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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2203954

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2203954

vendredi 7 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2203954
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique
Avocat requérantFRANCE TERRE D'ASILE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 octobre 2022, Mme D B demande au tribunal :

1) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté en date du 2 octobre 2022 par lequel le préfet du Pas-de-Calais l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2) d'enjoindre au préfet de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 152,45 euros par jour de retard, et de réexaminer sa situation.

Elle soutient que :

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- le signataire de la décision attaquée était incompétent ;

- l'arrêté a été pris en méconnaissance du droit d'être entendu avant toute décision défavorable, consacré à l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait l'article 33 de la Convention de Genève et les articles L. 521-1 et

L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

S'agissant de la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire :

- le signataire de la décision attaquée était incompétent ;

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité dont est elle-même entachée la décision d'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en l'absence de risque de fuite ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- le signataire de la décision attaquée était incompétent ;

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité dont est elle-même entachée la décision d'obligation de quitter le territoire français ;

- elle porte atteinte à son droit de ne pas subir de traitements inhumains ou dégradants, garanti par les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

S'agissant de la décision interdisant le retour sur le territoire français :

- le signataire de la décision attaquée était incompétent ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité dont est elle-même entachée la décision portant obligation de quitter le territoire français et, surtout, celle la privant de délai de départ volontaire ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

La requête a été communiquée au préfet du Pas-de-Calais qui a produit des pièces enregistrées les 3 et 7 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n°2004-374 du 29 avril 2004 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Mulot, premier conseiller, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement des étrangers.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique du, présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Gratien, avocat désigné d'office pour Mme B, qui reprend et complète les conclusions et moyens de la requête ;

- et les observations de Mme B, assistée de Mme A, interprète en langue anglaise.

Le préfet du Pas-de-Calais n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Il ressort des pièces du dossier que Mme B, ressortissante kényane née en 1993 à Nairobi, a été interpellée le 15 octobre 2022 par des fonctionnaires de police à l'occasion du contrôle, à Coquelles (Pas-de-Calais), des passagers d'un bus reliant la France et le Royaume-Uni. Elle a fait l'objet d'une procédure en raison de la présentation, lors de ce contrôle, d'un passeport d'emprunt. A l'issue de cette procédure, le préfet du Pas-de-Calais a pris son encontre par un arrêté du 2 octobre 2022 une obligation de quitter le territoire français sans délai, fixé le pays de renvoi, prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an et l'a placée en rétention. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal d'annuler cet arrêté, sauf en ce qu'il la place en rétention.

Sur le moyen commun :

2. Aux termes de l'article 43 du décret du 29 avril 2004 relatif aux pouvoirs des préfets, à l'organisation et à l'action des services de l'Etat dans les régions et départements: " Le préfet de département peut donner délégation de signature () 10° Pour l'ensemble du département, aux sous-préfets ou au fonctionnaire qui assure le service de permanence pour prendre toute décision nécessitée par une situation d'urgence ". L'arrêté attaqué a été signé le dimanche 2 octobre par le sous-préfet de Saint-Omer qui disposait à cet effet d'une délégation consentie par un arrêté du préfet du Pas-de-Calais du 10 aout 2022, publié au recueil spécial des actes administratifs de l'Etat dans le département le même jour, aux fins de signer, durant les permanences du corps préfectoral, chacune des décisions contestées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.

Sur la légalité de l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

4. Il ressort des pièces du dossier qu'à la suite de son interpellation, Mme B a été auditionnée par une fonctionnaire de police le 2 octobre 2022. A cette occasion, elle a été interrogée sur son parcours migratoire, les raisons pour lesquelles elle a quitté son pays d'origine, sa destination souhaitée, et spécifiquement interrogée sur l'éventualité du prononcé, par l'autorité administrative, d'une mesure d'éloignement. Dès lors, le moyen tiré de la violation du droit d'être entendu avant toute décision administrative défavorable doit être écarté.

5. En deuxième lieu, il résulte des dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être motivée. Toutefois, la décision d'éloignement en litige comporte la mention des dispositions dont l'autorité administrative a fait application et les éléments de faits qui la fondent. Elle est, par suite, suffisamment motivée.

6. En troisième lieu, si Mme B soutient que la décision méconnait le droit constitutionnel d'asile et son corollaire, le droit de déposer une demande de protection, ainsi que les stipulations de l'article 33 de la convention de Genève, la décision attaquée, qui n'a ni pour objet ni pour effet de déterminer le pays à destination duquel elle doit être éloignée, ni de se prononcer sur le bien-fondé d'une telle demande. Elle ne fait pas non plus obstacle à ce que Mme B dépose effectivement une demande d'asile, ce qu'elle a au demeurant fait durant le temps de sa rétention, après avoir initialement indiqué souhaiter déposer une telle demande auprès des autorités britanniques. Par suite, c'est sans méconnaitre les dispositions et stipulations susmentionnées que le préfet du Pas-de-Calais a pu édicter la décision litigieuse.

7. Enfin, si Mme B soutient que la décision serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle, elle est présente en France depuis quelques jours seulement, est célibataire et dénuée de toute attache sur le territoire. Par suite, le moyen susanalysé doit être écarté.

Sur la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire :

8. En premier lieu, la décision refusant d'accorder à Mme B un délai de départ volontaire comporte la mention des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Elle est, par suite, suffisamment motivée.

9. En deuxième lieu, les moyens dirigés contre l'obligation de quitter le territoire français ont tous été écartés. Dès lors, l'exception d'illégalité de cette décision soulevée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision privant la requérante de délai de départ volontaire ne peut qu'être écartée.

10. En troisième lieu, le premier alinéa de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision ". L'article L. 612-2 du même code ajoute que " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ".

11. En outre, l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que le risque de soustraction peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, lorsque " 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

12. A l'occasion du contrôle de police mentionné au point 1, Mme B a fourni au fonctionnaire qui l'interrogeait un passeport d'emprunt. En outre, elle est dépourvue de toute garantie de représentation et de document d'identité ou de voyage. Par suite, c'est sans faire une inexacte application des dispositions citées aux points 10 et 11 du présent jugement que le préfet du Pas-de-Calais a pu refuser d'accorder à Mme B un délai de départ volontaire.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

13. En premier lieu, en indiquant que Mme B n'établissait pas être exposée à des peines ou traitements contraires à la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine, le préfet du Pas-de-Calais a suffisamment motivé sa décision.

14. En deuxième lieu, les moyens dirigés contre l'obligation de quitter le territoire français ont tous été écartés. Dès lors, l'exception d'illégalité de cette décision soulevée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision fixant le pays à destination duquel la requérante doit être éloignée ne peut qu'être écartée.

15. En troisième lieu, aux termes du dernier alinéa de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". L'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

16. Mme B soutient qu'elle risque, en cas de retour au Kenya, de subir des traitements inhumains et dégradants en raison de son orientation sexuelle. Toutefois, elle n'a énoncé que quelques éléments généraux et n'a pas apporté le moindre commencement de preuve des risques qu'elle invoque. Par suite, le moyen doit être écarté. Au surplus, la décision ne pourra pas être mise à exécution avant que l'autorité de détermination ne statue sur la demande d'asile qu'elle a présenté en rétention.

Sur la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an :

17. En premier lieu, les moyens dirigés contre l'obligation de quitter le territoire français et la décision privant l'intéressée de délai de départ volontaire ont tous été écartés. Dès lors, l'exception d'illégalité de ces décisions soulevée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français, ne peut qu'être écartée.

18. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ", et aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

19. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

20. D'une part, la décision attaquée comporte l'examen des quatre critères prévus par la loi et l'énoncé des dispositions applicables ; elle est, dès lors, suffisamment motivée.

21. D'autre part, au fond, s'il est certain que Mme B ne représente pas une menace grave à l'ordre public, elle a néanmoins fait usage frauduleux d'un document de circulation ne lui appartenant pas, elle n'a aucune attache en France, pays qu'elle a rejoint il y a quelques jours à peine. Par suite, c'est sans faire une inexacte application desdites dispositions que le préfet du Pas-de-Calais a pu édicter la décision en litige.

22. Il résulte précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté attaqué. Ses conclusions aux fins d'injonction sous astreinte doivent être rejetées par voie de conséquence.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B et au préfet du Pas-de-Calais.

Lu en audience publique le 7 octobre 2022.

Le magistrat désigné,

Signé :

R. Mulot

La greffière,

Signé :

M. C

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2203954

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