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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2300098

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2300098

lundi 20 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2300098
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique 3
Avocat requérantSOUTY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 janvier 2023, Mme C D, représentée par Me Souty, demande au tribunal :

- son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

- l'annulation de l'arrêté du 6 janvier 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligée à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de renvoi et lui a interdit tout retour en France pendant un an ;

- de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ou de l'article 37 alinéa 2 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la requête est recevable dès lors que l'acte en litige, qui ne pouvait être attaqué que dans un délai de quarante-huit heures, lui a été notifié par le truchement d'un interprète téléphonique, que la requérante ne sait ni lire ni écrire le français, que les garanties relatives au droit à un recours effectif n'ont pas été respectées, et que, eu égard à son état de santé extrêmement dégradé, il convient de retenir une situation de force majeure ;

l'acte attaqué :

- est signé par une autorité incompétente et est entaché d'un défaut de motivation ;

- méconnait le principe général du droit de l'Union européenne d'être entendu ;

- est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- est contraire aux articles L. 511-1, L. 512-1, L. 621-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 février 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête. Il soutient qu'elle est irrecevable en raison de sa tardiveté.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. B juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter du titre VII du livre VII de la partie règlementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Présenté

Après avoir, au cours de l'audience publique, présenté son rapport et entendu :

- le rapport de M. Leduc, magistrat désigné ;

- les observations de Me Souty, représentant Mme D, assistée de M. A interprète. Me Souty a repris les moyens présentés dans sa requête et soutenu en outre que, eu égard aux conditions du séjour de Mme D en Grèce, bien que celle-ci soit titulaire du statut de réfugiée accordé par cet Etat de l'Union européenne, son retour sur le territoire hellénique mettrait gravement en péril son intégrité physique et mentale. Mme D a été mise à même de s'exprimer au cours de l'audience. Elle a présenté de manière circonstanciée ses conditions de séjour en Grèce particulièrement avilissantes, liées à sa situation de femme non accompagnée, et ce en dépit de son statut de réfugiée.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C D est une ressortissante iranienne née le 24 août 1982, titulaire du statut de réfugiée octroyé par les autorités grecques et disposant d'un titre de séjour grec valable jusqu'au 10 avril 2025. Elle a été interpellée à Dieppe le 5 janvier 2023, à l'occasion du contrôle frontalier préalable à la traversée de la Manche par ferry, en raison de la possession d'un passeport slovaque volé, et a été placée en garde à vue ce même jour à 18h30. Par l'arrêté attaqué du 6 janvier 2023, le préfet de la Seine-Maritime l'a obligée à quitter sans délai le territoire, fixé comme pays de destination son pays d'origine ou tout pays pour lequel elle était légalement admissible, lui a interdit tout retour en France pendant une année et l'a signalée dans le système d'information Schengen.

Sur la recevabilité de la requête :

2. Aux termes de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas assortie d'un délai de départ volontaire, le président du tribunal administratif peut être saisi dans le délai de quarante-huit heures suivant la notification de la mesure ". Aux termes de l'article R. 776-2 du code de justice administrative : " II. - Conformément aux dispositions de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la notification par voie administrative d'une obligation de quitter sans délai le territoire français fait courir un délai de quarante-huit heures pour contester cette obligation et les décisions relatives au séjour, à la suppression du délai de départ volontaire, au pays de renvoi et à l'interdiction de retour ou à l'interdiction de circulation notifiées simultanément. ". Aux termes de l'article R. 421-5 du même code : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision. ".

3. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté contesté du 6 janvier 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a fait obligation à la requérante de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, a été notifié par voie administrative à l'intéressée ce 6 janvier 2023, à 17h15, durant sa garde à vue. Elle n'était pas assistée d'un avocat et disposait de la seule collaboration téléphonique d'un interprète, collaboration dont l'effectivité, concernant la communication de l'intégralité de ses droits, et par suite le respect de l'ensemble des garanties dont elle est supposée bénéficier en matière de droit au recours, n'est pas établie par les pièces du dossier. A supposer même que l'intégralité de ses droits aurait effectivement portée à sa connaissance, la triple circonstance relative, d'une part, à son état de santé et son comportement inquiétant au cours de la garde à vue, soulignés à plusieurs reprises par l'officier de police judiciaire qui l'auditionnait le 6 janvier 2023 entre 10h40 et 12h10, et qui a mis fin prématurément à cette procédure en raison de cet état de fait, d'autre part, à l'absence de communication d'éléments concrets d'informations relatifs à la faculté de solliciter effectivement un conseil alors qu'elle ne maîtrise nullement le français, et, enfin, à la remise à l'intéressée, concomitamment à la communication de données concernant la procédure administrative, d'une convocation devant le juge judiciaire pour une audience prévue le 7 avril 2023, laquelle s'accompagnait de la liste de ses droits en vue de cette audience distante de trois mois, ce qui accentuait le caractère substantiellement abscons de la situation, conduit à devoir considérer que Mme D a été privée des garanties destinées à assurer l'effectivité du droit au recours. Par suite, le délai de recours contentieux de quarante-huit heures n'a pas commencé à courir et sa requête, contrairement à ce que fait valoir l'administration, n'était pas tardive. Il convient par ailleurs d'indiquer que, nonobstant le contenu du certificat médical de " compatibilité avec garde à vue " du 5 janvier 2023 versé au dossier par le préfet, l'état de santé particulièrement dégradé de la requérante, que relève indirectement l'agent de police judiciaire au cours de l'audition du 6 janvier 2023, a donné lieu à son hospitalisation depuis lors, en cours à la date de l'audience.

Sur l'aide juridictionnelle :

4. Dans les circonstances de l'espèce, et dès lors que la requête de Mme D est recevable, il y a lieu, en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, de l'admettre provisoirement à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français sans délai :

5. Mme D est en premier lieu fondée à demander l'annulation de l'acte attaqué du 6 janvier 2023 pour incompétence de son signataire, eu égard au caractère illisible des mentions relatives à l'identité et à la qualité dudit signataire, ce à quoi l'administration ne répond pas dans ses écritures en défense, se bornant à produire un arrêté de délégation au demeurant daté du 30 janvier 2023.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation au refus d'entrée à la frontière prévu à l'article L. 332-1, à la décision portant obligation de quitter le territoire français prévue à l'article L. 611-1 et à la mise en œuvre des décisions prises par un autre Etat prévue à l'article L. 615-1, l'étranger peut être remis, en application des conventions internationales ou du droit de l'Union européenne, aux autorités compétentes d'un autre Etat, lorsqu'il se trouve dans l'un des cas prévus aux articles L. 621-2 à L. 621-7. / L'étranger est informé de cette remise par décision écrite et motivée prise par une autorité administrative définie par décret en Conseil d'Etat. Il est mis en mesure de présenter des observations et d'avertir ou de faire avertir son consulat, un conseil ou toute personne de son choix ". L'article L. 621-2 du code précité : " Peut faire l'objet d'une décision de remise aux autorités compétentes d'un État membre de l'Union européenne, de la République d'Islande, de la Principauté du Liechtenstein, du Royaume de Norvège ou de la Confédération suisse l'étranger qui, admis à entrer ou à séjourner sur le territoire de cet Etat, a pénétré ou séjourné en France sans se conformer aux dispositions des articles L. 311-1, L. 311-2 et L. 411-1, en application des dispositions des conventions internationales conclues à cet effet avec cet État, en vigueur au 13 janvier 2009 ". Enfin, aux termes de l'article L. 621-4 de ce code : " Peut faire l'objet d'une décision de remise aux autorités compétentes d'un État membre de l'Union européenne l'étranger, détenteur d'un titre de résident de longue durée - UE en cours de validité accordé par cet État, en séjour irrégulier sur le territoire français / () ".

7. Il résulte de ces dispositions que, lorsque l'autorité administrative envisage une mesure d'éloignement à l'encontre d'un étranger dont la situation entre dans le champ d'application des articles L. 621-1 et suivants, elle peut légalement soit le remettre aux autorités compétentes de l'Etat d'où il provient, sur le fondement des articles L. 621-1 et suivants, soit l'obliger à quitter le territoire français sur le fondement de l'article L. 611-1. Ces dispositions ne font pas non plus obstacle à ce que l'administration engage l'une de ces procédures alors qu'elle avait préalablement engagée l'autre. Toutefois, si l'étranger demande à être éloigné vers l'Etat d'où il provient, ou s'il est résident de longue durée dans un Etat membre de l'Union européenne ou titulaire d'une carte bleue européenne délivrée par un tel Etat, il appartient au préfet d'examiner s'il y a lieu de reconduire en priorité l'étranger vers cet Etat ou de le réadmettre dans cet Etat.

8. Il ressort de la décision attaquée du 6 janvier 2023 qu'alors même que Mme D a expressément indiqué au cours de son audition par les services de police disposer du statut de réfugiée en Grèce, et être par conséquent titulaire d'un titre de séjour relevant de cet Etat, cette circonstance n'a donné lieu à aucune vérification par l'administration et n'est pas même évoquée dans l'acte attaqué. En dépit de cette situation, elle a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai sur le fondement des dispositions du 1° de l'article L. 611-1 et du 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, en ne prenant pas en considération cet élément relatif au droit au séjour de la requérante, alors qu'il en était informé, le préfet de la Seine-Maritime a entaché sa décision portant obligation de quitter le territoire français d'un défaut d'examen et d'une erreur de droit eu égard aux dispositions citées au point 6.

9. Il résulte de ce qui précède que la décision du 6 janvier 2023 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a obligé Mme D à quitter sans délai le territoire français, notamment à destination de l'Iran alors qu'elle dispose du statut de réfugiée, doit être annulée. Il y a lieu d'annuler, par voie de conséquence, les décisions du même jour portant refus de délai de départ volontaire, fixation du pays de destination et interdiction de retour en France.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

10. L'annulation de l'arrêté attaqué implique la remise à Mme D, conformément à l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d'une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours, jusqu'à ce qu'il ait été à nouveau statué sur son cas, un délai de deux mois étant accordé à l'administration pour effectuer ce réexamen. Par ailleurs, en application de l'article R. 613-7 du même, il appartient également au préfet de la Seine-Maritime de procéder à la suppression du signalement de Mme D aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

Sur les frais d'instance :

11. L'avocat de Mme D peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Souty renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Souty de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E:

Article 1er : Mme D est provisoirement admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 6 janvier 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a obligé Mme D à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, lui a interdit tout retour en France pendant une année et l'a signalée dans le système d'information Schengen, est annulé.

Article 3 : Le préfet de la Seine-Maritime remettra à Mme D une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours, jusqu'à ce qu'il ait à nouveau statué sur son cas, dans le délai de deux mois. Il procédera, par ailleurs, à la suppression du signalement de Mme D aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme D à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Souty renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera au conseil de Mme D une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 5: Le présent jugement sera notifié à Mme C D, à Me Souty et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20/02/2023

Le magistrat désigné,

Signé

C. BLa greffière,

Signé

C. DUPONT

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

C. DUPONT

N°2300098

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