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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2204727

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2204727

mardi 20 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2204727
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique 2
Avocat requérantMARY-INQUIMBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 novembre 2022, M. B C, représenté par Me Mary, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 3 novembre 2022 par lequel le préfet de la Seine-Maritime lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi de cette mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de cinquante euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- est intervenue au terme d'une procédure irrégulière en l'absence de respect de son droit à être préalablement entendu ;

- est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La décision fixant le pays de renvoi :

- est intervenue au terme d'une procédure irrégulière en l'absence de respect de son droit à être préalablement entendu ;

- doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 7 décembre 2022, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Par décision du 1er septembre 2022, le président du tribunal a désigné M. D comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis et VII ter du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 14 décembre 2022, après avoir présenté son rapport, le magistrat désigné a entendu les observations de Me Inquimbert, substituant Me Mary pour M. C, qui a repris les conclusions et moyens exposés dans la requête. Elle a souligné que l'intéressé démontre la réalité et la sincérité de sa relation avec son compagnon et que dès lors, compte tenu de son orientation sexuelle, il est exposé à un risque pour sa liberté ou sa vie en cas de retour au Nigéria, pays où l'homosexualité est pénalisée. Elle a précisé qu'en raison de sa timidité et de sa réserve quant à cette question qui touche à son intimité, il n'a pu pleinement s'exprimer à l'audience à la cour nationale du droit d'asile (CNDA). Elle a en outre indiqué que cette relation témoigne de ce que M. C a fixé en France le centre de ses intérêts privés et familiaux. Ont également été entendues les observations de M. C, assisté de Mme E, interprète en langue anglaise, qui a rappelé les raisons pour lesquelles il a quitté le Nigéria, qui expliquent qu'il n'a plus de contacts avec les membres de sa famille qui y résident, et a donné des précisions sur les risques qu'il encourt en cas de retour au Nigéria et sur sa relation avec son compagnon.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, ressortissant nigérian né le 4 avril 1999, déclare être entré, le 24 décembre 2020, sur le territoire français. Le 15 janvier 2021, l'intéressé a déposé une demande d'asile en préfecture de la Seine-Maritime. Par une décision du 22 mars 2022, confirmée par une décision du 29 septembre 2022 de la cour nationale du droit d'asile (CNDA), l'office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté cette demande. Par l'arrêté attaqué du 3 novembre 2022, le préfet de la Seine-Maritime a fait obligation à M. C de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi de cette mesure d'éloignement.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre le requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire en application des dispositions mentionnées au point précédent.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

4. En premier lieu, lorsqu'il sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection internationale, l'étranger ne saurait en principe ignorer qu'en cas de rejet de sa demande, il pourra faire l'objet d'une mesure d'éloignement dès lors qu'il s'est vu remettre une information complète sur ses droits et obligations, par écrit et dans une langue qu'il comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Il appartient dès lors au demandeur d'asile qui s'est vu remettre cette information, laquelle remise constitue une garantie, lors du dépôt de sa demande ou en cours d'instruction, de faire valoir auprès de l'autorité préfectorale toute observation supplémentaire dans l'éventualité de l'intervention d'une mesure d'éloignement.

5. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué, qui ne sont pas sérieusement contestés, que M. C s'est vu remettre, le 15 janvier 2021, lors du dépôt de sa demande d'asile, le guide du demandeur d'asile, qui comporte l'information mentionnée au point précédent, en langue anglaise. L'intéressé n'allègue pas que l'information remise était insuffisante, ni qu'il n'a pu faire valoir auprès du préfet ses éventuelles observations de manière utile et effective lors du dépôt de sa demande, durant son instruction ou après son terme. Le droit de l'intéressé à être préalablement entendu, ainsi satisfait, n'imposait pas au préfet de le mettre à même de réitérer ses observations ou d'en présenter de nouvelles, préalablement à l'intervention de l'arrêté attaqué pris par suite du rejet de sa demande d'asile par la CNDA. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit de l'intéressé à être entendu préalablement à l'intervention d'une décision qui l'affecterait défavorablement doit être écarté.

6. En second lieu, il ressort des pièces du dossier que le préfet a procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. C. Par suite, le moyen tiré du défaut d'un tel examen doit être écarté.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

7. D'une part, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; () ".

8. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. M. C fait valoir qu'il a fixé en France le centre de ses intérêts privés et familiaux, où il entretient une relation amoureuse depuis le mois de mai 2022 et où il milite dans l'association Le Refuge. Toutefois, la présence de l'intéressé en France est récente, de même que la relation dont il fait état. Par ailleurs, en dehors de son engagement associatif et de cette relation récente, M. C ne dispose d'aucun lien personnel ou familial en France, ni ne fait état d'aucun gage d'insertion professionnelle. Par suite et en dépit des efforts d'insertion de l'intéressé, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Il en va de même, pour les mêmes motifs, du moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de la décision attaquée sur la situation personnelle de l'intéressé.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

10. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de renvoi de la mesure d'éloignement doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de cette mesure doit être écarté.

11. En second lieu, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales () ". Aux termes des stipulations de ce dernier article : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

12. Il ressort d'informations publiques, librement accessibles aux parties sur le site de la CNDA, que l'homosexualité est toujours pénalisée en vertu d'une part, de l'article 217 du code pénal nigérian, qui la rend passible d'une peine de trois ans d'emprisonnement, et d'autre part, du Same sex marriage (prohibition) Acte, promulgué le 7 janvier 2014, lequel punit d'une peine de quatorze ans d'emprisonnement les relations ainsi que les unions entre personnes de même sexe. Il en ressort également que, en particulier pour ce motif, tant le Conseil d'Etat, dans sa décision n° 391534 du 17 juin 2016, que la CNDA ont reconnu que les personnes homosexuelles au Nigéria constituaient un groupe social au sens des stipulations du paragraphe 2 de la section A de l'article 1er de la convention de Genève du 28 juillet 1951.

13. M. C soutient en outre qu'en raison de son homosexualité, il encourt un risque pour sa liberté, voire pour sa vie, en cas de retour au Nigéria, où elle est pénalisée, ce qu'il a lui-même pu exposer à l'audience. A cet égard, si la CNDA a estimé, dans sa décision du 29 décembre 2022 confirmant le rejet, par l'OFPRA, de sa demande d'asile, que les déclarations de M. C et les pièces produites ne permettaient pas de tenir pour établies son orientation sexuelle, ni les craintes susceptibles d'en découler, l'intéressé a toutefois versé à l'instance d'une part, une attestation de son compagnon et des photographies démontrant manifestement l'existence d'une relation sentimentale et intime entre les deux hommes et d'autre part, deux attestations émanant de l'association Le Refuge, qui milite pour la défense des droits des jeunes A+, justifiant de manière suffisamment circonstanciée de l'engagement bénévole de M. C en son sein. Par ailleurs, le récit des circonstances dans lesquelles il a découvert son orientation sexuelle, ainsi que des pressions et mauvais traitements dont il a fait l'objet par des membres de sa famille, suffisamment circonstancié, n'apparaît pas dénué de crédibilité, ni de vraisemblance. Il en résulte que les allégations de M. C quant à son orientation sexuelle, qui n'est au demeurant pas réellement remise en cause par le préfet en défense, doivent être regardées comme suffisamment établies, de même que les risques auxquels il allègue être personnellement exposé en cas de retour au Nigéria, tant du fait de la pénalisation de l'homosexualité dans ce pays, que de l'hostilité de sa famille, et de manière générale, de la population, à l'égard de cette orientation sexuelle. Dans ces conditions, en n'excluant pas, comme pays de renvoi, le pays dont M. C a la nationalité, le préfet a méconnu les dispositions et stipulations citées au point 11. Par suite, les moyens invoquant leur méconnaissance doivent être accueillis dans cette mesure.

14. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur le moyen restant de la requête invoqué au soutien des conclusions dirigées contre la décision attaquée, M. C est fondé à demander l'annulation de la décision du 3 novembre 2022 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a fixé le pays de renvoi de la mesure d'éloignement dont il fait l'objet, en tant qu'elle n'exclut pas le pays dont il a la nationalité.

15. Il résulte de tout ce qui précède que M. C est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 1er mars 2022 du préfet de la Seine-Maritime seulement en tant qu'il n'exclut pas, comme pays de renvoi, le pays dont il a la nationalité.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

16. Eu égard à la nature de la décision partiellement annulée, l'annulation prononcée n'implique aucune mesure d'exécution, de sorte que les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées.

Sur les conclusions au titre des frais exposés et non compris dans les dépens :

17. M. C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée. Ces dispositions font toutefois obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante pour l'essentiel dans la présente instance, au titre des frais exposés par M. C et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La décision du 3 novembre 2022 du préfet de la Seine-Maritime portant fixation du pays de renvoi est annulée en tant qu'elle n'exclut pas le pays dont M. C a la nationalité.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Mary, et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 20 décembre 2022.

Le magistrat désigné,

J. DLa greffière,

N. Protin-Lemière

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

npl

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