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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2202161

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2202161

mardi 6 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2202161
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1 ère Chambre
Avocat requérantLEROY Magali

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 mai 2022, M. B A, représenté par Me Leroy, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 février 2022 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours à compter du jugement à intervenir et de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois à compter de ce jugement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- elle méconnaît le droit à une bonne administration reconnu par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et par les principes généraux du droit de l'Union européenne ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- a été prise au terme d'une procédure irrégulière, faute pour le préfet d'avoir préalablement recueilli l'avis de la commission du titre de séjour ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur de droit ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnaît le droit à une bonne administration reconnu par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et par les principes généraux du droit de l'Union européenne ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle est illégale par exception de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle ne pouvait être adoptée dès lors qu'il remplit les conditions de délivrance de plein droit d'un titre de séjour ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

S'agissant des décisions fixant le pays de destination et octroyant un délai de départ volontaire de trente jours :

- elles méconnaissent le droit à une bonne administration reconnu par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et par les principes généraux du droit de l'Union européenne ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles sont entachées d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elles sont illégales par exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elles sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 juillet 2022, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu :

- la décision par laquelle le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions des articles L. 732-1 et R. 732-1-1 du code de justice administrative ;

- la décision du 6 avril 2022 par laquelle M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;

- l'ordonnance du 29 août 2022 fixant la clôture de l'instruction au 10 octobre 2022 à 12h ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2015-1740 du 24 décembre 2015 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Le Vaillant, conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A déclare être entré irrégulièrement en France le 21 janvier 2017. Le 18 avril 2017, il a été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance. Le 6 mai 2019, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Par l'arrêté attaqué du 24 février 2022, le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française. "

3. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. " Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. "

4. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

5. D'une part, le préfet de la Seine-Maritime a considéré, au regard en particulier des rapports émis par les services de la police aux frontières (PAF) le 4 mai 2021, que le jugement supplétif et l'acte de naissance dont s'est prévalu le requérant au soutien de sa demande d'admission au séjour, concernant M. B A né le 21 juillet 2001 à Diangounté Camara (Mali), ne pouvaient pas être regardés comme étant authentiques et que, dès lors, l'intéressé ne justifiait pas avoir été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance avant l'âge de seize ans. Il ressort de ces rapports que les services de la PAF ont estimé que le jugement supplétif n° 2902 rendu par le tribunal civil de Diema le 4 novembre 2016 était " falsifié ", relevant uniquement l'absence de majuscule au mot " foi " dans la devise de l'Etat malien figurant sur le timbre humide apposé sur ce document. Cependant, le timbre humide utilisé à titre de comparaison est celui d'un officier d'état-civil, apposé sur un acte ou un extrait d'acte de naissance, alors que le timbre humide remis en cause par les services de la PAF est celui d'un greffier en chef. Les services de la PAF ont également considéré que l'acte de naissance n° 455/CRDC du 8 novembre 2016, s'il présentait un fond d'impression, des mentions pré-imprimées, une mention des coordonnées de l'imprimerie et une numérotation conformes, était toutefois " falsifié " aux motifs que le numéro national d'identification " NINA " n'y figurait pas, que l'acte avait été établi par un 3ème adjoint alors que seuls les maires ont compétence pour l'établissement des actes d'état-civil dans les centres principaux d'état-civil et, enfin, que le timbre humide comprenait le mot " peuple " sans sa majuscule dans la devise de l'Etat malien. Toutefois, s'agissant du numéro " NINA ", le document présenté par l'analyse comme un " spécimen authentique de même nature " n'en comporte pas non plus. S'agissant de l'établissement de l'acte par un 3ème adjoint, l'analyse présente comme authentique un timbre humide mentionnant également un 3ème adjoint d'un centre principal d'état-civil. La seule irrégularité pouvant être regardée comme suffisamment établie par ces analyses documentaires, tenant à l'absence de majuscule au mot " peuple " sur le timbre humide apposé sur l'acte de naissance n° 455/CRDC, n'est pas de nature à remettre en cause l'authenticité des documents d'état-civil dont se prévaut le requérant. Dès lors, l'autorité administrative, qui se borne à se prévaloir des conclusions de ces analyses documentaires, n'apporte pas d'éléments suffisamment probants susceptibles de faire regarder les documents d'état civil du requérant comme irréguliers, falsifiés ou comme faisant état de faits ne correspondant pas à la réalité, s'agissant en particulier de sa date de naissance. Par suite, il doit être tenu pour établi que M. A a été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance avant l'âge de seize ans.

6. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que le requérant a été inscrit au centre de formation des apprentis (CFA) Simone Veil de Rouen, du 29 août 2017 au 30 juin 2019, pour la préparation d'un certificat d'aptitude professionnelle (CAP) " Boulanger ", formation dans le cadre de laquelle il a conclu un contrat d'apprentissage à compter du 25 septembre 2017, qu'il a exécuté jusqu'à son terme le 31 août 2019. S'il a échoué aux épreuves pour l'obtention de ce diplôme en juin 2019, il ressort des nombreux rapports établis par l'équipe éducative de l'institut départemental de l'enfance, de la famille et du handicap pour l'insertion (IDEFHI) que l'intéressé a été dans une démarche active afin de retrouver une formation professionnalisante. Il a ainsi effectué plusieurs périodes stages en 2020 et 2021 et a entrepris les démarches auprès du groupement d'établissements (Greta) de Rouen afin de conclure un contrat d'apprentissage avec un restaurateur dès le début de l'année 2020, ce projet n'ayant pas abouti en raison des alertes du Greta sur le manque de sérieux de cet employeur. M. A s'est finalement réinscrit, le 1er septembre 2021, au CFA Simone Veil de Rouen, pour la préparation d'un CAP " Boucher ", dans le cadre duquel il a conclu un contrat d'apprentissage courant du 1er septembre 2021 au 31 août 2023. Ainsi, il doit être regardé comme justifiant, à la date de la décision attaquée, de la réalité et du sérieux du suivi de sa formation. Par ailleurs, les nombreux avis de sa structure d'accueil font état de ses progrès, de son sérieux, de sa détermination et de sa volonté d'intégration. Enfin, si M. A reconnaît lui-même être toujours en contact avec sa famille restée dans son pays d'origine, cette seule circonstance, eu égard à ce qui précède, n'est pas de nature à remettre en cause son droit à bénéficier d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, M. A est fondé à soutenir que le préfet de la Seine-Maritime a méconnu ces dispositions.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision, contenue dans l'arrêté du 24 février 2022, par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour et, par voie de conséquence, des décisions, contenues dans le même arrêté, portant obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. L'annulation de l'arrêté attaqué, eu égard aux motifs qui la fondent, implique nécessairement que le préfet territorialement compétent délivre à M. A une carte de séjour temporaire, dans un délai qu'il y a lieu de fixer à deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Leroy, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Leroy de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 24 février 2022 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de délivrer à M. A un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Leroy la somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Leroy renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Magali Leroy et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 22 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Minne, président,

M. Deflinne, premier conseiller,

M. Le Vaillant, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 décembre 2022.

Le rapporteur,

Signé

A. LE VAILLANT

Le président,

Signé

P. MINNELe greffier,

Signé

N. BOULAY

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N. BOULAY

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