, faute pour le préfet d'avoir respecté le principe du contradictoire ;

- elle est illégale par exception de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle a été prise en méconnaissance du principe selon lequel un étranger ne peut pas faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français s'il justifie des conditions nécessaires à la délivrance d'un titre de séjour de plein droit ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

S'agissant des décisions fixant le pays de destination et octroyant un délai de départ volontaire de trente jours :

- elles méconnaissent le droit à une bonne administration reconnu par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et par les principes généraux du droit de l'Union européenne ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles sont entachées d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elles ont été prises à l'issue d'une procédure irrégulière, faute pour le préfet d'avoir respecté le principe du contradictoire ;

- elles sont illégales par exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elles sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation de leurs conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 juin 2022, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu :

- la décision par laquelle le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions des articles L. 732-1 et R. 732-1-1 du code de justice administrative ;

- la décision du 23 février 2022 par laquelle M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;

- l'ordonnance du 13 juillet 2022 fixant la clôture de l'instruction au 29 août 2022 à 12h;

- les autres pièces du dossier.

Un mémoire complémentaire produit par M. B, enregistré le 27 septembre 2022, postérieurement à la clôture de l'instruction, n'a pas été communiqué.

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Vaillant, conseiller,

- et les observations de Me Leroy, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. Le requérant déclare être entré irrégulièrement sur le territoire français le 15 juillet 2018. Le 14 septembre 2018, il a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance. Le 8 février 2020, il a sollicité son admission au séjour. Par l'arrêté attaqué du 24 décembre 2021, le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou du tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié" ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. "

3. D'autre part, aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; / () La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents. () " Aux termes de l'article L. 811-2 de ce code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. " Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. "

4. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

5. D'une part, le requérant se prévaut d'un acte de naissance n° 488/CRDC et d'un extrait d'acte de naissance, en date tous deux du 4 septembre 2018, ainsi que d'un jugement supplétif du 13 juillet 2018, établis au nom de M. C B, né le 14 janvier 2002 à Debo Kagoro. Le préfet, pour combattre la présomption de force probante de cet acte de naissance et de cet extrait d'acte de naissance, s'agissant en particulier de l'âge du requérant, fait valoir que, conformément aux analyses techniques réalisées par les services de la police aux frontières (PAF), ces deux documents présentent plusieurs irrégularités, à savoir l'absence de numéro national d'identification " NINA ", instauré par la loi n° 06-040 du 11 août 2006 portant code des personnes et de la famille du Mali, l'inscription de la date d'établissement des actes en chiffres et non en lettres, l'absence de production du jugement supplétif ayant été transcrit et la signature par un officier d'état civil ayant la qualité de 3ème adjoint au maire, alors que le code des personnes et de la famille malien prévoit que seuls les maires sont officier d'état civil des centres principaux d'état civil. S'agissant de l'extrait d'acte de naissance, le rapport de la PAF relève également un mode d'impression non conforme, une faute d'orthographe au mot " officier " sur le pré-imprimé utilisé et conclut que l'acte est " contrefait ". S'agissant toutefois de l'acte de naissance, ce rapport ajoute que les coordonnées de l'imprimeur n'y figurent pas, mais se borne à conclure par un " avis défavorable ", relevant notamment que tous les critères de forme, à l'exception de la " personnalisation ", sont " conformes ". Or, d'une part, l'extrait d'acte de naissance produit ne constitue qu'une retranscription de l'acte de naissance lui-même, délivré au déclarant lors de la déclaration ou, comme c'est le cas en l'espèce, lors de la transcription au registre de l'état civil d'un jugement supplétif. D'autre part, aucune des irrégularités relevées par les services de la PAF s'agissant de cet acte d'état civil, qui les ont conduits à n'émettre qu'un avis défavorable sans regarder cet acte comme étant contrefait ou irrecevable au regard de l'article 47 du code civil, n'est relative à la réalité des informations y figurant, en particulier la date de naissance de M. C B. Au surplus, le requérant apporte des éléments circonstanciés, s'agissant du système d'état civil malien, susceptibles d'éclairer certaines des irrégularités relevées. Si le préfet se prévaut également de ce que les actes d'état civil en cause avaient déjà fait l'objet d'une analyse défavorable par la PAF en 2018 et que le requérant avait fait l'objet d'une enquête à cet égard, cette circonstance n'est pas de nature à remettre en cause la présomption de force probante de ces documents et des informations qui y figurent, eu égard à ce qui précède. Dès lors, le préfet n'apporte pas d'éléments suffisamment probants susceptibles de faire regarder l'acte de naissance du requérant comme irrégulier, falsifié ou comme faisant état de faits ne correspondant pas à la réalité, s'agissant en particulier de sa date de naissance. Le requérant, qui doit être regardé comme justifiant être M. C B, né le 14 janvier 2002, a par conséquent été pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance, le 14 septembre 2018, alors qu'il était âgé de plus de seize ans et de moins de dix-huit ans, et a également introduit sa demande de titre de séjour dans l'année suivant son dix-huitième anniversaire.

6. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. B prépare depuis le mois d'août 2019, soit depuis plus de six mois à la date de la décision attaquée, un certificat d'aptitude professionnelle " boulanger " au centre de formation des apprentis de Val-de-Reuil. Il a, dans ce cadre, conclu un contrat d'apprentissage avec la société DP Fournil, dont l'exécution se poursuivait à la date de la décision attaquée. L'avis de la structure qui l'accueille fait état de ses progrès, de son insertion sociale et professionnelle, de son bon comportement et de sa volonté d'intégration. Si le préfet fait valoir que M. B dispose toujours de liens avec sa famille au Mali, en particulier son père auprès de qui il a sollicité des documents d'état civil, cette seule circonstance ne saurait caractériser des liens d'une intensité particulière de l'intéressé avec sa famille. Enfin, si les résultats scolaires du requérant sont inférieurs à la moyenne, cette seule circonstance ne saurait caractériser une absence de sérieux du suivi de sa formation, alors par ailleurs que la plupart des commentaires de ses professeurs font état de ses efforts et de son sérieux ainsi que des difficultés qu'il rencontre encore en raison de sa maîtrise imparfaite de la langue française, et qu'il justifie de bons résultats dans la matière " Pratique " affectée du coefficient le plus élevé et donne pleine satisfaction à son employeur, traduisant son implication et son sérieux dans l'apprentissage du métier de boulanger. Par suite, M. B est fondé à soutenir qu'en ayant refusé de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

7. Par suite, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, M. B est fondé à demander l'annulation de la décision, contenue dans l'arrêté du 24 décembre 2021, par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour et, par voie de conséquence, des décisions, contenues dans le même arrêté, par lesquelles le préfet l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. L'annulation de l'arrêté attaqué, eu égard aux motifs qui la fondent, implique nécessairement que le préfet territorialement compétent délivre à M. B une carte de séjour temporaire, dans un délai qu'il y a lieu de fixer à un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Leroy, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Leroy d'une somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 24 décembre 2021 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé à M. B la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination, est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de délivrer à M. B une carte de séjour temporaire dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir.

Article 3 : L'Etat versera à Me Leroy une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Leroy renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Magali Leroy et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 27 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Minne, président,

M. Deflinne, premier conseiller,

M. Le Vaillant, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 octobre 2022.

Le rapporteur,

Signé

A. LE VAILLANT

Le président,

Signé

P. MINNELe greffier,

Signé

N. BOULAY

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous cde justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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