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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2203501

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2203501

jeudi 30 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2203501
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2 ème Chambre
Avocat requérantAIT-TALEB

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I.- Par une requête enregistrée le 8 août 2022, sous le n° 2203245, M. A C, représenté par Me Aït Taleb, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, la décision du 2 août 2022 par laquelle le directeur de la maison d'arrêt de Rouen l'a placé, à titre préventif, en cellule disciplinaire ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat, à titre principal, une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et à titre subsidiaire, la même somme à lui verser directement au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été signée par une personne ne disposant pas d'une délégation de signature régulièrement affichée ;

- elle est fondée sur des faits matériellement inexacts ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 231-2 et R. 234-19 du code pénitentiaire.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 février 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 septembre 2022.

II.- Par une requête enregistrée le 28 août 2022, sous le n° 2203501, M. A C, représenté par Me Aït Taleb, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, la décision implicite par laquelle la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes a rejeté son recours administratif préalable obligatoire contre la décision du 4 août 2022 du président de la commission de discipline de la maison d'arrêt de Rouen ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat, à titre principal, une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et à titre subsidiaire, la même somme à lui verser directement au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'illégalité dès lors que la décision du 2 août 2022 le plaçant, à titre préventif, en cellule disciplinaire, signée par une personne ne disposant pas d'une délégation de signature régulièrement publiée et méconnaissant les dispositions des articles L. 231-2 et R. 234-19 du code pénitentiaire, est elle-même entachée d'illégalité ;

- elle est intervenue au terme d'une procédure irrégulière dès lors que :

. le compte-rendu d'incident prévu à l'article R. 234-12 du code pénitentiaire ne mentionne pas les prénom, nom et qualité de son auteur, en méconnaissance de l'article de l'article L. 111-2 du le code des relations entre le public et l'administration ;

. l'absence de cette mention ne permet pas de s'assurer que l'agent auteur du compte-rendu d'incident est celui ayant été témoin des faits, ni qu'il ne s'agit pas de l'auteur du rapport ;

- elle est fondée sur des faits matériellement inexacts ;

- elle méconnaît le champ d'application de la loi dès lors que la procédure disciplinaire a été conduite sur le fondement de dispositions du code de procédure pénale abrogées à compter du 1er mai 2022 ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 février 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que la requête est irrecevable dès lors qu'elle est dirigée contre la décision du président de la commission de discipline.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 septembre 2022.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code pénitentiaire ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Cotraud, premier conseiller,

- et les conclusions de Mme Thielleux, rapporteure publique.

Les parties n'étaient pas présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes nos 2203245 et 2203501, qui concernent la situation d'un même détenu, présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a donc lieu de les joindre pour statuer par un même jugement.

2. Par une décision du 4 août 2022, le président de la commission de discipline de la maison d'arrêt de Rouen a prononcé à l'encontre de M. C une sanction de mise en cellule disciplinaire de six jours, dont trois jours avec sursis actif pendant six mois, pour avoir, le 2 août 2022, commis des violences sur un de ses codétenus. Par son silence gardé pendant un mois sur le recours administratif préalable obligatoire formé contre cette décision par l'intéressé, par courrier du 11 août 2022, la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes a implicitement rejeté ce recours. M. C demande l'annulation de cette décision dans l'instance n° 2203501. Par une décision du 2 août 2022, contestée dans l'instance n° 2203278, la directrice de la maison d'arrêt de Rouen a placé M. C, à titre préventif, en cellule disciplinaire.

Sur l'aide juridictionnelle :

3. Aux termes de l'article 38 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " La contribution versée par l'Etat est réduite, selon des modalités fixées par décret en Conseil d'Etat, lorsqu'un avocat ou un avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation est chargé d'une série d'affaires présentant à juger des questions semblables ". Aux termes de l'article 92 du décret du 28 décembre 2020 susvisé : " La part contributive versée par l'Etat à l'avocat, ou à l'avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation, choisi ou désigné pour assister plusieurs personnes dans une procédure reposant sur les mêmes faits en matière pénale ou dans un litige reposant sur les mêmes faits et comportant des prétentions ayant un objet similaire dans les autres matières est réduite par le juge de 30 % pour la deuxième affaire, de 40 % pour la troisième, de 50 % pour la quatrième et de 60 % pour la cinquième et s'il y a lieu pour les affaires supplémentaires ".

4. Dès lors que, ainsi qu'il a été dit au point 1, les requêtes nos 2203245 et 2203501 concernent la situation d'un même détenu qui, assisté d'un même avocat, conduisent à trancher des questions semblables, la part contributive de l'Etat sera réduite de 30 % dans l'instance n° 2203501 en application des dispositions précitées.

Sur la requête n° 2203245 :

5. En premier lieu, par arrêté du 13 juin 2022, affiché le même jour dans la salle de la commission de discipline et régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Seine-Maritime du 1er juillet, M. D B, capitaine pénitentiaire, a reçu délégation de la directrice de la maison d'arrêt de Rouen à l'effet de signer, à compter du 27 juin 2022, les décisions de placement, à titre préventif, en cellule disciplinaire. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté.

6. En second lieu, aux termes de l'article L. 231-2 du code pénitentiaire : " En cas d'urgence, les personnes détenues peuvent faire l'objet, à titre préventif, d'un placement en cellule disciplinaire ou d'un confinement en cellule individuelle. Cette mesure ne peut excéder deux jours ouvrables ". Aux termes de l'article R. 234-19 du même code : " En application de l'article L. 231-2, le chef de l'établissement pénitentiaire ou son délégataire peut, à titre préventif et sans attendre la réunion de la commission de discipline, décider le confinement en cellule individuelle ordinaire ou le placement en cellule disciplinaire d'une personne détenue, si les faits constituent une faute du premier ou du deuxième degré et si la mesure est l'unique moyen de mettre fin à la faute ou de préserver l'ordre à l'intérieur de l'établissement ".

7. D'une part, pour contester la matérialité des faits fondant la décision attaquée, M. C fait valoir qu'il n'a fait preuve d'aucune violence verbale ou physique sur un de ses codétenus, ni commis de dégradation matérielle. Toutefois, il n'apporte aucun commencement de preuve au soutien de ses allégations. Dans ces conditions, compte tenu de l'urgence justifiant la décision attaquée, de son caractère préventif et de la vraisemblance suffisante des faits tels qu'ils y sont relatés, de manière circonstanciée, M. C n'apporte aucun élément permettant de remettre en cause la matérialité des faits reprochés. Ce moyen doit par suite être écarté.

8. D'autre part, au regard de ces faits, constitués par des violences physiques commises sur un codétenu, dont M. C partage la cellule, son placement en cellule disciplinaire, à titre préventif, était l'unique moyen de mettre fin à la faute relevée. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté.

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 4 août 2022 de la directrice de la maison d'arrêt de Rouen doivent être rejetées, de même que, par voie de conséquence, les conclusions présentées au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

Sur la requête n° 2203501 :

En ce qui concerne la fin de non-recevoir opposée en défense :

10. Aux termes de l'article R. 234-43 du code pénitentiaire : " Une personne détenue qui entend contester la sanction prononcée à son encontre par le président de la commission de discipline doit, dans le délai de quinze jours à compter du jour de la notification de la décision, la déférer au directeur interrégional des services pénitentiaires préalablement à tout recours contentieux. Le directeur interrégional dispose d'un délai d'un mois à compter de la réception du recours pour répondre par décision motivée. L'absence de réponse dans ce délai vaut décision de rejet ".

11. Lorsqu'il est saisi de conclusions tendant à l'annulation d'une décision qui ne peut donner lieu à un recours devant le juge de l'excès de pouvoir qu'après l'exercice d'un recours administratif préalable et si le requérant indique, de sa propre initiative ou le cas échéant à la demande du juge, avoir exercé ce recours et, produit la preuve de l'exercice de ce recours ainsi que, s'il en a été prise une, la décision à laquelle il a donné lieu, le juge de l'excès de pouvoir doit regarder les conclusions dirigées formellement contre la décision initiale comme tendant à l'annulation de la décision, née de l'exercice du recours, qui s'y est substituée.

12. Ainsi que l'oppose le ministre, le requérant demande seulement l'annulation de la décision du 4 août 2022 de la commission de discipline de la maison d'arrêt de Rouen. Toutefois, dès lors que, par courrier du 11 août 2022, reçu le même jour, M. E a formé contre cette décision le recours administratif préalable obligatoire, prévu par les dispositions précitées, auprès de la direction interrégionale des services pénitentiaires de Rennes, les conclusions tendant à l'annulation de la décision précitée du 4 août 2022 doivent être regardées comme étant dirigées contre la décision implicite née de l'exercice du recours administratif préalable resté sans réponse, qui s'y est substituée. Il suit de là que la fin de non-recevoir opposée par le ministre de la justice ne peut qu'être écartée.

En ce qui concerne les conclusions à fin d'annulation :

13. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un détenu ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

14. Il ressort de la décision du 4 août 2022 du président de la commission de discipline de la maison d'arrêt de Rouen que deux surveillants ont entendu un des codétenus avec lequel M. C partage sa cellule appeler à l'aide et l'ont trouvé, à son ouverture, apeuré et tremblotant. Ce codétenu a alors déclaré avoir été frappé et s'est ensuite enfui de sa cellule. Toutefois, si M. C reconnaît s'être disputé avec ledit codétenu, il ressort des pièces du dossier qu'à aucun moment dans ses déclarations, ce dernier ne l'a désigné comme étant l'auteur des violences physiques qu'il allègue avoir subies. Le second codétenu partageant la cellule de M. C, interrogé pendant l'enquête, n'a pas confirmé les dires de l'autre codétenu quant à la commission de ces violences. Aucun document médical ne permet d'établir que ce codétenu a subi de telles violences physiques, ni même attester d'un état psychologique dégradé résultant de leur commission. Les deux surveillants n'ont enfin pas été directement témoins des faits. Dans ces conditions, et en l'absence de contestation opposée par le ministre en défense, M. C apporte suffisamment d'éléments pour mettre en cause la matérialité des faits justifiant la sanction attaquée et ainsi faire obstacle à ce que les violences physiques alléguées sanctionnées puissent être regardées comme lui étant imputables. Ce moyen doit par suite être accueilli.

15. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. C est fondé à demander l'annulation de la décision implicite par laquelle la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes a rejeté son recours administratif préalable obligatoire contre la décision du 4 août 2022 du président de la commission de discipline de la maison d'arrêt de Rouen.

En ce qui concerne les frais exposés et non compris dans les dépens :

16. M. C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Aït Taleb, avocat de M. C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Aït Taleb d'une somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La contribution versée par l'Etat est réduite dans les conditions fixées au point 4 du jugement dans l'instance n° 2303501.

Article 2 : La décision implicite par laquelle la directrice interrégionale des services pénitentiaires de Rennes a rejeté le recours administratif préalable obligatoire de M. C contre la décision du 4 août 2022 du président de la commission de discipline de la maison d'arrêt de Rouen, est annulée.

Article 3 : L'Etat versera à Me Aït Taleb une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que Me Aït Taleb renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : La requête n° 2203245 de M. C est rejetée.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Aït Taleb et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 16 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Armand, premier conseiller faisant fonction de président,

M. Cotraud, premier conseiller,

Mme Esnol, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 30 mai 2024.

Le rapporteur,

J. Cotraud

Le premier conseiller,

faisant fonction de président,

G. ArmandLa greffière,

A. Hussein

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Nos 2203245 ; 2203501

ah

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