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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2204650

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2204650

lundi 5 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2204650
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique
Avocat requérantMATRAND LUCILE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 novembre 2022, M. D F, représenté par Me Matrand, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 21 septembre 2022, notifié le 3 novembre 2022, par lequel le préfet de la Seine-Maritime a ordonné son transfert aux autorités espagnoles ;

3°) d'enjoindre au préfet de transmettre sa demande d'asile à l'OFPRA dans un délai de dix jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de cent euros par jour de retard et de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale dans le même délai, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

4°) de mettre une somme de 1 500 euros à la charge de l'État, au bénéfice de son conseil, en application des dispositions combinées de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. F soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- l'entretien individuel prévu à l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 n'a pas été réalisé dans les formes requises, et le résumé ne reprend pas les motifs de sa demande d'asile et les éléments de sa situation personnelle ;

- la décision a été prise au terme d'une procédure irrégulière au regard des dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle a été prise au terme d'une procédure irrégulière en violation de l'article 4 du règlement (UE) n°604/2013 ;

- elle méconnaît l'article 12 du même règlement.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 novembre 2022, le préfet de la

Seine-Maritime conclut au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003, modifié par le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la directive n° 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. A comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter et VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 2 décembre 2022, ont été entendus :

- le rapport de M. A ;

- les observations de Me Matrand, pour M. F, qui reprend et développe les moyens de la requête, dépose des pièces, et fait valoir, en outre, que l'entretien individuel est entaché d'une méconnaissance du principe du contradictoire tel que prévu par l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration dès lors qu'il n'a pas été indiqué à M. F qu'il disposait du droit de présenter des observations complémentaires ; que la brochure " Eurodac " n'a pas été remise au requérant ; que la décision expresse des autorités espagnoles ne comporte aucune signature ; que les enfants de M. F et Mme B sont tous scolarisés en France de sorte que le préfet aurait dû mettre en œuvre la procédure dérogatoire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 ;

- les observations de M. F, assisté de Mme C, interprète en langue arabe.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent, ni représenté.

En application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, la clôture d'instruction est intervenue à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D F, ressortissant libyen né le 15 août 1977, est entré en France le 23 juin 2022 accompagné de son épouse et de leurs huit enfants, dont sept mineurs. Il a présenté une demande d'asile le 12 juillet 2022 auprès des services de la préfecture du Calvados. Les vérifications opérées sur la base Visabio ont permis de révéler que l'intéressé s'était vu délivrer un visa par les autorités espagnoles, le 10 juin 2022. Le 24 août 2022, les autorités espagnoles ont été saisies par la France d'une demande de prise en charge de l'intéressé sur le fondement des dispositions de l'article 12-2 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013. Les autorités espagnoles ont expressément donné leur accord, le 1er septembre 2022, à la prise en charge de M. F. Par un arrêté du 21 septembre 2022, qui lui a été notifié le 3 novembre suivant, le préfet de la Seine-Maritime a décidé du transfert de l'intéressé aux autorités espagnoles. M. F demande, à titre principal, l'annulation de cet arrêté.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre le requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. En premier lieu, l'arrêté en litige vise le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013. Il précise que M. F était muni d'un visa délivré par les autorités espagnoles, lors du dépôt de sa demande d'asile. Il indique que les autorités espagnoles, saisies par la France le 24 août 2022 sur le fondement de l'article 12-2 de ce règlement, ont explicitement accepté, le 1er septembre 2022, de le prendre en charge sur le fondement de ces dispositions. L'arrêté en litige énonce ainsi les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde avec une précision suffisante pour permettre à M. F de comprendre les motifs de la décision et, le cas échéant, d'exercer utilement son recours. Par suite, le moyen tiré de son insuffisante motivation doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'ensemble des règles relatives au respect des droits de la défense applicable aux décisions de transfert est entièrement déterminé par les articles 4 et 5 du règlement du 26 juin 2013 ainsi que par les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, les dispositions des articles L. 121-1 et L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration, qui excluent en outre leur propre application lorsque, comme en l'espèce, " il est statué sur une demande ", ne peuvent être utilement invoquées à l'encontre de ces décisions. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté comme inopérant. Au surplus, il ressort des pièces du dossier que M. F a bénéficié d'un entretien le 12 juillet 2022 et n'établit ni même n'allègue avoir été empêché de formuler des observations utiles et pertinentes sur sa situation personnelle de nature à influer sur le sens de la décision.

5. En troisième lieu, le requérant soulève les moyens tirés de la méconnaissance des articles 4 et 5 du règlement du 26 juin 2013. Toutefois, le préfet de la Seine-Maritime établit lui avoir délivré les brochures prévues par les dispositions dudit règlement en langue arabe. Il est également établi que celles-ci ont fait l'objet d'une traduction intégrale dans cette langue, qu'il a déclaré comprendre, même s'il ne la lit pas. En outre, un entretien individuel mené par un agent qualifié en vertu du droit national a été tenu avec l'intéressé, le 12 juillet 2022, à la préfecture du Calvados, avec le concours d'un interprète en langue arabe officiant par téléphone, entretien au cours duquel M. F a été mis à même de présenter ses observations sur sa situation personnelle et familiale. Si le requérant soutient que l'entretien " ne reprend aucun élément précis des motifs de sa demande d'asile ", cette circonstance, compte tenu de l'objet de la procédure de détermination de l'État responsable de sa demande d'asile, est sans incidence sur la décision attaquée. Au regard de l'ensemble de ces éléments, les moyens tirés de la méconnaissance des articles 4 et 5 du règlement du 26 juin 2013 doivent être écartés.

6. En quatrième lieu, à la différence de l'obligation d'information instituée par le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, qui prévoit un document d'information sur les droits et obligations des demandeurs d'asile, dont la remise doit intervenir au début de la procédure d'examen des demandes d'asile pour permettre aux intéressés de présenter utilement leur demande aux autorités compétentes, l'obligation d'information prévue par les dispositions de l'article 18, paragraphe 1, du règlement (CE) n° 2725/2000 du 11 décembre 2000, aujourd'hui reprises à l'article 29, paragraphe 1, du règlement (UE) n° 603/2013 du 26 juin 2013, a uniquement pour objet et pour effet de permettre d'assurer la protection effective des données personnelles des demandeurs d'asile concernés, laquelle est garantie par l'ensemble des Etats membres relevant du régime européen d'asile commun. Le droit d'information des demandeurs d'asile contribue, au même titre que le droit de communication, le droit de rectification et le droit d'effacement de ces données, à cette protection. Il s'ensuit que la méconnaissance de cette obligation d'information ne peut être utilement invoquée à l'encontre de la décision par laquelle l'Etat français remet un demandeur d'asile aux autorités compétentes pour examiner sa demande. Par suite le moyen tiré de ce que la brochure d'information du règlement Eurodac n'aurait pas été remise au requérant ne peut qu'être écarté.

7. En cinquième lieu, il ne ressort d'aucun texte et notamment pas des dispositions du règlement (UE) n° 604/2013 que la décision par laquelle les autorités d'un Etat-membre acceptent la prise en charge d'un demandeur d'asile devrait supporter une signature, qu'elle soit manuscrite ou électronique. Au demeurant, la requérante ne spécifie pas même les dispositions qui auraient été, selon elle, méconnues. Dès lors, ce moyen, soulevé à l'audience, doit être écarté.

8. En sixième lieu, les conditions de notification d'une décision administrative sont sans incidence sur sa légalité. Par suite, la circonstance selon laquelle M. F n'aurait pas bénéficié d'un interprète lors de la notification de l'arrêté de transfert, au demeurant démentie par les mentions manuscrites qui y sont portées, relatives, notamment, à l'identité de l'interprète et à l'opposition du requérant à l'exécution de la mesure de transfert, est en tout état de cause, sans incidence sur la légalité de l'arrêté.

9. En septième lieu, le requérant fait valoir que dès lors qu'il était en possession d'un visa en cours de validité délivré par les autorités espagnoles, à la date de dépôt de sa demande d'asile en France, " c'est à bon droit que le préfet de la Seine-Maritime a fondé sa décision de transfert sur le fondement de l'article 12 du règlement (UE) n° 604/2013 ". Ainsi, à le supposer soulevé, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions ne peut, au vu des propres indications du requérant, qu'être écarté.

10. En huitième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ".

11. La faculté laissée à chaque Etat membre par l'article 17 du règlement cité au point précédent de décider d'examiner une demande d'asile qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés par ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

12. M. F se prévaut de la scolarisation, en France, de ses sept enfants mineurs et produit à l'audience les certificats de scolarité afférents, au soutien de ses dires. Toutefois, il n'est nullement établi, et pas même allégué, que les enfants du couple formé par M. F et Mme B ne pourront être scolarisés en Espagne. Il est constant, en outre, que la famille est entrée pour la première fois sur le territoire national le 23 juin 2022, de sorte que la scolarisation en France des sept enfants mineurs du couple est particulièrement récente. Dans ces conditions, en ne mettant pas en œuvre la procédure dérogatoire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 précité, le préfet de la Seine-Maritime n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation. Le moyen soulevé en ce sens doit être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. F n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 21 septembre 2022 par lequel le préfet de la Seine Maritime a ordonné son transfert vers l'Espagne.

14. Les conclusions à fin d'annulation présentées par le requérant étant rejetées, ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles présentées au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent également être rejetées, par voie de conséquence.

D É C I D E :

Article 1er : Le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire est accordé à M. F.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. F est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D F, à Me Matrand et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2022.

Le magistrat désigné,

Signé :

C. ALa greffière,

Signé :

M. E

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2204650

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