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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2202173

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2202173

jeudi 10 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2202173
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2 ème Chambre
Avocat requérantMARY-INQUIMBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 25 mai 2022, M. C B, représenté par Me Mary, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 17 mars 2022 par lequel le préfet de la Seine-Maritime lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de sa destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une carte de séjour temporaire valable un an, dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à la SELARL Mary et Inquimbert au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge, pour la SELARL Mary et Inquimbert, de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

La décision portant refus de séjour :

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration dès lors que le préfet ne lui a demandé aucune information complémentaire quant à l'état d'instruction de sa demande d'asile ;

- est illégale dès lors que le préfet n'a pas examiné l'intégralité de sa situation et aurait dû enregistrer sa demande d'asile après expiration de son délai de transfert vers les autorités espagnoles ;

- a été prise en violation de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- a été prise en violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- est insuffisamment motivée ;

- est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

- a été prise en violation de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il a la qualité de demandeur d'asile et bénéficie, du fait de cette qualité, du droit de se maintenir sur le territoire français jusqu'à l'examen de sa demande ;

- a été prise en violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

La décision portant fixation du pays de renvoi :

- est insuffisamment motivée ;

- est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

- a été prise en violation de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 juillet 2022, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 avril 2022 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Rouen.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D,

- et les observations de Me Mary, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant guinéen né le 5 juin 1989 à Kindia, entré sur le territoire français le 28 septembre 2019 selon ses déclarations, a sollicité le bénéfice de l'asile en France le 30 septembre suivant. Par un arrêté du 18 octobre 2019, le préfet de la Seine-Maritime a décidé du transfert de M. B vers les autorités espagnoles. Par un jugement n° 1904122 du 6 décembre 2019, devenu définitif, le magistrat désigné du tribunal administratif de Rouen a rejeté le recours formé par l'intéressé à l'encontre de cet arrêté. Le 15 décembre 2021, M. B a sollicité, auprès des services de la sous-préfecture du Havre, son admission exceptionnelle au séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué du 17 mars 2022, le préfet de la Seine-Maritime a refusé de faire droit à sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de sa destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

2. En premier lieu, la décision portant refus de séjour énonce l'ensemble des considérations de fait sur lesquelles elle se fonde, de manière suffisamment circonstanciée pour mettre utilement M. B en mesure d'en discuter les motifs. Elle est ainsi suffisamment motivée au regard des exigences du code des relations entre le public et l'administration, sans qu'y fasse obstacle la circonstance qu'elle ne mentionnerait pas l'ensemble des éléments relatifs à la situation personnelle de l'intéressé.

3. En deuxième lieu, la décision contestée mentionne expressément que M. B a été " identifié en Espagne ", que " la procédure Dublin a été clôturée, la responsabilité étant revenue à la France au motif des délais de transfert expirés ", et que " le recours de M. B a été rejeté par le tribunal administratif le 10 décembre 2019 ", cette dernière mention faisant référence au jugement n° 1904122 du 6 décembre 2019, notifié le 10 du même mois, mentionné au point précédent. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que dans le cadre de sa demande d'admission exceptionnelle au séjour adressée aux services de la sous-préfecture du Havre, M. B a expressément indiqué " avoir déjà résidé en France et obtenu une convocation, un récépissé, une carte de séjour ou une autorisation provisoire de séjour ", délivré par la préfecture de " Rouen " le " 05/11/2019 ", et a en outre indiqué le " numéro d'étranger " qui lui avait alors été attribué. Le préfet de la Seine-Maritime n'était nullement tenu de rechercher si la demande d'asile de l'intéressé avait été instruite par les autorités françaises, avant de se prononcer sur la demande d'admission exceptionnelle au séjour de M. B, présentée sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, cette circonstance étant sans lien avec la demande. Dans ces conditions, le préfet de la Seine-Maritime ne peut être regardé comme ayant entaché cette décision d'un défaut d'examen particulier de la situation de l'intéressé.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

5. En présence d'une demande de régularisation présentée sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'autorité administrative doit d'abord vérifier si des considérations humanitaires ou des motifs exceptionnels justifient la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale ", ensuite, en cas de motifs exceptionnels, si la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire " est envisageable.

6. En l'espèce, M. B réside en France depuis le 28 septembre 2019, soit depuis moins de trois ans à la date de la décision contestée. D'une part, il ressort des pièces du dossier que l'épouse et la fille mineure de M. B résident au Maroc et que sa mère et son fils mineur résident en Guinée, pays dans lequel il a vécu la majorité de son existence. Le requérant n'établit en outre pas avoir tissé des liens d'une intensité particulière sur le territoire français. D'autre part, le requérant se prévaut de son intégration sociale et professionnelle en France au regard du bénévolat qu'il effectue au sein de l'association des Restos du cœur et de la promesse d'embauche en contrat à durée déterminée d'insertion qu'il a obtenue le 6 avril 2022. Toutefois, par ces seuls éléments, et au vu de la courte durée de présence sur le territoire français du requérant, M. B ne peut être regardé comme justifiant d'une intégration sociale et professionnelle stable et ancrée en France. Ainsi, la situation personnelle et familiale du requérant ne permet pas de caractériser des considérations humanitaires ou des motifs exceptionnels au sens et pour l'application des dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et la situation professionnelle du requérant ne justifie pas que le préfet fasse application de ces mêmes dispositions ou usage de son pouvoir discrétionnaire de régularisation. Ce moyen doit, dès lors, être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

8. Compte tenu de ce qui a été dit au point 6 du présent jugement, la décision attaquée n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de M. B une atteinte disproportionnée au regard des buts poursuivis et n'a, dès lors, pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Ce moyen doit, par suite, être écarté.

9. En dernier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Seine-Maritime aurait entaché la décision contestée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur la situation personnelle du requérant.

10. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 17 mars 2022 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

11. Aux termes de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français. ".

12. Eu égard à ce qui a été dit au point 3 du présent jugement, en ne recherchant pas si la demande d'asile de M. B avait été instruite par les autorités françaises, le préfet de la Seine-Maritime a entaché la décision contestée d'illégalité au regard des dispositions précitées.

13. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens soulevés à l'encontre de la décision en litige, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 17 mars 2022 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français. Il y a lieu, par voie de conséquence, d'annuler la décision du même jour portant fixation du pays de sa destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

14. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet territorialement compétent de délivrer à M. B une attestation provisoire de séjour, du fait de sa qualité de demandeur d'asile, et de procéder au réexamen de sa situation, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

15. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, la SELARL Mary et Inquimbert peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que le conseil de M. B renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à la SELARL Mary et Inquimbert de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 17 mars 2022 par lesquelles le préfet de la Seine-Maritime a obligé M. B à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de sa destination sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de délivrer à M. B une attestation provisoire de séjour, du fait de sa qualité de demandeur d'asile, et de procéder au réexamen de sa situation, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à la SELARL Mary et Inquimbert une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que la SELARL Mary et Inquimbert renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à la SELARL Mary et Inquimbert et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 20 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

- Mme Bailly, présidente,

- Mme D et Mme A, conseillères.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2022.

La rapporteure,

D. DLa présidente,

P. BaillyLa greffière,

A. Hussein

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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