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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2300094

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2300094

mardi 17 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2300094
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique
Avocat requérantMATRAND LUCILE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 janvier 2023, Mme D F, représentée par Me Matrand, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 14 décembre 2022, notifié le 26 décembre 2022, par lequel le préfet de la Seine-Maritime a ordonné son transfert aux autorités belges ;

3°) d'enjoindre au préfet de transmettre sa demande d'asile à l'OFPRA dans un délai de dix jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de cent euros par jour de retard et de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure accélérée dans le même délai, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

4°) de mettre une somme de 1 500 euros à la charge de l'État, au bénéfice de son conseil, en application des dispositions combinées de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme F soutient que :

- il n'est pas justifié de la compétence du signataire de la décision attaquée ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- l'entretien individuel prévu à l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 n'a pas été réalisé dans les formes requises ;

- la décision a été prise au terme d'une procédure irrégulière au regard des dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- il n'a pas été procédé à un examen particulier de sa situation personnelle ;

- la décision a été prise au terme d'une procédure irrégulière en violation de l'article 4 du règlement (UE) n°604/2013 ;

- elle méconnaît l'article 12 du même règlement ;

- elle méconnaît l'article 17 du même règlement ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 janvier 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003, modifié par le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la directive n° 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter et VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 16 janvier 2023, ont été entendus :

- le rapport de M. C ;

- les observations de Me Vercoustre substituant Me Matrand, pour Mme F, qui reprend et développe les moyens de la requête ;

- les observations de Mme F.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent, ni représenté.

En application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, la clôture d'instruction est intervenue à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D F, ressortissante congolaise (République Démocratique du Congo) née le 18 novembre 1982, est entrée en France le 26 juillet 2022 par la Belgique, munie d'un visa délivré par les autorités de ce pays, accompagnée de ses deux filles mineures. Elle a présenté une demande d'asile le 10 novembre 2022 auprès des services de la préfecture de la Seine-Maritime. Les vérifications opérées sur la base Visabio ont permis de révéler que l'intéressée s'était vue délivrer un visa par les autorités belges, le 17 juin 2022. Le 16 novembre 2022, les autorités belges ont été saisies par la France d'une demande de prise en charge de l'intéressée sur le fondement des dispositions de l'article 12-4 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013. Les autorités belges ont expressément donné leur accord à la prise en charge de Mme F, le 30 novembre suivant. Par un arrêté du 14 décembre 2022, qui lui a été notifié le 26 décembre suivant, le préfet de la Seine-Maritime a décidé du transfert de l'intéressée aux autorités belges. Mme F demande, à titre principal, l'annulation de cet arrêté.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre la requérante au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. En premier lieu, l'arrêté en litige a été signé par la cheffe du pôle régional Dublin, Mme A, qui disposait pour ce faire d'une délégation de signature consentie par arrêté du 29 août 2022 du préfet de la Seine-Maritime, régulièrement publié.

4. En deuxième lieu, l'arrêté en litige vise le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013. Il précise que Mme F était munie d'un visa délivré par les autorités belges, lors du dépôt de sa demande d'asile. Il indique que les autorités belges, saisies par la France le 16 novembre 2022 sur le fondement de l'article 12-4 de ce règlement, ont explicitement accepté, le 30 novembre suivant, de la prendre en charge sur le fondement de ces dispositions. L'arrêté en litige énonce ainsi les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde avec une précision suffisante pour permettre à Mme F de comprendre les motifs de la décision et, le cas échéant, d'exercer utilement son recours. Par suite, le moyen tiré de son insuffisante motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, l'ensemble des règles relatives au respect des droits de la défense applicable aux décisions de transfert est entièrement déterminé par les articles 4 et 5 du règlement du 26 juin 2013 ainsi que par les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, les dispositions de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration, qui excluent en outre leur propre application lorsque, comme en l'espèce, " il est statué sur une demande ", ne peuvent être utilement invoquées à l'encontre de ces décisions. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté comme inopérant. Au surplus, il ressort des pièces du dossier que Mme F, qui a bénéficié, dans les conditions qui seront précisées infra, d'un entretien individuel, n'établit pas avoir été empêchée de formuler des observations utiles et pertinentes sur sa situation personnelle de nature à influer sur le sens de la décision. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du principe du contradictoire au motif qu'il ne lui a pas été précisé qu'elle pouvait compléter ses observations orales par des observations écrites doit être écarté.

6. En quatrième lieu, la requérante soulève les moyens tirés de la méconnaissance des articles 4 et 5 du règlement du 26 juin 2013. Toutefois, le préfet de la Seine-Maritime établit lui avoir délivré les brochures prévues par les dispositions dudit règlement en langue française qu'elle a déclaré comprendre. En outre, un entretien individuel mené par un agent qualifié en vertu du droit national a été tenu avec l'intéressée, le 10 novembre 2022, à la préfecture de la Seine-Maritime au cours duquel Mme F a été mise à même de présenter ses observations sur sa situation personnelle et familiale. Par ailleurs, il ne ressort d'aucune des pièces du dossier que cet entretien aurait été mené postérieurement à la prise d'une décision de transfert vers la Belgique. Au regard de l'ensemble de ces éléments, les moyens tirés de la méconnaissance des articles 4 et 5 du règlement du 26 juin 2013 doivent être écartés.

7. En cinquième lieu, à la différence de l'obligation d'information instituée par le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, qui prévoit un document d'information sur les droits et obligations des demandeurs d'asile, dont la remise doit intervenir au début de la procédure d'examen des demandes d'asile pour permettre aux intéressés de présenter utilement leur demande aux autorités compétentes, l'obligation d'information prévue par les dispositions de l'article 18, paragraphe 1, du règlement (CE) n° 2725/2000 du 11 décembre 2000, aujourd'hui reprises à l'article 29, paragraphe 1, du règlement (UE) n° 603/2013 du 26 juin 2013, a uniquement pour objet et pour effet de permettre d'assurer la protection effective des données personnelles des demandeurs d'asile concernés, laquelle est garantie par l'ensemble des Etats membres relevant du régime européen d'asile commun. Le droit d'information des demandeurs d'asile contribue, au même titre que le droit de communication, le droit de rectification et le droit d'effacement de ces données, à cette protection. Il s'ensuit que la méconnaissance de cette obligation d'information ne peut être utilement invoquée à l'encontre de la décision par laquelle l'Etat français remet un demandeur d'asile aux autorités compétentes pour examiner sa demande. Par suite, à le supposer soulevé, le moyen tiré de ce que la brochure d'information du règlement Eurodac n'aurait pas été remise à la requérante ne peut qu'être écarté.

8. En sixième lieu, aux termes de l'article 12 du règlement n° 604/2013 susvisé du 26 juin 2013 : " 1. Si le demandeur est titulaire d'un titre de séjour en cours de validité, l'État membre qui l'a délivré est responsable de l'examen de la demande de protection internationale. / 2. Si le demandeur est titulaire d'un visa en cours de validité, l'État membre qui l'a délivré est responsable de l'examen de la demande de protection internationale () 4. Si le demandeur est seulement titulaire d'un ou de plusieurs titres de séjour périmés depuis moins de deux ans ou d'un ou de plusieurs visas périmés depuis moins de six mois lui ayant effectivement permis d'entrer sur le territoire d'un État membre, les paragraphes 1, 2 et 3 sont applicables aussi longtemps que le demandeur n'a pas quitté le territoire des États membres () ".

9. Au cas d'espèce, Mme F était titulaire d'un visa délivré par les autorités belges périmé depuis moins de six mois, à la date de sa demande d'asile. Il n'est, en outre, pas soutenu, ni même allégué par l'intéressée qu'elle aurait quitté le territoire des Etats-membres. Dès lors, en vertu des dispositions citées au point précédent, la Belgique était bien responsable de sa demande d'asile. Au demeurant, la requérante fait elle-même valoir que " au jour de l'arrêté de transfert, la Belgique semble être responsable de [sa] demande d'asile ". Ainsi, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 12 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ne peut qu'être écarté.

10. En septième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

11. Par ailleurs, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ".

12. La faculté laissée à chaque Etat membre par l'article 17 du règlement cité au point précédent de décider d'examiner une demande d'asile qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés par ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

13. D'une part, il ressort des pièces du dossier que le préfet de la Seine-Maritime a procédé à un examen particulier de la situation personnelle de la requérante. Il a, notamment, ainsi qu'il ressort des énonciations de l'arrêté contesté, examiné s'il y avait lieu de faire application des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

14. D'autre part, si Mme F fait état de problèmes de santé, également évoqués lors de son entretien individuel, les pièces médicales versées aux débats ne permettent ni de démontrer que son transfert vers la Belgique entraînerait un risque réel et avéré d'une détérioration significative et irrémédiable de son état de santé, ni qu'elle serait dans l'impossibilité d'y bénéficier d'un suivi adapté à ses pathologies.

15. Si, enfin, Mme F fait valoir qu'elle a fui la République Démocratique du Congo aux fins de soustraire ses filles à un mariage forcé, cette circonstance n'est pas démontrée. En tout état de cause, il ne ressort pas des pièces du dossier que les jeunes B et E, nées respectivement en 2005 et 2011 ne pourraient être correctement prises en charge, en Belgique, aux fins de " se reconstruire psychologiquement ", ainsi que Mme F en formule l'exigence. Si la requérante se prévaut de ce que ses deux filles mineures sont scolarisées, en France, il n'est nullement établi, et pas même allégué, que celles-ci ne pourront être scolarisés en Belgique de sorte que la décision en litige ne peut être regardée comme lésant leur intérêt supérieur. Enfin, eu égard à la circonstance que l'acceptation de prise en charge des autorités belges concerne également les jeunes B et E, que le séjour en France de la requérante et de ses deux filles sur le territoire national est particulièrement récent, Mme F, qui ne justifie pas, au demeurant, avoir créé de lien particulier sur le territoire national, ne peut valablement se prévaloir de l'atteinte disproportionnée portée à son droit au respect de sa vie privée et familiale par l'autorité préfectorale.

16. Dans ces conditions, en ne mettant pas en œuvre la procédure dérogatoire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 précité, le préfet de la

Seine-Maritime n'a pas méconnu ces dispositions, pas plus qu'il n'a méconnu celles de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant. Pour les mêmes motifs, la décision en litige ne procède pas d'une erreur manifeste d'appréciation. Les moyens soulevés en ce sens doivent être écartés.

17. Il résulte de tout ce qui précède que Mme F n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 14 décembre 2022 par lequel le préfet de la Seine Maritime a ordonné son transfert vers la Belgique.

18. Les conclusions à fin d'annulation présentées par la requérante étant rejetées, ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles présentées au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent également être rejetées, par voie de conséquence.

D É C I D E :

Article 1er : Le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire est accordé à Mme F.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D F, à Me Matrand et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 janvier 2023.

Le magistrat désigné,

Signé :

C. CLa greffière,

Signé :

P. HIS

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2300094

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