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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2202400

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2202400

lundi 11 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2202400
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique 2
Avocat requérantGOMEZ AUDREY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 juin 2022 à 14h03, M. A demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 juin 2022 par lequel le préfet de Loir-et-Cher l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé ;

2°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation et de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour sans délai, sous astreinte de 152,45 euros par jour de retard.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen approfondi de sa situation ;

- elle a été prise en violation du droit d'asile dès lors qu'il a formulé une demande d'asile lors de son audition, qui n'a pas été enregistrée en méconnaissance des articles L. 521-7 et R. 521-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'administration ne lui a pas délivré d'attestation de demande d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision de refus de délai de départ volontaire :

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est fondée sur une mesure d'éloignement elle-même illégale ;

- a été prise en méconnaissance de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il dispose de garanties de représentation suffisantes ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen personnalisé de sa situation ;

- elle est fondée sur une décision d'éloignement elle-même illégale ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

Par un mémoire en défense enregistré le 24 juin 2022 le préfet de Loir-et-Cher conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme C comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 7 juillet 2022 ont été entendus :

- le rapport de Mme C, magistrat désignée,

- les observations de Me Gomez, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant turc né le 17 juillet 1999, est entré en France en juin 2022 selon ses déclarations. Le 10 juin 2022 il a été interpellé à l'occasion d'un contrôle d'identité. Par l'arrêté attaqué du 11 juin 2022, le préfet de Loir-et-Cher l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de destination. Par un arrêté du même jour M. A a été placé en rétention administrative. En cours d'instance, il a été libéré par le juge des libertés et de la détention.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. En vertu de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, (), ou en application d'engagements identiques à ceux prévus par le même règlement. ". En vertu de l'article L. 521-7 dudit code : " Lorsque l'enregistrement de sa demande d'asile a été effectué, l'étranger se voit remettre une attestation de demande d'asile dont les conditions de délivrance et de renouvellement sont fixées par décret en Conseil d'Etat. () / La délivrance de cette attestation ne peut être refusée au motif que l'étranger est démuni des documents et visas mentionnés à l'article L. 311-1. Elle ne peut être refusée que dans les cas prévus aux c ou d du 2° de l'article L. 542-2. / Cette attestation n'est pas délivrée à l'étranger qui demande l'asile à la frontière ou en rétention. ". Le 2° de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : () 2° Lorsque le demandeur : (.) / b) a introduit une première demande de réexamen, qui a fait l'objet d'une décision d'irrecevabilité par l'office en application du 3° de l'article L. 531-32, uniquement en vue de faire échec à une décision d'éloignement ; / c) présente une nouvelle demande de réexamen après le rejet définitif d'une première demande de réexamen ; () ".

3. Par ailleurs, selon l'article R. 521-1 du même code : " () lorsqu'un étranger, se trouvant à l'intérieur du territoire français, demande à bénéficier de l'asile, l'enregistrement de sa demande relève du préfet de département et, à Paris, du préfet de police. ". Et selon son article R. 521-4 : " Lorsque l'étranger se présente en personne auprès de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, des services de police ou de gendarmerie ou de l'administration pénitentiaire, en vue de demander l'asile, il est orienté vers l'autorité compétente. () Ces autorités fournissent à l'étranger les informations utiles en vue de l'enregistrement de sa demande d'asile et dispensent pour cela la formation adéquate à leurs personnels. ".

4. Les dispositions susmentionnées ont pour effet d'obliger l'autorité de police à transmettre au préfet, et le préfet à enregistrer, une demande d'admission au séjour au titre de l'asile formulée par un étranger à l'occasion de son interpellation. En conséquence, elles font légalement obstacle à ce que l'autorité préfectorale fasse usage des pouvoirs que lui confèrent les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en matière d'éloignement des étrangers en situation irrégulière avant qu'il n'ait été statué sur cette demande d'admission au séjour au titre de l'asile. Ce n'est que dans le cas où la demande d'admission au séjour a été préalablement rejetée sur le fondement des c et d du 2° de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que cette autorité peut, le cas échéant, sans attendre que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ait statué, prononcer une obligation de quitter le territoire à l'encontre de l'étranger.

5. En l'espèce, il ressort du procès-verbal de l'audition de M. A, menée par les services de gendarmerie le 10 juin 2022 que, lorsqu'il a été interrogé sur le point de savoir s'il avait effectué des démarches administratives en vue de solliciter le bénéfice de l'asile, l'intéressé a répondu qu'il n'était en France que depuis quatre jours, qu'il avait l'intention de demander l'asile. Il a précisé qu'il s'estimait en danger dans son pays d'origine, la Turquie, en raison de sa participation à des manifestations et ses origines kurdes, qu'il a choisi de venir en France afin d'y présenter une demande d'asile, qu'il connaissait l'existence de l'OFPRA et avait tenté sans succès de joindre l'office par téléphone afin d'avoir un rendez-vous, et qu'il entendait déposer sa demande dès que possible. Il a conclu l'audition en indiquant qu'il préfèrait, compte tenu des dangers qu'il estime encourir du fait de ses origines kurdes, rester en France " et attendre l'asile ". Ce faisant, le requérant a clairement manifesté, à l'occasion de son interpellation, son intention de solliciter l'asile en France. Si le préfet de Loir-et-Cher fait valoir en défense que le requérant ne s'est rapproché d'aucune préfecture ni d'aucune structure de premier accueil des demandeurs d'asile pour solliciter une protection internationale depuis son arrivée en France, qu'il n'a pas saisi les autorités compétentes alors même qu'il connaît l'existence de l'OFPRA dont il a fait état durant son audition, ce qui permet de s'interroger sur la véracité des craintes du requérant en cas de retour dans son pays d'origine, aucune de ces circonstances ne permettait en tout état de cause de lui opposer un refus de délivrance d'une attestation de demandeur d'asile pour l'un des motifs énoncés à l'article L. 521-7 précité. Dans ces circonstances, l'autorité préfectorale était tenue d'enregistrer sa demande d'asile et ne pouvait pas légalement prononcer la mesure d'éloignement litigieuse à son encontre. Par suite, M. A est fondé, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, à soutenir que le préfet a méconnu les dispositions citées aux points 2 et 3 et à obtenir, pour ce motif, l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français. L'illégalité de cette décision prive de base légale les autres décisions contenues dans l'arrêté, portant refus de délai de départ volontaire, et fixation du pays de renvoi, lesquelles doivent donc être également annulées, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés par M. A.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

6. En application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'exécution du présent jugement implique que le préfet territorialement compétent procède au réexamen de la situation de M. A dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et lui délivre une autorisation provisoire de séjour dans l'attente. Il n'y a pas lieu en revanche d'assortir cette injonction d'une astreinte.

DECIDE :

Article 1er : L'arrêté en date du 11 juin 2022 par lequel le préfet de Loir-et-Cher a obligé M. B A à quitter sans délai le territoire français, et a fixé le pays à destination duquel il peut être renvoyé est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de réexaminer la situation de M. A dans le délai de deux mois à compter du présent jugement et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente de ce réexamen.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de Loir-et-Cher.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2022.

La magistrate désignée,

Signé :

C. CLa greffière,

Signé :

N. Protin

La République mande et ordonne au préfet de Loir-et-Cher en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

np

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