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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2204016

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2204016

mercredi 12 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2204016
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJuge Unique
Avocat requérantFRANCE TERRE D'ASILE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 7 et 11 octobre 2022, M. B D, retenu au centre de rétention de Oissel, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 octobre 2022 par lequel le préfet de la Sarthe l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a fixé son pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Sarthe de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour sous astreinte de 152,45 euros par jour de retard et de réexaminer sa situation ;

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée a été prise en méconnaissance du droit d'être entendu ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant refus de délai départ volontaire :

- la décision attaquée est illégale dès lors que la décision l'obligeant à quitter le territoire français est elle-même illégale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision attaquée est illégale dès lors que la décision l'obligeant à quitter le territoire français est elle-même illégale ;

- elle est contraire aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision attaquée est illégale dès lors que la décision lui refusant un délai de départ volontaire est elle-même illégale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 octobre 2022, le préfet de la Sarthe conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme C comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Delacour, magistrate désignée ;

- les observations de Me Picard-Tekin, représentant M. D, assisté d'un interprète en langue kabyle, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens.

Le préfet de la Sarthe n'était ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, né le 20 février 1973 à Alger (Algérie), de nationalité algérienne, est entré sur le territoire français en 2019, après avoir exécuté une précédente obligation de quitter le territoire français prise en 2016. Par un arrêté du 5 octobre 2022, dont le requérant demande l'annulation, le préfet de la Sarthe l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

2. En premier lieu, par un arrêté n° 2022-0233 du 20 juillet 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs, le préfet de la Sarthe a délégué la signature des décisions attaquées à M. E A, directeur de la citoyenneté et de la légalité. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence manque en fait et doit être écarté.

3. En second lieu, l'arrêté attaqué, qui mentionne les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il fait application ainsi que les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, fait état de la situation administrative, personnelle et familiale de l'intéressée. Par suite, l'arrêté attaqué, dont la motivation n'apparaît pas stéréotypée, énonce, eu égard à l'objet de chacune des décisions litigieuses, les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde. Il suit de là que le moyen ainsi soulevé manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, le requérant soutient que le principe général du droit de l'Union européenne d'être entendu, préalablement à l'édiction d'un acte faisant grief, constitutif du respect des droits de la défense, n'a pas été respecté. Néanmoins, ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé le 10 septembre 2013 dans l'affaire C 383/13 PPU, une violation des droits de la défense, en particulier du droit d'être entendu, n'entraîne l'annulation de la décision prise au terme de la procédure administrative en cause que si, en l'absence de cette irrégularité, cette procédure pouvait aboutir à un résultat différent. Il s'ensuit que toute irrégularité dans l'exercice des droits de la défense lors d'une procédure administrative en vue de l'éloignement d'un étranger ne saurait constituer une violation de ces droits. Tout manquement, notamment, au droit d'être entendu n'est en conséquence pas de nature à entacher systématiquement d'illégalité la décision prise. Il ressort du procès-verbal d'audition produit au dossier que le requérant a été interrogé par les services de police le 4 octobre 2022 et n'a pas, à cette occasion, été clairement informé qu'il était susceptible de faire d'objet d'une mesure d'éloignement. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier, alors qu'il a été interrogé notamment sur son parcours migratoire ainsi que sur sa situation personnelle et familiale et qu'il a été invité à présenter les observations qu'il souhaitait à la fin de l'entretien, que la procédure administrative en cause aurait pu aboutir à un résultat différent si l'intéressé avait été mis en mesure de formuler de manière spécifique ses observations sur l'éventualité d'une mesure d'éloignement à son encontre, préalablement à l'édiction de la décision attaquée. Par suite, ce moyen doit être écarté.

5. En second lieu, si M. D se prévaut de sa vie commune avec son épouse, titulaire d'une carte de résident valable jusqu'en 2032, ainsi que de sa contribution à l'entretien et à l'éducation de ses cinq enfants, il ressort des pièces du dossier qu'il est défavorablement connu des services de police pour des faits de violence aggravée sur son épouse le 21 octobre 2016 et a été interpellé le 3 octobre 2022 pour des faits de violence et menace de mort avec arme sur cette dernière. Il résulte en outre des déclarations de son épouse lorsqu'elle a été entendue par les services de police le 4 octobre 2022 que ces faits de violence physique et verbale sont consécutifs à la consommation par l'intéressé d'alcool, qu'ils se sont séparés à plusieurs reprises et qu'ils n'entretenaient plus à cette date de relation amoureuse. En outre, M. D, qui a vécu en Algérie entre 2016 et 2019, n'établit ni même n'allègue avoir conservé des liens de cette nature avec son épouse, ainsi qu'avec ses enfants au cours de cette période. Dès lors, eu égard à ses conditions de séjour et notamment à l'absence de stabilité de la communauté de vie alléguée, la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise et n'a pas ainsi méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai départ volontaire :

6. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit plus haut que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire français. Par suite, il n'est pas fondé à solliciter l'annulation par voie de conséquence de la décision lui refusant un délai de départ volontaire.

7. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Selon l'article L. 612-3 du code précité : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ;2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5.".

8. Il ressort des termes de la décision attaquée que le préfet s'est fondé, pour refuser d'octroyer à M. D un délai de départ volontaire, sur l'existence d'un risque de soustraction par l'intéressé à l'obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet en application des dispositions du 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. L'intéressé, qui produit un passeport valide jusqu'en 2017, ne présente pas de document d'identité ou de voyage en cours de validité. Il ne justifie pas en outre d'une adresse stable ainsi qu'il a été dit au point 5. Eu égard à l'absence de garantie de représentation suffisantes, le préfet a pu, pour ce seul motif, et en l'absence de circonstances particulières de nature à renverser la présomption de risque de fuite, légalement lui refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

9. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit plus haut que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire français. Par suite, il n'est pas fondé à solliciter l'annulation par voie de conséquence de la décision fixant son pays de destination.

10. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 5, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

11. Si M. D a été interpellé à deux reprises pour violences physiques à l'égard de son épouse, il ressort des pièces du dossier qu'il est père de cinq enfants résidant tous en France avec leur mère, titulaire d'une carte de résident valable jusqu'en 2032. Dès lors et alors qu'il justifie entretenir des liens avec ces derniers, le préfet a, en fixant à une année la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français, commis une erreur d'appréciation.

12. Il résulte de tout ce qui précède et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés contre cette dernière décision, que M. D est seulement fondé à demander l'annulation de la décision lui faisant interdiction de territoire français pour une durée d'un an.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du préfet de la Sarthe faisant interdiction de retour sur le territoire français à M. D pour une durée d'un an est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Sarthe de prendre toutes mesures propres à mettre fin au signalement aux fins de non admission de M. D dans le système d'information Schengen.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au préfet de la Sarthe.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 octobre 2022.

La magistrate désignée,

L. C

La greffière,

S. DANET

La République mande et ordonne au préfet de la Sarthe en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision .

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