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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2201426

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2201426

mardi 20 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2201426
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4 ème Chambre
Avocat requérantLANGUIL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 31 mars 2022 et le 17 février 2023, Mme B A, représentée par Me Languil, demande au tribunal :

1°) de condamner la communauté d'agglomération Seine-Eure à lui verser la somme de 18 601,29 euros, assortie des intérêts à compter du 17 décembre 2021 et de leur capitalisation, au titre de la perte de chance de pouvoir bénéficier de 123 jours de congé annuel ;

2°) de mettre à la charge de la communauté d'agglomération Seine-Eure la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision implicite rejetant sa réclamation préalable du 15 décembre 2021 n'est pas purement confirmative de la décision du 29 novembre 2017 dès lors que les deux demandes qu'elle a présentées ne sont pas identiques ;

- en l'absence d'identité d'objet, l'autorité relative de la chose jugée qui s'attache à l'arrêt rendu le 25 novembre 2021 par la cour administrative d'appel ne s'oppose pas à ce que le tribunal se prononce sur sa nouvelle requête ;

- son action indemnitaire n'est pas prescrite ;

- en s'abstenant de l'informer des conséquences de sa demande de disponibilité sur ses droits à congé annuel, l'administration a commis une faute qui engage sa responsabilité ;

- elle a perdu une chance de pouvoir bénéficier de 123 jours de congé annuel, ce qui l'a privée de la somme de 18 601,29 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 27 avril 2022, la communauté d'agglomération Seine-Eure, représentée par Me Enard-Bazire, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 1 500 euros soit mise à la charge de la requérante sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête n'est pas recevable dès lors que la décision implicite portant rejet de la réclamation du 15 décembre 2021 est purement confirmative de la décision de rejet du 29 novembre 2017, l'objet et le montant de la réclamation étant identiques ;

- la requête doit être rejetée, eu égard à l'autorité relative de la chose jugée qui s'attache à l'arrêt du 25 novembre 2021 de la cour administrative d'appel ;

- la demande indemnitaire est prescrite en application de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 ;

- le placement en disponibilité pour convenances personnelles ne constitue pas une fin de relation de travail au sens de l'article 7 de la directive 2003/88/CE du 4 novembre 2003 ;

- le droit au report des congés annuels s'exerce dans la limite de quatre semaines, de sorte que le montant du préjudice qui correspond à 123 jours de congé est excessif.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 2003/88/CE du Parlement européen et du Conseil du 4 novembre 2003 ;

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Guiral,

- les conclusions de Mme C,

- et les observations de Me Languil, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, titulaire du grade d'attaché territorial, occupait depuis le 1er octobre 2010 les fonctions d'adjointe au directeur des finances de la communauté d'agglomération Seine-Eure. Le 17 mai 2017, elle a été placée, sur sa demande, en disponibilité pour convenances personnelles pour une durée de trois ans. Par une lettre du 25 octobre 2017, elle a sollicité le paiement d'une indemnité compensatrice de congé annuel non pris. Cette demande a été rejetée par le président de la communauté d'agglomération par une lettre du 29 novembre 2017. Par un arrêt du 25 novembre 2021, la cour administrative d'appel de Douai, confirmant le jugement du 12 juin 2020 du tribunal administratif, n'a pas fait droit à cette requête. Par un courrier du 15 décembre 2021, Mme A a formé une nouvelle réclamation préalable, reprochant à l'administration un défaut d'information sur ses droits à congé annuel non pris. En l'absence de réponse à cette demande, Mme A demande la condamnation de la communauté d'agglomération Seine-Eure à lui verser la somme de 18 601,29 euros.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. La décision attaquée par laquelle le président de la communauté d'agglomération Seine-Eure a implicitement rejeté la demande de Mme A en date du 15 décembre 2021 ne revêt pas le caractère d'une décision confirmative de la décision du 29 novembre 2017 rejetant la précédente demande indemnitaire, dès lors que, si elle est également fondée sur la responsabilité pour faute de l'administration, cette seconde demande indemnitaire se rattache à un fait générateur distinct, à savoir le défaut d'information quant aux droits à congé annuel non pris et non le droit à paiement de l'indemnité compensatrice de congé payé. Il s'ensuit que la fin de non-recevoir opposée en défense ne peut être accueillie.

Sur les conclusions indemnitaires :

3. En premier lieu, il résulte de l'instruction que, par l'arrêt du 25 novembre 2021, la cour administrative d'appel de Douai a rejeté la demande indemnitaire de Mme A pour irrecevabilité faute pour l'intéressée d'avoir justifié, comme elle y était invitée, du dépôt d'une réclamation préalable devant l'administration. Dès lors, Mme A pouvait, après avoir adressé une nouvelle demande indemnitaire, saisir à nouveau le tribunal administratif d'une demande tendant à la condamnation de la communauté d'agglomération Seine-Eure, sans que pût lui être opposée l'exception d'autorité relative de la chose jugée.

4. En second lieu, aux termes de l'article 7 de la directive 2003/88/CE du Parlement européen et du Conseil du 4 novembre 2003 relative à certains aspects de l'aménagement du temps de travail : " 1. Les États membres prennent les mesures nécessaires pour que tout travailleur bénéficie d'un congé annuel payé d'au moins quatre semaines, conformément aux conditions d'obtention et d'octroi prévues par les législations et/ou pratiques nationales. / 2. La période minimale de congé annuel payé ne peut être remplacée par une indemnité financière, sauf en cas de fin de relation de travail ".

5. L'article 7 de la directive 2003/88/CE du 4 novembre 2003, tel qu'il est interprété par la Cour de justice de justice de l'Union européenne, fait obstacle, d'une part, à ce que le droit au congé annuel payé qu'un travailleur n'a pas pu exercer pendant une certaine période, parce qu'il était placé en congé de maladie pendant tout ou partie de la période en cause, s'éteigne à l'expiration de celle-ci et, d'autre part, à ce que, lorsqu'il est mis fin à la relation de travail, tout droit à indemnité financière soit dénié au travailleur qui n'a pu, pour cette raison, exercer son droit au congé annuel payé.

6. En l'absence de dispositions législatives ou réglementaires fixant une période de report des congés payés qu'un fonctionnaire territorial s'est trouvé, du fait d'un congé maladie, dans l'impossibilité de prendre au cours d'une année civile donnée, le juge peut en principe considérer, afin d'assurer le respect des dispositions de la directive 2003/88/CE du 4 novembre 2003 telles qu'elles sont interprétées par la Cour de justice de l'Union européenne, que ces congés peuvent être pris au cours d'une période de quinze mois après le terme de cette année, ce droit au report pouvant s'exercer, en l'absence de dispositions dans le droit national, dans la limite de quatre semaines prévue par cet article 7 de la directive.

7. Enfin, ainsi que l'a jugé la Cour de justice de l'Union européenne, il appartient à l'employeur de faire diligence, notamment par une information adéquate, pour que le travailleur soit effectivement en mesure de prendre les congés annuels payés auxquels il a droit en vertu du droit de l'Union, en l'informant, de manière précise et en temps utile pour garantir que lesdits congés soient encore propres à garantir à l'intéressé le repos et la détente auxquels ils sont censés contribuer, que, s'il ne prend pas ceux-ci, ils seront perdus à la fin de la période de référence ou d'une période de report autorisée, ou, encore, à la fin de la relation de travail lorsque cette dernière intervient au cours d'une telle période.

8. Il résulte de l'instruction et il n'est d'ailleurs pas contesté que Mme A n'a pas été mise à même, en l'absence d'information adéquate donnée par son employeur, d'exercer son droit au report de ses congés non pris en raison de son congé de maladie et de la possibilité de faire usage de ceux-ci avant son placement en disponibilité pour convenances personnelles. Ce défaut d'information constitue donc une faute de nature à engager la responsabilité de la communauté d'agglomération Seine-Eure.

9. Eu égard à la limite temporelle de quinze mois dans laquelle est enfermé le droit au report, la faute de l'administration a fait perdre à la requérante une chance de prendre les congés auxquels elle avait droit au titre des années 2016 et 2017, période pour laquelle, contrairement à ce qui est allégué en défense, la prescription quadriennale n'était pas acquise en application de l'article 2 de la loi du 31 décembre 1968 en raison de l'interruption du délai de prescription par le dépôt de la requête, enregistrée le 26 février 2018 au greffe du tribunal administratif, laquelle invoquait cette faute. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en allouant à la requérante la somme de 800 euros.

10. Il résulte de ce qui précède que Mme A est fondée à demander la condamnation de la communauté d'agglomération Seine-Eure à lui verser la somme de 800 euros. Cette somme sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 17 décembre 2021, date de réception de sa demande. Ces intérêts seront capitalisés à compter du 17 décembre 2022 et à chaque échéance annuelle ultérieure à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la communauté d'agglomération Seine-Eure le versement à Mme A d'une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. En revanche, ces mêmes dispositions font obstacle à ce que soit mise à la charge de la requérante, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que demande la communauté d'agglomération au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La communauté d'agglomération Seine-Eure est condamnée à verser à Mme A la somme de 800 euros assortie des intérêts au taux légal à compter du 17 décembre 2021. Les intérêts échus à la date du 17 décembre 2022, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : La communauté d'agglomération Seine-Eure versera à Mme A une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à la communauté d'agglomération Seine-Eure.

Délibéré après l'audience du 6 juin 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Boyer, présidente,

- M. Guiral, conseiller,

- Mme Favre, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juin 2023.

Le rapporteur,

S. GUIRAL

La présidente,

C. BOYER

Le greffier,

J.-B. MIALON

La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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