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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2205070

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2205070

jeudi 19 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2205070
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique
Avocat requérantLEPEUC MARIE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

H une requête, enregistrée le 14 décembre 2023, M. D E, actuellement détenu au centre de détention de Val-de-Reuil (27) et représenté H Me Lepeuc, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 5 décembre 2022, qui lui a été notifié le 13 décembre 2022, H lequel le préfet de l'Eure lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Eure de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de dix jours jours à compter du jugement à intervenir et de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées de l'alinéa 2 de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. E soutient que :

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- est dépourvue de base légale, pour être fondée sur un refus de séjour illégal ;

- méconnaît les dispositions du 2°) de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il réside habituellement en France depuis l'âge de douze ans ;

- méconnaît les 3°) et 5°) de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en portant une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

La décision de refus d'octroi de délai de départ volontaire :

- est illégale pour être fondée sur une obligation de quitter le territoire français illégale ;

- a été adopté en méconnaissance de son droit d'être entendu ;

- est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

La décision fixant son pays de renvoi :

- repose sur une obligation de quitter le territoire français illégale ;

- méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

La décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

- repose sur une obligation de quitter le territoire français illégale ;

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- procède d'une erreur d'appréciation.

H un mémoire en défense enregistré le 17 janvier 2023, le préfet de l'Eure conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. B comme juge du contentieux des décisions relatives à l'éloignement et à la rétention des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter et VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bouvet, magistrat désigné ;

- les observations de Me Lepeuc, représentant M. E, qui reprend et développe les moyens soulevés dans la requête et fait valoir, s'agissant de l'exception d'illégalité de la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour, que cette décision est insuffisamment motivée, qu'elle n'a pas été précédée de la saisine, pour avis, de la commission du titre de séjour, qu'elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de la situation du requérant, qu'elle est entachée d'une méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-21 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'elle est entachée d'une méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et qu'elle procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- les observations de M. E.

Le préfet de l'Eure n'était ni présent ni représenté.

En application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, la clôture d'instruction est intervenue à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant marocain né le 17 janvier 1995, déclare être entré en France à l'âge de douze ans, en 2007. L'intéressé a fait l'objet de huit condamnations pénales entre février 2014 et novembre 2018, notamment pour importation de stupéfiants et recel. M. E a été écroué à la maison d'arrêt de Brest (29) le 19 septembre 2017 puis transféré au centre de détention de Val-de-Reuil (27), le 27 mai 2020. H un arrêté du 5 décembre 2022, le préfet de l'Eure l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. M. E demande l'annulation de ces décisions.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit H le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit H la juridiction compétente ou son président ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 2° L'étranger qui justifie H tous moyens résider habituellement en France depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans ; () ".

5. M. E soutient qu'il est entré pour la dernière fois en France en 2007et qu'il y réside habituellement depuis lors, de sorte qu'en vertu des dispositions précitées du 2° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il ne pouvait faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français. Il ressort à cet égard des pièces du dossier que M. E a été scolarisé, au titre de l'année scolaire 2007-2008 et, ce dès le premier trimestre, au sein du collège Albert Camus de F (22), alors qu'il était âgé de douze ans, puis au titre de l'année scolaire 2008- 2009 et, enfin, au titre d'une partie de l'année 2010, au sein du collège Max Jacob de Quimper (29). Il ressort en outre de l'attestation rédigée le 14 décembre 2022 H Mme C E, présente à l'audience, ainsi que des déclarations à l'audience de M. E lui-même, que celui a été confié à l'aide sociale à l'enfance, en juillet 2008, et confié à la garde d'une famille d'accueil H un jugement du tribunal pour enfants de F durant deux ans et demi. En raison de difficultés à tolérer la prise en charge en famille d'accueil, l'intéressé a été ultérieurement confié H l'autorité judiciaire à la garde de Mme C E, sa sœur, qui résidait alors à Aulnay-sous-Bois (93), jusqu'à sa majorité, le 17 janvier 2013. Il ressort H ailleurs des pièces du dossier que M. E s'est vu délivrer, le 13 juin 2008, un document de circulation pour étranger mineur. Un passeport marocain lui a été délivré H le consulat général du Maroc au Raincy (93), le 14 février 2012. Il est également établi que M. E est père d'une petite fille, née le 16 juin 2016 à Lens (62) de sa relation avec Mme A G, ressortissante française, qui indique, dans son attestation, l'avoir connu en 2014. H ailleurs, alors que les condamnations et les périodes d'incarcération dont elles s'accompagnent doivent être prises en compte pour apprécier la continuité de la résidence habituelle en France du requérant, il ressort des pièces versées aux débats, des indications de l'arrêté litigieux, et de la fiche pénale produite H le préfet, que l'intéressé a été condamné le 7 février 2014 à quatre mois d'emprisonnement H le tribunal correctionnel de Bobigny (93) pour des faits relatifs à un trafic de stupéfiants, le 14 novembre 2015 à cinq ans d'emprisonnement, dont un avec sursis, H le même tribunal pour, notamment, un vol avec violence, le 9 mars 2016, H le même tribunal, à 300 euros d'amende pour conduite d'un véhicule sans permis, le 15 juin 2016, H le tribunal correctionnel de Brest (29) à deux mois d'emprisonnement pour menace de crime ou de délit à l'encontre d'une personne chargée d'une mission de service public, le 4 juillet 2016, H le tribunal correctionnel de Quimper à huit mois d'emprisonnement avec sursis et deux ans de mise à l'épreuve pour, notamment, conduite d'un véhicule sans permis et conduite sous emprise de produits stupéfiants, le 8 septembre 2016, H le tribunal correctionnel de Brest à deux mois d'emprisonnement pour recel, le 4 décembre 2017, H le tribunal correctionnel de Brest, à cinq ans d'emprisonnement pour importation et trafic de stupéfiants et, enfin, le 23 novembre 2018, à trois mois d'emprisonnement pour recel. Il est également établi, notamment H le certificat de présence en date du 9 décembre 2021 du directeur du centre de détention de Val-de-Reuil (27), que M. E a été incarcéré dans cet établissement à compter du 27 mai 2020, qu'il l'est encore à ce jour, et qu'il était auparavant emprisonné, depuis le 19 septembre 2017, au sein d'un autre établissement, que les pièces du dossier, en particulier la fiche pénale précitée, permettent d'identifier comme étant le centre pénitentiaire de Nantes (44). Enfin, la présence continue du requérant sur le territoire français depuis 2007 est corroborée H les déclarations circonstanciées de l'intéressé à l'audience, à laquelle assistaient plusieurs membres de sa famille. Dans ces conditions, et alors que le préfet, en se bornant à soutenir que la date de première entrée en France de M. E n'est pas établie, ne peut être regardé comme contestant utilement la durée de séjour habituelle en France du requérant, il peut être tenu pour établi, au vu de ces éléments, pris dans leur ensemble, que M. E réside de manière habituelle en France depuis l'âge de douze ans. Dès lors, et quoique le parcours pénal de M. E, marqué H la gravité croissante des infractions pour lesquelles il a été condamné, traduise une évidente menace pour l'ordre public, le préfet de l'Eure ne pouvait, en application des dispositions précitées du 2°) de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui ne comportent aucune réserve d'ordre public, obliger l'intéressé à quitter le territoire français. Il suit de là que M. E est fondé à soutenir qu'en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet de l'Eure a commis une erreur de droit.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. E est fondé à demander l'annulation de la décision du 5 décembre 2022 H laquelle le préfet de l'Eure lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai ainsi, H voie de conséquence, l'annulation des décisions fixant le pays de son renvoi et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français.

Sur l'injonction :

7. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique que l'administration procède au réexamen de la situation de M. E dans un délai qu'il convient de fixer à deux mois à compter de la notification de la présente décision, et qu'elle le munisse, dans l'attente, d'une autorisation provisoire de séjour.

Sur les frais liés au litige :

8. M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle, à titre provisoire. H suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Lepeuc, avocat de M. E, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Lepeuc de la somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. E H le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. E.

D É C I D E :

Article 1er : M. E est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 5 décembre 2022 du préfet de l'Eure est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de réexaminer la situation de M. E dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : Sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Lepeuc, avocate de M. E, la somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. D E, à Me Marie Lepeuc et au préfet de l'Eure.

Rendu public H mise à disposition au greffe le 19 janvier 2023.

Le magistrat désigné,

Signé :

C. B

La greffière,

Signé :

P. HIS

La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2205070

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