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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2202681

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2202681

jeudi 26 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2202681
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2 ème Chambre
Avocat requérantMARY-INQUIMBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 29 juin 2022, M. B E, représenté par la SELARL Mary et Inquimbert, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 avril 2022 par lequel le préfet de la Seine-Maritime lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une carte de séjour temporaire valable un an dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte journalière de 100 euros ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

La décision portant refus de titre de séjour :

- est entachée d'un vice de procédure faute de saisine de la commission du titre de séjour ;

- méconnait les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant et porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision de refus de séjour ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant et porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

La décision fixant le pays de renvoi :

- méconnaît le principe général du droit de l'Union européenne d'être entendu ;

- est illégale en raison de l'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour et portant obligation de quitter le territoire français ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par mémoire enregistré le 16 novembre 2022, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête, au motif que les moyens ne sont pas fondés.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 25 mai 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bailly, présidente ;

- et les observations de Me Vercoustre pour M. E.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant camerounais né le 5 avril 1981, entré en France selon ses déclarations au cours du mois d'octobre 2012 muni d'un titre de séjour délivré par les autorités espagnoles, a sollicité l'obtention d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " ainsi que son admission au séjour sur le fondement respectivement des dispositions du 7° de l'article L. 313-11 et de l'article L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicables. Sa demande a été rejetée le 7 août 2018 par un arrêté du préfet de la Seine-Saint-Denis, qui lui a également fait obligation de quitter le territoire français. Le 3 février 2022, M. E a demandé le même titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué du 12 avril 2022, le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer le titre sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Il ressort des pièces du dossier que, venant d'Espagne où il séjournait régulièrement, M. E est entré en France au cours du mois d'octobre 2012 puis a élu domicile en Île-de-France. De son union avec Mme C, ressortissante guinéenne titulaire d'une carte de résident, sont nés deux enfants, en 2014 et 2015. Alors même que le couple a vécu géographiquement séparé pendant plusieurs années, M. E, sans domicile stable ayant en dernier lieu élu domicile auprès du secours populaire à Livry-Gargan et Mme C résidant en dernier lieu à Nangis avec leurs deux enfants et deux autres enfants nés d'une précédente union de l'intéressée, le requérant produit de nombreuses attestations permettant d'établir qu'il accompagnait durant toute cette période ses enfants de manière assidue dans leurs diverses activités, notamment scolaires. A cet égard, les différents directeurs d'établissement relèvent la présence régulière de M. E pour accompagner ses enfants et les prendre en charge à la sortie de l'école. Il participe en outre aux réunions et rencontres scolaires organisées. De plus, si les versements ponctuels réalisés en 2017 et 2020 par le requérant au profit de sa compagne dont il vivait séparé ne permettent pas d'établir suffisamment l'octroi d'une aide matérielle, il ressort cependant des autres pièces du dossier que les ressources de l'intéressé étaient limitées et que son parcours socio-professionnel sur le territoire est précaire. L'existence d'une participation effective à l'entretien et l'éducation des enfants est également pleinement renforcée par la circonstance, bien que contemporaine à l'arrêté attaqué, selon laquelle l'ensemble de la cellule familiale réside désormais à la même adresse dans la commune du Havre. Il s'ensuit, alors même que l'intéressé a été destinataire d'une décision du préfet de la Seine-Saint-Denis du 7 août 2018 l'obligeant à quitter le territoire français, qu'eu égard aux circonstances particulières de l'espèce, à l'âge des enfants du couple, à la stabilité de la relation conjugale et à la circonstance que la compagne de l'intéressé, qui ne possède pas la même nationalité que lui, vit en France sous couvert d'une carte de résident, la décision de refus de titre de séjour et portant obligation de quitter le territoire français prise par le préfet de la Seine-Maritime à l'encontre de M. E est intervenue en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. E est fondé à demander l'annulation de la décision du 12 avril 2022 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français, en toutes ses dispositions.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

5. L'annulation prononcée, eu égard à ses motifs, implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet territorialement compétent de délivrer à M. E, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

6. M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que la SELARL Mary et Inquimbert, avocate de M. E, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à celle-ci de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de la Seine-Maritime du 12 avril 2022 rejetant la demande d'admission au séjour de M. E et l'obligeant à quitter le territoire français est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de délivrer à M. E une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à la SELARL Mary et Inquimbert une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de renonciation de sa part à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B E, à la SELARL Mary et Inquimbert et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 15 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Bailly, présidente,

Mme D et Mme A, conseillères,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 janvier 2023.

La présidente-rapporteure,

P. Bailly

L'assesseure la plus ancienne,

D. D

La greffière,

A. Hussein

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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