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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2203386

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2203386

mardi 23 août 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2203386
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique
Avocat requérantMARY-INQUIMBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 août 2022, M. A B, représenté par la SELARL Mary et Inquimbert, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle, à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 17 août 2022 par lequel le préfet de la Seine-Maritime lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'un an ;

3°) d'annuler l'arrêté du 17 août 2022 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence ;

4°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour sans délai, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat et au bénéfice de son conseil la somme de 1 500 euros au titre de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

L'obligation de quitter le territoire français :

- a été adoptée en méconnaissance de son droit d'être entendu ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

La décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- a été adoptée en méconnaissance de son droit d'être entendu ;

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît les articles L. 612-2 3°) et L. 612-3 3°) 4°) et 8°) du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

La décision fixant son pays de destination :

- est illégale pour être fondée sur une obligation de quitter le territoire français illégale ;

- a été adoptée en méconnaissance de son droit d'être entendu ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

L'interdiction de retour sur le territoire français :

- est illégale pour être fondée sur une obligation de quitter le territoire français illégale ;

- a été adoptée en méconnaissance de son droit d'être entendu ;

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

L'assignation à résidence :

- est illégale pour être fondée sur une obligation de quitter le territoire français illégale ;

- a été adoptée en méconnaissance de son droit d'être entendu ;

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît les dispositions des articles L. 731-1 et L. 732-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- procède d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 août 2022, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C comme juge du contentieux des décisions relatives à l'éloignement et à la rétention des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter et VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C ;

- les observations de Me Vercoustre substituant Me Inquimbert, représentant M. B, qui reprend et développe les moyens soulevés dans la requête.

- les observations de M. B, assisté de Mme D, interprète en turc.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent ni représenté.

En application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, la clôture d'instruction est intervenue à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant géorgien né le 10 mars 1991, déclare être entré en France le 16 février 2015. Le 11 juillet 2016, sa demande d'asile a été rejetée par l'OFPRA, décision confirmée par un arrêt de la CNDA en date du 7 mars 2017. Le 30 juin 2017, il a fait l'objet d'un arrêté portant obligation de quitter le territoire français du préfet de la Seine-Saint-Denis auquel il ne s'est pas conformé. Le 17 août 2022, il a fait l'objet d'un contrôle d'identité dans la gare du Havre puis a été placé en retenue administrative. Par un arrêté du 17 août 2022, le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'un an. Par un arrêté du même jour, le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. M. B demande l'annulation de ces décisions.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B a été entendu le 17 août 2022 par les services de la Police aux Frontières du Havre, audition au cours de laquelle il a pu porter à la connaissance de l'autorité administrative tous les éléments qu'il estimait pertinents relatifs à sa situation personnelle. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu, garanti par un principe général du droit de l'Union européenne, doit être écarté.

4. En deuxième lieu, si M. B se prévaut d'une durée de résidence de près de sept ans en France, il n'est cependant pas contesté qu'il n'a jamais effectué de demande de titre de séjour après le rejet définitif de sa demande d'asile, en mars 2017. En outre, l'intéressé est célibataire et sans charge de famille sur le territoire national. Il n'est pas soutenu qu'il serait dépourvu d'attaches personnelles et familiales en Turquie, où il a vécu la majeure partie de son existence. Enfin, et à supposer que le succinct document versé aux débats puisse être regardé comme tel, la circonstance qu'il dispose d'une promesse d'embauche établie en février 2022 par la société Altun 76, pour un emploi dont la nature n'est pas même spécifiée, n'est pas de nature à démontrer qu'il a fixé en France le centre de sa vie privée et familiale. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, lesquelles n'ont, au demeurant, pas à être appréciées en distinguant les éléments relatifs à la vie privée de ceux relatifs à la vie familiale, doit être écarté.

5. En troisième lieu, au regard de l'ensemble des éléments précédemment exposés, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation, invoqué de façon générale, doit être écarté.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

6. En premier lieu, la décision, qui comporte les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement, est suffisamment motivée.

7. En deuxième lieu, pour les motifs indiqués au point n° 3, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.

8. En troisième lieu, la double circonstance que M. B détienne une carte d'identité turque et qu'il dispose d'un hébergement chez son frère, au Havre, ne saurait, à elle-seule, caractériser l'existence de garanties de représentation alors qu'il n'est pas contesté que l'intéressé ne s'est pas conformé à l'obligation de quitter le territoire français qui lui a été faite, en 2017, par le préfet de la Seine-Saint-Denis, et qu'il n'a jamais entamé de démarches visant à régulariser sa situation administrative depuis le rejet de sa demande d'asile par la CNDA. Dans ces conditions, le préfet de la Seine-Maritime était fondé à regarder comme établi le risque que M. B se soustraie à la mesure d'éloignement et, pour ce motif, à lui refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire. La décision litigieuse n'est, dès lors, entachée d'aucune méconnaissance des dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le moyen soulevé en ce sens doit être écarté.

9. En quatrième lieu, au regard de l'ensemble des éléments précédemment exposés, l'erreur manifeste d'appréciation, invoquée par le requérant de façon générale, n'est pas établie.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

10. En premier lieu, l'obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, M. B n'est pas fondé à exciper de son illégalité à l'encontre de la décision fixant son pays de renvoi.

11. En deuxième lieu, pour les motifs indiqués au point n° 3, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.

12. En troisième lieu, la décision, qui vise l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, rappelle la nationalité du requérant et précise que l'intéressé n'établit pas être exposé au risque de subir des traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine, est suffisamment motivée.

13. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

14. Si M. B, dont la demande d'asile a été rejetée par l'OFPRA et la CNDA, soutient que sa vie et sa sécurité sont en danger en cas de retour en Turquie en raison de ses origines kurdes, il n'apporte toutefois aucun élément précis de nature à établir la réalité des risques auxquels il dit être exposé. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peut qu'être écarté.

15. En cinquième lieu, eu égard aux motifs précédemment exposés, l'erreur manifeste d'appréciation invoquée par le requérant n'est pas établie.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

16. En premier lieu, l'obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, M. B n'est pas fondé à exciper de son illégalité à l'encontre de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français litigieuse.

17. En deuxième lieu, pour les motifs indiqués au point n° 3, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.

18. En troisième lieu, la décision litigieuse, qui vise l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et rappelle, notamment, que M. B s'est soustrait à une précédente mesure d'éloignement, est suffisamment motivée.

19. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ".

20. En l'espèce, eu égard à ce qui a été exposé au point n° 14, les risques pesant sur sa sécurité dont fait état M. B en cas de retour en Turquie, ne peuvent être tenus pour constitutifs de circonstances humanitaires justifiant qu'une interdiction de retour sur le territoire français ne soit pas prononcée à son encontre. Par suite, le préfet de la Seine-Maritime n'a pas méconnu les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en adoptant la décision litigieuse.

21. En cinquième lieu, pour les motifs exposés au point n° 4, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

22. En sixième lieu, au regard de l'ensemble des éléments précédemment exposés, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation ne peut être accueilli.

En ce qui concerne l'assignation à résidence :

23. En premier lieu, l'obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, M. B n'est pas fondé à exciper de son illégalité à l'encontre de la décision portant assignation à résidence litigieuse.

24. En deuxième lieu, pour les motifs indiqués au point n° 3, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.

25. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 732-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées. ".

26. L'arrêté attaqué vise et reproduit les dispositions du 1°) de l'article L. 731-1 et de l'article L. 732-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il fait application. Il indique que M. B, qui dispose d'une carte nationale d'identité turque en cours de validité, fait l'objet d'une mesure d'éloignement sans délai exécutoire et qu'il est nécessaire de l'assigner à résidence pour une durée de quarante-cinq jours afin d'effectuer les démarches consulaires en vue de mettre en œuvre son éloignement vers son pays d'origine. Il précise que l'exécution de la mesure d'éloignement demeure une perspective raisonnable. Cet arrêté comporte ainsi les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

27. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ".

28. Au cas d'espèce, l'arrêté litigieux a été adopté en vue d'exécuter une obligation de quitter le territoire français sans délai. En outre, il n'est pas établi que la durée de 45 jours, de l'assignation à résidence de M. B, pour permettre aux services préfectoraux d'effectuer les démarches consulaires en vue de mettre en œuvre son éloignement vers la Turquie, présenterait un caractère disproportionné au regard des buts poursuivis. Au surplus, il n'incombe pas à l'autorité administrative de détailler, dans l'arrêté décidant d'une assignation à résidence adoptée en application de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les circonstances qui constituent le caractère raisonnable de la perspective d'éloignement d'un étranger faisant l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai ou dont le délai de départ volontaire a expiré. Il appartient en revanche à l'étranger qui conteste cet élément d'apporter des éléments de nature à caractériser l'absence de caractère raisonnable de cette perspective ou la preuve qu'il peut quitter immédiatement le territoire français. Au regard de l'ensemble de ces éléments, le moyen tiré de l'erreur de droit dans la mise en œuvre des dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

29. En dernier lieu, au regard des éléments précédemment exposés, l'erreur manifeste d'appréciation, invoquée de façon générale par le requérant, n'est pas établie.

30. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation des arrêtés du 17 août 2022.

D É C I D E :

Article 1er : M. B est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à la SELARL Mary et Inquimbert et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 août 2022.

Le magistrat désigné,

C. C

La greffière,

A. LENFANT

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2203386

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