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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2205194

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2205194

jeudi 11 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2205194
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2 ème Chambre
Avocat requérantSOUTY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 décembre 2022 et 21 février 2023, M. D, représenté par Me Souty, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de rejeter les pièces adverses numéros cinq et sept comme constitutives du délit de recel de violation du secret de l'enquête, tel que prévu par les dispositions de l'article 11 du code de procédure pénale ;

2°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 19 décembre 2022 par lequel le préfet de l'Eure lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai à destination de tout pays non membre de l'Union européenne ou avec lequel ne s'applique pas l'acquis de Schengen où il est légalement admissible ;

3°) d'enjoindre au préfet, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour pluriannuelle dans le délai d'un mois à compter de la décision à intervenir, et subsidiairement de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours, en tout état de cause de délivrer une autorisation provisoire de séjour dans le délai de huit jours à compter du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat à titre principal, une somme de 1 600 euros HT à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et à titre subsidiaire, la même somme à lui verser directement au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un détournement de pouvoir ;

- elle est entachée d'un détournement de procédure dès lors qu'elle méconnaît les articles L. 424-9 et L. 512-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'un vice de procédure en l'absence de saisine de la commission du titre de séjour ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation et d'une erreur de fait ;

- elle méconnait le principe du droit à être préalablement entendu consacré par le principe général du droit à une bonne administration et du respect des droits de la défense ;

- elle méconnait l'article L. 424-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 février 2023, le préfet de l'Eure conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 8 février 2023.

Par un courrier du 31 mars 2023, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de la méconnaissance du champ d'application de la loi, dès lors que le préfet ne pouvait, pour refuser le titre de séjour, se fonder sur la menace à l'ordre public, sur le fondement des dispositions de l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors que le requérant est bénéficiaire de la protection subsidiaire (article L. 424-9 de ce code).

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les conclusions de M. Cotraud, rapporteur public,

- et les observations de Me Souty, pour M. B,

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant afghan né le 21 mars 1992, entré en France au mois de mars 2012, s'est vu accorder le bénéfice de la protection subsidiaire par décision du 27 mars 2014 de la Cour nationale du droit d'asile. Il a ainsi bénéficié d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 313-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par décision du 14 juin 2018, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a mis fin au bénéfice de la protection subsidiaire accordée à M. B. Celui-ci s'est maintenu sur le territoire français malgré un refus de renouvellement de son titre de séjour et une mesure d'éloignement du territoire, dont la légalité a été confirmée par la cour administrative d'appel de Douai. Par une décision du 2 mars 2022, la Cour nationale du droit d'asile a toutefois annulé la décision du directeur général de l'OFPRA du 14 juin 2018 mettant fin à la protection subsidiaire de M. B et a rétabli le bénéfice de la protection subsidiaire accordée à celui-ci. Le préfet de l'Eure a, malgré la décision de la Cour nationale du droit d'asile, par arrêté du 19 décembre 2022, rejeté la demande de titre de séjour de M. B et lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français à destination de tout pays non membre de l'Union européenne. Par la présente requête, M. B demande l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Le bénéfice du droit d'asile et des autres protections internationales est régi par les dispositions du livre V du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le titre I de ce livre prévoit les conditions d'octroi du statut de réfugié et de la protection subsidiaire, ainsi que les cas où ces protections ne sont pas accordées ou sont retirées, pour une réserve d'ordre public. Le contenu de la protection est, quant à lui, défini à l'article L. 561-1 de ce code qui prévoit que : " L'étranger qui a obtenu le statut de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire en application du présent livre se voit délivrer un titre de séjour dans les conditions et selon les modalités prévues au chapitre IV du titre II du livre IV. " et renvoie ainsi aux dispositions de l'article L. 424-9 du même code selon lesquelles : " " L'étranger qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire se voit délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " bénéficiaire de la protection subsidiaire " d'une durée maximale de quatre ans. Cette carte est délivrée dès la première admission au séjour de l'étranger ".

3. En ce qui concerne la protection subsidiaire, l'article L. 512-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que : " La protection subsidiaire n'est pas accordée à une personne s'il existe des raisons sérieuses de penser :/ 1° Qu'elle a commis un crime contre la paix, un crime de guerre ou un crime contre l'humanité ;/ 2° Qu'elle a commis un crime grave ;/ 3° Qu'elle s'est rendue coupable d'agissements contraires aux buts et aux principes des Nations unies ;/ 4° Que son activité sur le territoire constitue une menace grave pour l'ordre public, la sécurité publique ou la sûreté de l'Etat ;/ 5° Qu'elle a commis, avant son entrée en France, un ou plusieurs crimes qui ne relèvent pas du champ d'application des 1°, 2°, 3° ou 4° et qui seraient passibles d'une peine de prison s'ils avaient été commis en France, et qu'elle n'a quitté son pays d'origine que dans le but d'échapper à des sanctions résultant de ces crimes. / Les 1° à 3° s'appliquent aux personnes qui sont les instigatrices, les auteurs ou les complices des crimes ou des agissements mentionnés à ces mêmes 1° à 3° ou qui y sont personnellement impliquées ". L'article L. 512-3 du même code ajoute que : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides met fin, de sa propre initiative ou à la demande de l'autorité administrative, au bénéfice de la protection subsidiaire lorsque les circonstances ayant justifié l'octroi de cette protection ont cessé d'exister ou ont connu un changement suffisamment significatif et durable pour que celle-ci ne soit plus requise. / L'office met également fin à tout moment, de sa propre initiative ou à la demande de l'autorité administrative, au bénéfice de la protection subsidiaire dans les cas suivants : / 1° Le bénéficiaire de la protection subsidiaire aurait dû être exclu de cette protection pour l'un des motifs prévus à l'article L. 512-2 ; / 2° La décision d'octroi de la protection subsidiaire a résulté d'une fraude ; / 3° Le bénéficiaire de la protection subsidiaire doit, à raison de faits commis après l'octroi de la protection, en être exclu pour l'un des motifs prévus à l'article L. 512-2. / Par dérogation au premier alinéa, la protection subsidiaire est maintenue lorsque son bénéficiaire justifie de raisons impérieuses tenant à des atteintes graves antérieures pour refuser de se réclamer de la protection de son pays ". En application de ces dispositions, il appartient à l'autorité administrative de saisir l'office afin que celui-ci mette fin, le cas échéant, au bénéfice de la protection subsidiaire notamment pour un motif d'ordre public.

4. Il résulte de la lecture combinée de l'ensemble de ces dispositions, d'une part, que l'étranger qui obtient le bénéfice de la protection subsidiaire se voit délivrer de plein-droit une carte de séjour pluriannuelle et, d'autre part, que les dispositions spéciales du livre V du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dérogent aux dispositions générales applicables au séjour des étrangers, et notamment à celles de l'article L. 432-1 de ce code qui permettent au préfet de refuser la délivrance d'une carte de séjour temporaire à l'étranger dont la présence en France constitue une menace à l'ordre public.

5. Pour refuser à M. B la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " bénéficiaire de la protection subsidiaire ", le préfet de l'Eure a considéré que la présence en France de l'intéressé constituait une menace pour l'ordre public, au vu des condamnations dont il avait fait l'objet en se fondant sur les dispositions de l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ressort cependant des pièces du dossier que M. B s'est vu maintenir le bénéfice de la protection subsidiaire par décision du 2 mars 2022 de la Cour nationale du droit d'asile, qui s'est prononcée sur la réserve d'ordre public et a considéré, en s'appuyant sur les dispositions précitées des articles L. 512-2 et L. 512-3 du même code qu'il n'apparaissait pas que M. B constituait une menace grave pour l'ordre public, la sécurité publique ou la sûreté de l'Etat.

6. Il résulte de ce qui a été dit que le préfet de l'Eure ne pouvait pour refuser le titre de séjour sollicité, fonder sa décision, sans méconnaître le champ d'application de la loi, sur l'article L. 432-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui n'était pas applicable à la situation de M. B, dès lors que l'intéressé bénéficiait de la protection subsidiaire, l'appréciation de la réserve d'ordre public relevant de l'office de l'OFPRA sous le contrôle de la Cour nationale du droit d'asile.

7. Il suit de là que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les moyens de la requête ni sur la demande d'écarter certaines pièces des débats, M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français du 19 décembre 2022.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

8. En raison du motif qui la fonde, l'annulation de l'arrêté attaqué implique nécessairement que la carte de séjour pluriannuelle portant la mention " bénéficiaire de la protection subsidiaire " soit délivrée au requérant. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet de l'Eure de délivrer le titre de séjour prévu à l'article L. 424-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais du litige :

9. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que que Me Souty, avocat de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Souty de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de l'Eure du 19 décembre 2022 refusant l'admission au séjour de M. B et l'obligeant à quitter le territoire français est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Eure de délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " bénéficiaire de la protection subsidiaire " à M. C B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Souty une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Souty renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Souty et au préfet de l'Eure.

Délibéré après l'audience du 13 avril 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Bailly, présidente,

M. Le Duff, premier conseiller, et Mme Thielleux, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 mai 2023.

Le rapporteur,

Signé :

V. A

La présidente,

Signé :

P. BaillyLa greffière,

Signé :

A. Hussein

La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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