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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2203482

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2203482

jeudi 26 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2203482
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2 ème Chambre
Avocat requérantBOYLE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 25 août et 6 décembre 2022, Mme B D, représentée par Me Boyle, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 6 mai 2022 par lequel le préfet de l'Eure a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Eure, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale ", à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour notamment " étranger malade ", le tout dans le délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Eure de lui restituer son passeport ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, à titre principal, à verser directement à son conseil au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Mme B D soutient que l'arrêté attaqué :

o est entaché d'un vice d'incompétence ;

o est insuffisamment motivé et méconnaît la protection temporaire des ressortissants ukrainiens prévue par la décision n°2022/382/UE du 4 mars 2022 ;

o méconnaît l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entaché d'erreur d'appréciation dans l'application de ces dispositions ;

o méconnaît l'article L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

o méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur d'appréciation dans l'application de ces dispositions ;

o est entaché d'une erreur de droit dès lors que l'article L. 612-1 et l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en tant qu'ils restreignent la possibilité d'accorder un délai de départ volontaire supérieur à trente jours à une situation exceptionnelle, sont contraires l'article 7.2 de la directive n° 2008/115/CE du 16 décembre 2008 ;

o est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

o méconnaît l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entaché d'erreur d'appréciation dans l'application de ces dispositions ;

o méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entaché d'erreur d'appréciation dans l'application de ces dispositions ;

o méconnaît l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 octobre 2022, le préfet de l'Eure conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés par Mme B D ne sont pas fondés.

Par décision du 20 juillet 2022, Mme B D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfants ;

- la décision n° 2022/382/UE du 4 mars 2022 ;

- la directive n° 2008/115/CE du 16 décembre 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme G,

- et les observations de Me Boyle, représentant Mme B D.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B D, ressortissante camerounaise née le 20 septembre 1987 à Mbenoa, entrée en France le 1er mars 2022 en provenance d'Ukraine où elle résidait sous couvert d'un titre de séjour temporaire, a sollicité son admission au séjour sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile et a été munie d'une autorisation provisoire de séjour d'une durée d'un mois. Par l'arrêté attaqué du 6 mai 2022, le préfet de l'Eure a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement.

2. En premier lieu, par un arrêté n° DCAT-SJIPE-2022-12 du 11 février 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs, le préfet de l'Eure a donné délégation à M. J H, chef du bureau migration et intégration, à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département de l'Eure, à l'exception de certains actes parmi lesquels ne figurent pas les décisions relatives au séjour et à l'éloignement des étrangers. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées manque en fait et doit, par suite, être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué, qui vise les textes dont il fait application, expose la situation personnelle et familiale de Mme B D et mentionne les motifs pour lesquels elle ne peut prétendre à la délivrance d'un titre de séjour. De plus, la protection temporaire prévue par la décision n°2022/382/UE du 4 mars 2022 ne peut lui être accordée puisqu'elle ne bénéficie pas de la nationalité ukrainienne. En outre, le préfet de l'Eure a accordé à la requérante un délai de départ volontaire de trente jours, lequel constitue le délai de droit commun pour exécuter spontanément une mesure d'éloignement, il n'était, donc, pas tenu de motiver spécifiquement cette mesure. Cet arrêté énonce, ainsi, les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée manque en fait et doit, par suite, être écarté.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil,1 depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ". Aux termes de l'article L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant ". Enfin, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ".

5. Mme B D, arrivée sur le territoire français en mars 2022, se prévaut de la présence en France de son fils E B D, ressortissant français, qui réside en France depuis mai 2015. Cependant, le fils de K D réside chez la tante de cette dernière, Mme A F, qui a obtenu la délégation de l'autorité parentale par décision du 7 juin 2021. Il ressort des motifs de ce jugement que Mme A F n'a eu aucun contact avec Mme B D depuis 2015 et que cette dernière, qui vivait alors en Ukraine, ne cherche pas à contacter son fils. Si la requérante justifie son retour en France pour reprendre ses obligations d'autorité parentale, elle n'établit pas l'intensité des liens avec son enfant ni la contribution à son éducation, qu'elle soit pécuniaire ou affective. Par ailleurs, Mme B D n'établit pas être dépourvue de liens à l'étranger, du fait qu'elle a vécu dans son pays d'origine jusqu'à l'âge de 32 ans. Ainsi, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le préfet aurait méconnu les dispositions des articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en rejetant sa demande d'admission au séjour.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. Sous réserve de l'accord de l'étranger et dans le respect des règles de déontologie médicale, les médecins de l'office peuvent demander aux professionnels de santé qui en disposent les informations médicales nécessaires à l'accomplissement de cette mission. Les médecins de l'office accomplissent cette mission dans le respect des orientations générales fixées par le ministre chargé de la santé. Si le collège de médecins estime dans son avis que les conditions précitées sont réunies, l'autorité administrative ne peut refuser la délivrance du titre de séjour que par une décision spécialement motivée. Chaque année, un rapport présente au Parlement l'activité réalisée au titre du présent article par le service médical de l'office ainsi que les données générales en matière de santé publique recueillies dans ce cadre. ". Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14. Les modalités d'application du présent article sont définies par décret en Conseil d'Etat. ".

7. Pour demander l'annulation de la décision en litige au motif qu'elle méconnaitrait les dispositions précitées de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, Mme B D joint à sa requête deux certificats médicaux datant de mars et avril 2022. Elle n'a cependant pas fait valoir ces éléments aux services de la préfecture ni effectué une demande de titre de séjour sur le fondement de ces dispositions. Le préfet n'a pas davantage examiné d'office si Mme B D pouvait bénéficier d'un titre de séjour sur ce fondement. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'existence d'un autre motif de demande de titre de séjour, inopérant, doit être écarté.

8. En cinquième lieu, la situation personnelle et familiale de la requérante, telle qu'elle a été précédemment exposée, ne relève pas de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels au sens des dispositions précitées de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, Mme B D n'est pas fondée à soutenir que la décision portant refus de titre de séjour aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels cette mesure a été prise. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de la convention internationale des droits de l'enfant doivent être écartés. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision sur la situation personnelle de l'intéressé ne peut être accueilli.

9. En sixième lieu, les dispositions de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoient que, pour satisfaire à l'obligation qui lui a été faite de quitter le territoire français, l'étranger dispose d'un délai de trente jours à compter de sa notification pour rejoindre tout pays dans lequel il est légalement admissible et que l'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. Aux termes de l'article 7 de la directive du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier : " 1. La décision de retour prévoit un délai approprié allant de sept à trente jours pour le départ volontaire, sans préjudice des exceptions visées aux paragraphes 2 et 4. () 2. Si nécessaire, les États membres prolongent le délai de départ volontaire d'une durée appropriée, en tenant compte des circonstances propres à chaque cas, telles que la durée du séjour, l'existence d'enfants scolarisés et d'autres liens familiaux et sociaux. ". En prévoyant qu'un étranger faisant l'objet d'une obligation de quitter le territoire français peut, eu égard à sa situation personnelle, se voir accorder un délai de départ volontaire supérieur à trente jours à titre exceptionnel, les dispositions de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'ont pas eu pour objet et ne sauraient avoir pour effet de méconnaître le principe, posé par l'article 7 de la directive du 16 décembre 2008, selon lequel ce délai, de sept à trente jours en principe, peut être prolongé en cas de nécessité au regard de circonstances propres à la situation de l'étranger. Dès lors, le moyen tiré de l'exception d'inconventionnalité de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au regard de l'article 7 de la directive n°2008/115/CE, doit être écarté.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête de Mme B D aux fins d'annulation de l'arrêté attaqué doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte. L'Etat n'étant pas la partie perdante dans la présente instance, les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme I B D, à Me Boyle et au préfet de l'Eure.

Délibéré après l'audience du 12 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Bailly, présidente,

Mme L et Mme C, conseillères,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 janvier 2023.

La présidente,

Signé :

P. G

L'assesseure la plus ancienne,

Signé :

D. L

La greffière,

Signé :

A. Hussein

La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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