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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2201841

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2201841

jeudi 20 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2201841
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2 ème Chambre
Avocat requérantLEROY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 4 mai 2022 et le 19 juillet 2022, M. A C, représenté par Me Leroy, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 14 décembre 2021 par lequel le préfet de la Seine-Maritime lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à venir ; à titre subsidiaire, de réexaminer son admission au séjour dans le délai de deux mois, suivant la notification du jugement à intervenir ; et dans l'attente de lui remettre une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros HT en application de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, cette condamnation valant renonciation de son conseil au versement de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- elle est insuffisamment motivée ;

-elle a été prise au terme d'une procédure irrégulière en violation du droit à une bonne administration, des droits de la défense et du principe du contradictoire, dès lors qu'il n'a pas été informé et qu'il n'a pas eu communication des vérifications faites sur ses documents d'identité ;

- elle est entachée d'un vice de procédure tiré du défaut de saisine de la commission du titre de séjour en méconnaissance de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'application de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et porte une atteinte disproportionnée à son droit à une vie privée et familiale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise au terme d'une procédure irrégulière en violation du droit à une bonne administration, des droits de la défense et du principe du contradictoire dès lors qu'il n'a pas été informé et qu'il n'a pas eu communication des vérifications faites sur ses documents d'identité ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise au terme d'une procédure irrégulière en violation du droit à une bonne administration, des droits de la défense et du principe du contradictoire dès lors qu'il n'a pas été informé et qu'il n'a pas eu communication des vérifications faites sur ses documents d'identité ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision d'obligation de quitter le territoire ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation ;

En ce qui concerne la décision fixant le délai de départ :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise au terme d'une procédure irrégulière en violation du droit à une bonne administration, des droits de la défense et du principe du contradictoire dès lors qu'il n'a pas été informé et qu'il n'a pas eu communication des vérifications faites sur ses documents d'identité ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision d'obligation de quitter le territoire ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 juin 2022, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la loi ° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code civil,

- le code civil guinéen,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les conclusions de M. Cotraud, rapporteur public,

- et les observations de Me Quevremont, substituant Me Leroy, représentant M. C.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant guinéen, faisant valoir être né le 1er juin 2022, est entré sur le territoire français le 6 juin 2018. Après avoir été confié à l'aide sociale à l'enfance par une décision de justice du 12 octobre 2018 jusqu'au 30 octobre 2019, M. C a sollicité le 14 août 2020, la délivrance d'un titre de séjour, sur le fondement de l'article L. 313-15 de l'ancien code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, repris à l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 14 décembre 2021, le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer le titre demandé, l'a obligé à quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur la légalité de la décision portant refus de titre de séjour :

2. Aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou du tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ". Aux termes de l'article R. 431-10 du même code : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; () ". Aux termes de l'article R. 811-2 du même code : " Lorsqu'un étranger présente une demande de visa pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois en se prévalant d'un acte d'état civil pour lequel il existe un doute sérieux sur son authenticité, les autorités diplomatiques et consulaires sursoient à statuer sur cette demande pendant une période maximale de quatre mois, qui suspend le délai d'instruction de la demande ()". Enfin, aux termes de l'article 47 code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. () ".

3. Il résulte de ces dispositions que, lorsqu'est produit devant l'administration un acte d'état civil émanant d'une autorité étrangère qui a fait l'objet d'une légalisation, sont en principe attestées la véracité de la signature apposée sur cet acte, la qualité de celui qui l'a dressé et l'identité du sceau ou timbre dont cet acte est revêtu. En cas de doute sur la véracité de la signature, sur l'identité du timbre ou sur la qualité du signataire de la légalisation, il appartient à l'autorité administrative de procéder, sous le contrôle du juge, à toutes vérifications utiles pour s'assurer de la réalité et de l'authenticité de la légalisation. En outre, la légalisation se bornant à attester de la régularité formelle d'un acte, la force probante de celui-ci peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. Par suite, en cas de contestation de la valeur probante d'un acte d'état civil légalisé établi à l'étranger, il revient au juge administratif de former sa conviction en se fondant sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. A la condition que l'acte d'état civil étranger soumis à l'obligation de légalisation et produit à titre de preuve devant l'autorité administrative ou devant le juge présente des garanties suffisantes d'authenticité, l'absence ou l'irrégularité de sa légalisation ne fait pas obstacle à ce que puissent être prises en considération les énonciations qu'il contient.

4. En particulier, lorsqu'elle est saisie d'une demande d'admission au séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il appartient à l'autorité administrative d'y répondre, sous le contrôle du juge, au vu de tous les éléments disponibles, dont les évaluations des services départementaux et les mesures d'assistance éducative prononcées, le cas échéant, par le juge judiciaire, sans exclure, au motif qu'ils ne seraient pas légalisés dans les formes requises, les actes d'état civil étrangers justifiant de l'identité et de l'âge du demandeur.

5. Pour rejeter la demande de titre de séjour de M. C, le préfet de la Seine-Maritime a estimé, sur le fondement des rapports simplifiés d'analyse documentaire des services de la police aux frontières du 21 janvier 2021 que le jugement supplétif du tribunal de première instance de Boké n°8839 du 3 septembre 2019 et la transcription de ce jugement du 16 septembre 2019 étaient falsifiés. Il ressort des pièces du dossier que les rapports simplifiés d'analyse documentaire précisent, notamment, pour fonder la falsification, que le jugement supplétif ne respecte pas les exigences de l'article 196 du code civil guinéen qui impose que l'âge, la profession et le domicile des parents y soient mentionnés.

6. Toutefois, si les dispositions de l'article 196 du code civil guinéen relatif aux actes d'état civil imposent l'apposition de telles mentions, celles-ci ne sont pas applicables aux jugements supplétifs tenant lieu d'acte de naissance qui sont régis, ainsi que le rappelle l'acte en cause, par l'article 193 du code civil guinéen et non par l'article 196 de ce code. En outre, les rapports simplifiés font état de constatations contradictoires, dès lors qu'ils retiennent que la transcription du jugement supplétif est un document " falsifié par apposition de timbres humides contrefaits ", alors que la case " conforme " est cochée en ce qui concerne les " cachets et tampons ".

7. Il ressort également des pièces du dossier que M. C a fait l'objet d'un jugement de placement à l'aide sociale à l'enfance le 12 octobre 2018 et d'une décision de la direction de l'enfance et de la famille de la préfecture de Seine-Maritime prolongeant sa prise en charge en tant que jeune majeur le 2 octobre 2020. Le requérant produit à l'instance une carte consulaire, une demande de passeport, faisant toutes deux mention de sa date de naissance au 1er juin 2022 ainsi que le rapport éducatif de l'association action éducatif du 1er août 2020, adressé à la préfecture, qui fait état du parcours de M. C et retient la même date de naissance. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Seine-Maritime, qui n'a d'ailleurs pas interrogé M. C sur ces éléments avant de prendre la décision attaquée, aurait saisi pour avis les autorités consulaires françaises en Guinée ou le juge judiciaire compétent en matière de nationalité. Compte tenu de l'ensemble des éléments produits à l'instance, le préfet de la Seine-Maritime n'apporte pas la preuve, qui lui incombe, que la date de naissance de M. C au 1er juin 2002 ne serait pas établie. Par suite, en lui refusant la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors que M. C effectuait une formation professionnelle sérieuse et stable, le préfet de la Seine-Maritime a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

8. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. C est fondé à demander l'annulation de la décision du 14 décembre 2021, par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour et, par voie de conséquence, des décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. L'exécution du présent jugement implique nécessairement, eu égard aux motifs qui le fondent, que le préfet compétent au regard du lieu de résidence de l'intéressé délivre à M. C, qui est titulaire d'un contrat d'apprentissage à la date du présent jugement, une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais d'instance :

10. M. C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Leroy, avocate de M. C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Leroy de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de la Seine-Maritime du 14 décembre 2021 rejetant la demande d'admission au séjour de M. C et l'obligeant à quitter le territoire français est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de délivrer à M. C une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Leroy une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Leroy renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Leroy et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 6 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Bailly, présidente,

Mme D et Mme B, conseillères.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 octobre 2022.

La rapporteure,

B. B

La présidente,

P. Bailly La greffière,

A. Hussein

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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