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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2201532

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2201532

mardi 17 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2201532
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4 ème Chambre
Avocat requérantKARASU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 avril 2022, M. G, représenté par Me Karasu, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 avril 2022 par lequel le préfet du Calvados l'a obligé à quitter le territoire français sans délai en fixant le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de quinze jours, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il appartient au préfet de prouver la compétence du signataire de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'incompétence ;

- les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile méconnaissent la directive " retour " qui admet la suppression du délai de départ volontaire en cas de risque de fuite ;

- elle est entachée d'une erreur de fait ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'il appartenait au préfet, qui ne se trouve pas en situation de compétence liée, d'apprécier sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de renvoi est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle méconnaît les dispositions du III de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte atteinte à sa vie privée et familiale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 août 2022, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête au motif qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la directive n° 2008/115/CE du 16 décembre 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Par décision du président du tribunal, M. B a été désigné temporairement pour exercer temporairement les fonctions de rapporteur public en application des articles R. 222-24 et R. 222-32 du code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E,

- et les observations de M. F.

Considérant ce qui suit :

1. M. F, ressortissant turc né le 14 septembre 1986 à Eleskirt, déclare être entré en France le 7 janvier 2012. L'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a rejeté sa demande d'asile par une décision du 14 février 2013, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 3 septembre 2013. Par une décision du 29 novembre 2013, l'OFPRA, confirmée par la CNDA le 10 juin 2014, a rejeté sa demande de réexamen. Après une demande d'admission exceptionnelle au séjour classée sans suite, M. F a formulé une demande de titre de séjour en qualité de salarié le 10 mai 2016. Le préfet de l'Eure a rejeté sa demande et l'a obligé à quitter le territoire français, par un arrêté du 19 août 2016 dont la légalité a été confirmée par un jugement du tribunal du 6 décembre 2017. Puis, par un arrêté du 15 juillet 2020, dont la légalité a été confirmée par un jugement du tribunal du 1er décembre 2020 et par un arrêt de la cour administrative de Douai le 8 avril 2021, le préfet de l'Eure a rejeté la nouvelle demande d'admission exceptionnelle au séjour formulée par M. F, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et fixé, par arrêté du 18 septembre suivant, le pays de destination de la mesure d'éloignement. À la suite d'un contrôle des services de la gendarmerie le 11 avril 2022, M. F a été placé en garde à vue. Par l'arrêté attaqué du même jour, le préfet du Calvados a obligé le requérant à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Sur les moyens communs aux décisions attaquées :

2. Par un arrêté du préfet du Calvados du 31 mars 2022 régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs, M. D C, chef du bureau de l'asile et de l'éloignement, a reçu délégation à l'effet de signer, notamment, tous arrêtés et décisions prévus par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées doit être écarté.

Sur les moyens dirigés contre la seule décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué vise les stipulations dont il est fait application, expose de manière suffisamment précise la situation personnelle et administrative de M. F et indique les raisons pour lesquelles le préfet a décidé de refuser de lui délivrer un titre de séjour. La décision énonçant les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde pour permettre au requérant d'en comprendre les motifs, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit par suite être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".

5. Si M. F soutient que la décision porte atteinte à sa vie privée et familiale, il n'apporte aucun élément au soutien de ces allégations. A cet égard, si le requérant a invoqué la présence en France de ses deux enfants mineurs et de son épouse, de nationalité turque, le préfet soutient, sans être contredit, que cette dernière vit irrégulièrement sur le territoire français et qu'il n'existe aucun obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue en Turquie. Par suite, en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet n'a pas méconnu le droit au respect de la vie privée et familiale du requérant. Par suite, ce moyen doit être écarté.

6. En dernier lieu, si M. F fait valoir que la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, ce moyen, qui n'est pas assorti de précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé, doit être écarté.

7. Il résulte de ce qui précède que M. F n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Sur les moyens dirigés contre la seule décision supprimant le délai de départ volontaire :

8. En premier lieu, la décision attaquée rappelle les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont le préfet a fait application et expose la situation personnelle de M. F ainsi que les motifs pour lesquels le préfet ne lui a pas accordé un délai de départ volontaire. La décision est, ainsi, suffisamment motivée.

9. En deuxième lieu, en estimant qu'il existe des risques que l'étranger se soustraie à l'obligation qui lui est faite de quitter le territoire français, dans les cas prévus à l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le législateur a déterminé des critères objectifs qui ne sont pas incompatibles avec les objectifs fixés par la directive du 16 décembre 2018 susvisée. Par ailleurs, en réservant à l'article L. 612-3 précité, l'hypothèse de " circonstance particulière ", le législateur a entendu garantir un examen particulier de chaque situation individuelle, en compatibilité avec le principe de proportionnalité rappelé par la directive précitée. Dès lors, M. F n'est pas fondé à soutenir que la décision lui refusant un délai de départ volontaire a été prise sur le fondement de dispositions nationales incompatibles avec les objectifs de la directive 2008/115/CE.

10. En troisième lieu, si M. F allègue que la décision est entachée d'une erreur de fait, il n'apporte pas les précisions suffisantes permettant d'apprécier la portée de ce moyen. En tout état de cause, le préfet soutient, sans être contredit, que l'intéressé n'a pas exécuté deux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Par suite, ce moyen doit être écarté.

11. En quatrième lieu, il ressort des pièces du dossier et des termes mêmes de la décision contestée que le préfet ne s'est pas placé en situation de compétence liée et a procédé à un examen particulier de la situation de l'intéressé. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

12. En cinquième lieu, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation, qui n'est pas assorti de précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé, doit être écarté.

13. Il résulte de ce qui précède que M. F n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire.

Sur les moyens dirigés contre la seule décision fixant le pays de destination :

14. En premier lieu, l'arrêté vise notamment l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et précise la nationalité du requérant et que ce dernier n'établit pas être soumis à des tortures ou à des traitements inhumains en cas de retour dans son pays d'origine. La décision est ainsi suffisamment motivée en droit et en fait.

15. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

16. M. F n'apporte aucun élément de nature à établir qu'il serait exposé à des risques de torture ou de traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

17. Il résulte de ce qui précède que M. F n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision fixant le pays de destination.

Sur les moyens dirigés contre la seule décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

18. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-10 de ce code désormais applicable : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / (). ".

19. Il ressort des motifs mêmes de l'arrêté contesté que la décision par laquelle le préfet a prononcé à l'encontre de M. F une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an mentionne les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et fait état, notamment, des conditions de son séjour sur le territoire français, de l'insuffisance des liens qu'il entretient en France et de ce qu'il a déjà fait l'objet de plusieurs mesures d'éloignement qu'il s'est abstenu d'exécuter. Par suite, cette décision comportant un énoncé, suffisamment circonstancié, des considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation de cette décision et de l'erreur de droit doivent être écartés.

20. En second lieu, si M. F se prévaut de ses liens privés et familiaux en France, il n'apporte aucun élément au soutien de ces allégations. En outre, il n'est pas contesté que son épouse réside irrégulièrement en France et qu'il n'a jamais obtenu de titres de séjour. Il ressort également des pièces du dossier qu'il a fait l'objet de deux précédentes mesures d'éloignement qu'il n'a pas exécutées. Par suite, le préfet n'a pas fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, anciennement codifié à l'article L. 511-1 du même code. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de ce que la mesure contestée porterait atteinte à sa vie privée et familiale doit être écarté.

21. Il résulte de ce qui précède que M. F n'est pas fondé à demander l'annulation de l'interdiction de retour sur le territoire français.

22. Il résulte de tout ce qui précède que M. F n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 11 avril 2022 du préfet du Calvados. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte ainsi que celles relatives aux frais de l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. F est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A F et au préfet du Calvados.

Délibéré après l'audience du 13 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

- Mme Boyer, présidente,

- Mme Boucetta, conseillère,

- Mme Favre, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 janvier 2023.

La rapporteure,

H. E

La présidente,

C. BOYER Le greffier,

J.-L. MICHEL

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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