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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2204195

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2204195

jeudi 2 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2204195
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4 ème Chambre
Avocat requérantLENGRAND

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 19 octobre 2022, 31 octobre 2022 et 14 décembre 2022, M. A C, représenté par Me Lengrand, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 juillet 2022 par lequel le préfet de l'Eure a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent de lui délivrer un titre de séjour dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, à titre subsidiaire de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, le tout sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros à verser à Me Lengrand, au titre de l'alinéa 2 de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, valant renonciation de l'avocat à la part contributive de l'Etat.

M. C soutient que :

- l'arrêté du 11 juillet 2022 :

o est entaché d'un vice d'incompétence ;

o est insuffisamment motivé ;

o est entaché d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation personnelle ;

o méconnaît les dispositions de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration dès lors que le préfet ne lui a demandé aucune information complémentaire quant à l'état d'instruction de sa demande d'asile ;

-la décision portant refus de séjour :

o méconnaît l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

o méconnaît les articles 6-1 et 6-5 de l'accord franco-algérien ;

o est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'exercice par le préfet de son pouvoir discrétionnaire de régularisation ;

-la décision portant obligation de quitter le territoire français :

o est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

o méconnaît les articles 3 et 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

o est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'exercice par le préfet de son pouvoir discrétionnaire de régularisation ;

-la décision fixant le pays de destination :

o est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

o méconnaît les articles 3 et 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

o est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'exercice par le préfet de son pouvoir discrétionnaire de régularisation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 décembre 2022, le préfet de l'Eure conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Par la décision du 21 septembre 2022, M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B.

Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant algérien né le 12 janvier 1980, déclare être entré en France le 9 mai 2012. Par une décision du 16 décembre 2016 confirmée par jugement du tribunal administratif d'Orléans du 9 mars 2017, il a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Le 28 avril 2022, il a sollicité son admission au séjour. Par l'arrêté attaqué du 11 juillet 2022, le préfet de l'Eure a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les moyens communs aux décisions attaquées :

2. En premier lieu, par un arrêté n° 2021-014 du 22 mars 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial du même jour, le préfet de l'Eure a donné délégation à Mme Isabelle Dorliat-Pouzet, secrétaire générale de la préfecture, à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département de l'Eure, à l'exception de certains actes parmi lesquels ne figurent pas les décisions relatives au séjour et à l'éloignement des étrangers. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées manque en fait et doit, par suite, être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise, notamment, les stipulations des articles 6, 7 et 9 de l'accord franco-algérien, dont il a été fait application à M. C. Il mentionne également les considérations de fait, propres à ce dernier, qui constituent le fondement des décisions portant refus de titre de séjour, obligation de quitter le territoire et fixant le pays de destination. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cet arrêté doit être écarté.

4. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier, et des termes mêmes de l'arrêté attaqué, qui mentionne, notamment, la situation administrative et personnelle de M. C, que le préfet a procédé à un examen réel et sérieux de la situation de ce dernier. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen doit être écarté.

5. En dernier lieu, si M. C soutient que la décision aurait été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration, le préfet de l'Eure ne l'ayant pas invité à compléter sa demande, il est toutefois constant qu'elle n'a pas été rejetée au motif qu'elle était incomplète.

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

6. En premier lieu, aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " Le certificat de résidence d'un an portant la mention "vie privée et familiale" est délivré de plein droit () 1° au ressortissant algérien, qui justifie par tout moyen résider en France depuis plus de dix ans ou plus de quinze ans si, au cours de cette période, il a séjourné en qualité d'étudiant () ".

7. Au titre de l'année 2012, M. C produit un bulletin d'adhésion à l'association La Chorba du 3 juin 2012 ainsi qu'un contrat d'ouverture de livret A qu'il a signé le 18 décembre 2012. Pour l'année 2013, seuls des relevés de son livret A pour les mois de janvier et mars 2023 sont produits ne permettant pas de justifier de sa présence en France au cours de cette année. Concernant l'année 2014, il justifie de deux certificats médicaux sportifs respectivement du 4 avril 2014 et 7 novembre 2014. S'agissant de l'année 2015, il produit seulement une enveloppe à son nom portant le cachet de la poste du 5 mars 2015, qui n'établit pas sa présence en France. Au titre de l'année 2016, il verse au dossier des courriers de l'assurance maladie lui étant destinés des 17 juin 2016 et 24 novembre 2016, un courrier de l'opérateur lycamodile du 2 juin 2016, une facture d'achat du 9 décembre 2016, une promesse d'embauche pour un poste de pâtissier tourier du 26 décembre 2016 et une lettre recommandée du tribunal administratif de Montreuil du 29 décembre 2016 adressée à son nom. Pour les années 2017, il produit une lettre recommandée à son nom du 9 mars 2017 et une facture d'achat du 18 septembre 2017. Seules des factures d'achat du 28 mai 2018 et 11 juin 2018 sont versées au titre de l'année 2018, lesquelles ne permettent pas d'attester du caractère habituel de sa présence en France à cette date. S'agissant de l'année 2019, il produit un bon de commande du 5 février 2019, une enveloppe à son nom du 15 juillet 2019 et une facture du 22 octobre 2019. Il verse également une attestation de prise en charge par le centre communal d'action sociale de Saint-Denis depuis le 7 novembre 2019, datée du 3 février 2020. Concernant l'année 2020, il produit une facture du 2 décembre 2020. Il justifie aussi d'une demande de réexpédition de son courrier du 25 novembre 2020 au 31 mai 2021. Quant à l'année 2022, il verse une attestation de contrat Engie à son nom depuis le 1er mars 2022, datée du 31 octobre 2022, ainsi qu'une promesse d'embauche pour le poste d'aide poseur de cuisine du 5 décembre 2022. Dans ces circonstances, le requérant n'a pas établi la réalité et la continuité de sa résidence habituelle en France pendant les dix années précédant la date de la décision attaquée. Par suite, le préfet de l'Eure n'a pas méconnu les stipulations du 1) de l'article 6 de l'accord franco-algérien, et le moyen tiré de leur méconnaissance doit par conséquent être écarté.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien : " Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : () / 5) au ressortissant algérien, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus ; () ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".

9. M. C, entré en France en 2012, fait valoir qu'il vit en concubinage depuis janvier 2022 avec une ressortissante française. Toutefois, en se bornant à produire une attestation de celle-ci établie le 20 octobre 2022 et une attestation de contrat Engie à leurs deux noms depuis le 1er mars 2022, datée du 31 octobre 2022, il n'établit pas la réalité de la communauté de vie, ni l'existence de liens actuels, intenses et pérennes qu'il entretiendrait avec sa compagne, d'autant que la préfecture verse au dossier un courriel adressé par cette dernière le 18 juillet 2022 indiquant la fin du concubinage. En tout état de cause, cette relation amoureuse d'une durée maximale de six mois à la date de la décision attaquée, est très récente. Enfin, si l'intéressé se prévaut d'une promesse d'embauche pour un poste de pâtissier tourier à la boulangerie " La conquête du Pain " à Montreuil du 26 décembre 2016 et d'une promesse d'embauche pour le poste d'aide poseur de cuisine chez ETS Trinh Menuiserie du 5 décembre 2022, ces circonstances ne suffisent pas pour justifier d'une intégration professionnelle en France. Par ailleurs, il n'établit ni même n'allègue être dépourvu de toute attache dans son pays d'origine, où il a vécu jusqu'à l'âge de 22 ans et où résident encore ses parents, ses frères et sa sœur. Dans ces conditions, en ayant refusé à M. C la délivrance d'un titre de séjour, le préfet de l'Eure n'a pas porté au droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée, eu égard aux buts poursuivis par cette décision. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations du 5) de l'article 6 de l'accord franco-algérien et des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation dans l'exercice par le préfet de son pouvoir discrétionnaire de régularisation ne peut être accueilli.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

10. En premier lieu, la décision portant refus de titre de séjour n'étant pas illégale, le requérant n'est pas fondé à exciper de son illégalité à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire.

11. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 9, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que de l'erreur manifeste d'appréciation dans l'exercice par le préfet de son pouvoir discrétionnaire de régularisation doivent être écartés.

12. En dernier lieu le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale en raison des risques encourus en cas de retour dans le pays d'origine est inopérant pour contester la décision portant obligation de quitter le territoire qui n'a pas pour objet de déterminer le pays de renvoi.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

13. En premier lieu, la décision portant refus de titre de séjour n'étant pas illégale, le requérant n'est pas fondé à exciper de son illégalité à l'encontre de la décision fixant le pays de renvoi.

14. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 9, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que de l'erreur manifeste d'appréciation dans l'exercice par le préfet de son pouvoir discrétionnaire de régularisation doivent être écartés.

15. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

16. M. C soutient encourir le risque de se voir infliger en cas de retour dans son pays d'origine un traitement inhumain et dégradant. Toutefois il ne produit aucun élément permettant d'établir la réalité et la nature des risques auxquels il serait personnellement soumis en cas de retour dans son pays d'origine. Ainsi, le moyen tiré de ce que la décision attaquée a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête de M. C aux fins d'annulation des décisions attaquées doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte. L'Etat n'étant pas la partie perdante dans la présente instance, les conclusions tendant à l'application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Lengrand et au préfet de l'Eure.

Délibéré après l'audience du 7 février 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Boyer, présidente,

- M. Guiral, conseiller,

- Mme Favre, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 mars 2023.

La rapporteure,

L. B

La présidente,

C. BOYER Le greffier,

J.-L. MICHEL

La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

SG

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