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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2203027

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2203027

jeudi 28 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2203027
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique
Avocat requérantLEROY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 juillet 2022, M. B C, représenté par Me Leroy, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 juillet 2022 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a prolongé son assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'annuler les modalités d'assignation à résidence en exigeant qu'il ne se présente qu'une fois par semaine, uniquement le vendredi ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 960 euros TTC à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnelle, à lui verser directement sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté méconnaît le droit à une bonne administration incluant, notamment, le droit d'être entendu, le principe du contradictoire et les obligations de motivation et d'examen complet et sérieux de sa situation ;

- l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour prive de base légale la mesure d'assignation à résidence ;

- cet arrêté porte atteinte tant au droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales qu'à l'intérêt supérieur de ses enfants protégé par l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- en ce qu'elles l'astreignent à se présenter deux fois par semaine au commissariat, les modalités de l'assignation à résidence présentent un caractère disproportionné eu égard à sa composition familiale, à ses conditions d'existence et à son activité professionnelle.

Par un mémoire enregistré le 22 juillet 2022, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. A comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers et des décisions relatives à la rétention des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter, VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les observations de Me Leroy, représentant M. C, qui reprend les conclusions et moyens exposés dans la requête, et ajoute que le requérant, qui n'a pu présenter ses observations sur la prolongation de l'assignation à résidence, n'a pas été mis en mesure d'informer en temps utile l'administration que l'exécution de la mesure d'éloignement prise à l'encontre de son épouse était suspendue, que sa femme et ses enfants ne peuvent, en raison du caractère suspensif du recours, être éloignés du territoire français et que le préfet ne justifie pas que son éloignement demeure une perspective raisonnable,

- et les observations de M. C qui indique qu'il exerce la profession de ravaleur et qu'en raison de ses obligations professionnelles, les modalités de l'assignation à résidence sont contraignantes et qu'il souhaite que les obligations de présentation au commissariat soient réduites à une journée par semaine, le vendredi à 17 heures.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent ni représenté.

En application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, la clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant kosovar né le 15 juin 1987 à Pjetërshticë, qui déclare être entré en France le 29 novembre 2016, accompagné de sa femme et de leur fille, a présenté le 20 octobre 2017, à la suite du rejet de sa demande d'asile, une demande de titre de séjour pour raisons de santé. Par un arrêté du 12 novembre 2018, dont la légalité a été confirmée par le tribunal administratif de Rouen par un jugement du 28 février 2019, le préfet de la Seine-Maritime a refusé de faire droit à cette demande. Par un arrêté du 13 janvier 2020, le préfet a rejeté la nouvelle demande de titre de séjour présentée par l'intéressé, arrêté dont le tribunal administratif et la cour administrative d'appel ont confirmé la légalité par des décisions du 8 septembre 2020 et du 21 septembre 2021. Par des arrêtés du 7 juin 2022, le préfet de la Seine-Maritime a de nouveau édicté à son encontre une décision de refus de titre de séjour assortie d'une obligation de quitter le territoire français et l'a en outre assigné à résidence pendant quarante-cinq jours. Par un jugement du 16 juin 2022, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Rouen a renvoyé les conclusions tendant à l'annulation du refus de titre de séjour à la formation collégiale de jugement et rejeté le surplus des demandes. M. C demande, par la présente requête, l'annulation de l'arrêté du 19 juillet 2022 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a prolongé son assignation à résidence.

Sur la demande d'aide juridictionnelle :

2. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. L'arrêté attaqué énonce l'ensemble des considérations de droit et de fait sur lesquelles s'est fondé le préfet pour prolonger l'assignation à résidence du requérant. Par suite, et alors même qu'il ne fait pas état de la scolarisation de ses enfants ni ne vise les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant qui, au demeurant, n'en constituent pas la base légale, cet arrêté est suffisamment motivé.

4. M. C soutient que le principe général du droit de l'Union européenne d'être entendu, préalablement à l'édiction d'un acte faisant grief, constitutif du respect des droits de la défense, n'a pas été respecté. Toutefois, ainsi que l'a jugé la Cour de justice de l'Union européenne dans son arrêt C-383/13 du 10 septembre 2013, il appartient au juge national chargé de l'appréciation de la légalité de cette mesure de vérifier, lorsqu'il estime être en présence d'une irrégularité affectant le droit d'être entendu, si, en fonction des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, cette irrégularité procédurale a effectivement privé celui qui l'invoque de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent du fait des observations et des éléments que l'intéressé a été privé de faire valoir, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie. En l'espèce, M. C a été entendu, en présence de son conseil, par les services de police le 18 mai 2022, préalablement à la première assignation à résidence, et a été invité à présenter ses observations. Il ne démontre pas avoir été dans l'impossibilité, entre le 8 juin et le 19 juillet 2022, à l'occasion notamment de sa présentation au commissariat, de présenter des observations écrites ou orales sur sa situation afin de compléter les observations qu'il avait été invité à formuler le 18 mai 2022. Si M. C n'a pas été de nouveau entendu avant que ne soit prolongée son assignation à résidence, il ne fait état d'aucun élément nouveau sur sa situation personnelle qui aurait été de nature à avoir une influence sur la décision de prolongation. La circonstance que l'exécution de la mesure d'éloignement prise à l'encontre de son épouse soit suspendue ainsi qu'il le soutient à l'audience ne constitue pas une information, qui, si elle avait été portée à la connaissance de l'administration, aurait pu aboutir à l'adoption d'une décision différente. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu, tel qu'il est garanti par le principe général du droit de l'Union européenne, doit être écarté.

5. Il résulte des dispositions des livres V et VII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure administrative et contentieuse auxquelles sont soumises l'intervention et l'exécution des décisions d'assignation à résidence. Dès lors, les dispositions de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration ne sauraient être utilement invoquées à l'encontre de la décision attaquée.

6. Le moyen tiré de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour n'est pas assorti des précisions nécessaires permettant d'en apprécier le bien-fondé. En tout état de cause, dès lors que la prolongation de l'assignation à résidence n'a pas pour base légale cette décision ni n'a été prise pour son exécution, M. C ne peut utilement invoquer, par voie d'exception, l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour à l'encontre de l'assignation à résidence.

7. Il ressort des pièces du dossier que le préfet a procédé, avant de prolonger l'assignation à résidence, à un examen complet de la situation personnelle du requérant.

8. Il ressort des pièces du dossier que les autorités kosovares ne se sont pas opposées à l'éloignement du requérant et qu'un vol à destination de Pristina est prévu le 1er septembre 2022. L'exécution de l'obligation de quitter le territoire français demeure ainsi une perspective raisonnable justifiant que le préfet prolonge l'assignation à résidence pendant quarante-cinq jours. Par suite, le moyen doit être écarté.

9. M. C soutient qu'en raison de ses origines askhali, sa belle-famille n'a pas accepté le mariage avec son épouse, cette union étant interdite selon les règles traditionnelles du Kanun, qu'il a dû quitter le Kosovo en raison de menaces de mort, que sa ferme a été brûlée, qu'il réside en France depuis le 29 novembre 2016 avec son épouse, que ses deux enfants y sont scolarisés et qu'il justifie d'une réelle intégration sociale et professionnelle. Toutefois, les circonstances ainsi alléguées par le requérant, qui sont sans incidence sur la légalité de la prolongation de l'assignation à résidence, ne permettent pas de contester utilement les motifs de la décision litigieuse. Par ailleurs, si M. C fait valoir qu'il bénéficie d'un contrat à temps complet comme ouvrier du bâtiment et débute son travail à 7 heures, il n'établit pas, par cette seule circonstance, que ses obligations professionnelles ne seraient pas compatibles avec les modalités de l'assignation à résidence, le requérant, qui travaille au demeurant de manière irrégulière, ne pouvant en tout état de cause se prévaloir de ses contraintes honoraires pour contester les modalités de l'assignation à résidence. Il ne ressort pas ainsi des pièces du dossier que cette mesure et les obligations de présentation au commissariat ne seraient pas adaptées, nécessaires et proportionnées aux finalités qu'elles poursuivent. Pour les mêmes motifs, et dès lors que l'assignation à résidence n'a en outre ni pour objet ni pour effet d'éloigner le requérant du territoire français et ainsi de le séparer de sa femme et de ses enfants, le préfet n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale ni n'a méconnu l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Il ne ressort pas davantage des pièces du dossier que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle du requérant.

10. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 19 juillet 2022 du préfet de la Seine-Maritime.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Leroy et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 juillet 2022.

Le magistrat désigné,

S. A La greffière,

A. LENFANT

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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