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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2203750

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2203750

lundi 19 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2203750
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJuge Unique
Avocat requérantPHILIPPE MARIE-PERRINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 septembre 2022 M. C B, représenté par Me Philippe, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 14 septembre 2022 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné en exécution de l'obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet le 1er mars 2022 ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour sans délai à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 152,45 euros par jour de retard.

Il soutient que la décision attaquée :

- méconnaît l'autorité de la chose jugée par le jugement du tribunal n° 2203487 du 31 août 2022 ;

- a été signée par une autorité incompétente ;

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- est entachée d'erreur de droit, dès lors que l'arrêté indique que le recours introduit contre la décision attaquée n'est pas suspensif ;

- est fondée sur des faits matériellement inexacts ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 et les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 septembre 2022, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu :

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné M. D comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative ;

- les autres pièces du dossier, notamment celle produite par M. B au cours de l'audience publique, enregistrée le 19 septembre 2022 avant la clôture de l'instruction.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 19 septembre 2022, après la présentation du rapport, ont été entendues :

- les observations de Me Philippe, pour M. B, qui reprend les conclusions et moyens de la requête, à l'exception du moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué, qu'elle retire ; précise que l'arrêté attaqué ne fait pas mention des craintes dont M. B se prévaut au Nigéria, que le document du 8 juin 2022 ne constitue pas une décision remettant en cause l'authenticité du titre de séjour italien de M. B et que ce dernier a quitté l'Italie, en dépit de ce droit au séjour dans cet Etat, en raison de la précarité de sa situation au regard du travail ;

- les observations de M. B, assisté de Madame A, interprète, qui indique avoir quitté le Nigéria en 2015 en raison de craintes de persécutions dans ce pays du fait de son engagement politique, notamment sa participation à une manifestation à l'occasion de laquelle son père a été tué et son frère gravement blessé par des tirs de la police, être entré en Italie le 2 août 2016 et y avoir sollicité la protection internationale auprès d'une commission territoriale, devant laquelle il a exposé les raisons pour lesquelles il a fui son pays et qui lui a délivré le titre de séjour dont il se prévaut.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application de l'article R 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant nigérian né le 15 septembre 1987, déclare être entré en France en août 2021. Le 24 juin 2021, il a déposé une demande d'asile, qui été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 28 décembre 2021. Par un arrêté du 1er mars 2022, le préfet de la Seine-Maritime lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans. Par le jugement n° 2203487 du 31 août 2022, le tribunal a annulé cet arrêté en tant seulement que la décision portant fixation du pays de destination n'excluait pas le pays dont M. B a la nationalité. Par l'arrêté attaqué du 14 septembre 2022, le préfet de la Seine-Maritime a décidé que M. B sera éloigné, en exécution de cette obligation de quitter le territoire français, à destination de tout pays dont il a la nationalité ou de tout autre pays dans lequel il serait légalement admissible.

2. D'une part, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Aux termes de ce dernier article : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 621-1 du code précité : " Par dérogation () à la décision portant obligation de quitter le territoire français prévue à l'article L. 611-1 (), l'étranger peut être remis, en application des conventions internationales ou du droit de l'Union européenne, aux autorités compétentes d'un autre État, lorsqu'il se trouve dans l'un des cas prévus aux articles L. 621-2 à L. 621-7 () ". Aux termes de l'article L. 621-2 du même code : " Peut faire l'objet d'une décision de remise aux autorités compétentes d'un Etat membre de l'Union européenne () l'étranger qui, admis à entrer ou à séjourner sur le territoire de cet Etat, a pénétré ou séjourné en France sans se conformer aux dispositions des articles L. 311-1, L. 311-2 et L. 411-1, en application des dispositions des conventions internationales conclues à cet effet avec cet État, en vigueur au 13 janvier 2009 ".

4. Il ressort de ces dispositions que le champ d'application des mesures obligeant un étranger à quitter le territoire français et celui des mesures de remise d'un étranger à un autre Etat ne sont pas exclusifs l'un de l'autre et que le législateur n'a pas donné à l'une de ces procédures un caractère prioritaire par rapport à l'autre. Il s'ensuit que, lorsque l'autorité administrative envisage une mesure d'éloignement à l'encontre d'un étranger dont la situation entre dans le champ d'application de l'article L. 621-2, elle peut légalement soit le remettre aux autorités compétentes de l'Etat membre de l'Union Européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen d'où il provient, sur le fondement des articles L. 621-1 et suivants, soit l'obliger à quitter le territoire français sur le fondement de l'article L. 611-1. Ces dispositions ne font pas non plus obstacle à ce que l'administration engage l'une de ces procédures alors qu'elle avait préalablement engagée l'autre. Toutefois, si l'étranger demande à être éloigné vers l'Etat membre de l'Union Européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen d'où il provient, il appartient au préfet d'examiner s'il y a lieu de reconduire en priorité l'étranger vers cet Etat ou de le réadmettre dans cet Etat.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. B a demandé, tant préalablement à l'édiction de l'arrêté du 1er mars 2022 portant notamment obligation de quitter le territoire français, qu'à l'occasion de la notification de l'arrêté attaqué du 14 septembre 2022, à être éloigné vers l'Italie. Le requérant produit une copie d'un permis de séjour, délivré par les autorités italiennes le 19 mars 2019 au titre de l'asile et valable jusqu'au 18 mars 2024. Le préfet de la Seine-Maritime, qui ne remet pas directement en cause l'authenticité du document présenté par M. B, fait valoir que les autorités italiennes auraient indiqué que ce dernier ne disposait pas d'un séjour régulier en Italie. Le préfet se borne cependant à produire un courrier qui lui a été adressé le 8 juin 2022, en réponse à sa demande portant sur la " situation administrative de l'intéressé ", par les services français de coopération policière et douanière, qui indique que celui-ci " est enregistré comme étant en situation irrégulière en Italie ", sans apporter aucun élément ou justification complémentaire quant aux modalités de la saisine des autorités italiennes ou quant à la réponse précise donnée par ces dernières. Le préfet de la Seine-Maritime n'établit ni même n'allègue par ailleurs que le document dont se prévaut M. B ne serait pas authentique. En outre, le requérant se prévaut de la persistance des menaces pour sa vie et sa liberté auxquelles il serait exposé en cas de retour au Nigéria, qui ont justifié la délivrance du permis de séjour italien dont il se prévaut. L'arrêté attaqué, qui se borne à faire état du courrier du 8 juin 2022 mentionné ci-dessus ainsi que du rejet de la demande d'asile présentée en France par M. B, n'examine pas les menaces dans son pays d'origine dont l'intéressé s'était prévalu préalablement à son adoption. Dans ces conditions, en prévoyant que M. B peut être reconduit à destination du pays dont il a la nationalité, en exécution de l'obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet, le préfet de la Seine-Maritime a entaché sa décision d'un défaut d'examen de la situation de l'intéressé et a méconnu les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, les moyens tirés du défaut d'examen, ainsi que de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, doivent être accueillis.

6. Il résulte de ce qui précède que M. B est fondé, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, à demander l'annulation de l'arrêté du 14 septembre 2022 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné en exécution de l'obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet le 1er mars 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. L'annulation de l'arrêté attaqué, eu égard aux motifs qui la fondent, implique seulement qu'il soit enjoint au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer la situation de M. B, dans un délai qu'il y a lieu de fixer à un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu en revanche d'assortir cette injonction d'une astreinte.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 14 septembre 2022 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a fixé le pays à destination duquel M. B sera éloigné, en exécution de l'obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet le 1er mars 2022, est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer la situation de M. B dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Philippe et au préfet de la Seine-Maritime.

Lu en audience publique le 19 septembre 2022.

Le magistrat désigné,

A. D

La greffière,

P. HIS

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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