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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2300190

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2300190

jeudi 9 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2300190
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique
Avocat requérantMUKENDI NDONKI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 janvier 2023 et des mémoires enregistrés le 27 janvier 2023 et le 6 mars 2023, M. E A C, représenté par Me Mukendi Ndonki, demande au tribunal :

1°) de lui accorder l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler la décision par laquelle le préfet de la Seine-Maritime lui a implicitement refusé la délivrance d'un titre de séjour ;

3°) d'annuler l'arrêté du 6 janvier 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour en France pendant la durée d'un an ;

4°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, le tout sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros en application du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ou à titre subsidiaire en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

La décision refusant implicitement la délivrance d'un titre de séjour :

- n'est pas suffisamment motivée ;

- est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- a été prise sans consultation de la commission du titre de séjour ;

- méconnaît les stipulations du 4) de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968.

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- n'est pas suffisamment motivée ;

- a été prise sans examen de sa situation personnelle ;

- est entachée d'un défaut de base légale, le refus implicite de titre de séjour étant lui-même illégal ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il n'est pas en situation irrégulière et ne présente pas de menace pour l'ordre public ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- a été prise sans examen de sa situation personnelle ;

- est dépourvue de base légale dès lors qu'il remplit les conditions pour la délivrance de plein droit d'un titre de séjour ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

La décision de refus d'un délai de départ volontaire :

- n'est pas suffisamment motivée ;

- est illégale par exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

La décision fixant le pays de destination :

- n'est pas suffisamment motivé ;

- est illégale par exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

La décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- n'est pas suffisamment motivée ;

- est illégale par exception de l'illégalité des décisions portant obligation de quitter le territoire français et refus de délai de départ volontaire ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 janvier 2023, et deux mémoires en production de pièces enregistrés le 2 mars 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu la décision du président du tribunal désignant Mme D comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 7 mars 2023, ont été entendus le rapport de Mme D, qui a informé les parties que le jugement à intervenir était susceptible d'être fondé sur deux moyens relevés d'office, tirés du caractère inexistant d'une décision de refus de séjour et de la compétence de la formation collégiale du tribunal pour statuer sur un refus de titre de séjour s'il existe, et les observations de Me Mukendi Ndonki, pour M. A C, de M. A C et de Mme B, qui persiste dans ses conclusions et moyens, le préfet de la Seine-Maritime n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, de nationalité algérienne, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 6 janvier 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour en France pendant la durée d'un an, ainsi qu'une décision implicite par laquelle le préfet de la Seine-Maritime lui aurait refusé la délivrance d'un titre de séjour.

2. Il y a lieu, eu égard à l'urgence, d'admettre M. A C au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur une décision implicite de refus de titre de séjour :

3. Il ressort des pièces du dossier, d'une part, que M. A C avait, le 8 juillet 2022, un rendez-vous en préfecture qui lui aurait permis de déposer sa demande de renouvellement du titre de séjour dont il disposait mais que, incarcéré, il ne s'est pas rendu à ce rendez-vous. Faute de dépôt d'une demande de renouvellement de titre de séjour, aucune décision de refus de séjour n'a pu naître. D'autre part, si M. A C soutient qu'il a déposé, en septembre 2022, une nouvelle demande de titre de séjour, il ne démontre pas avoir effectivement adressé cette demande aux services de la préfecture et le timbre fiscal dont il s'est acquitté n'a été payé que le 10 janvier 2023 soit postérieurement à l'arrêté du 6 janvier 2023 en litige. Le requérant n'établit donc pas qu'il avait, avant cet arrêté, déposé une demande de titre de séjour complète qui aurait pu faire naître un refus implicite de titre de séjour. Par suite, M. A C n'est pas recevable à demander l'annulation d'une décision qui n'existe pas et il n'y a pas lieu de renvoyer les conclusions dirigées contre cette prétendue décision devant une formation collégiale du tribunal.

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, la décision en litige comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle est fondée et est, par suite, suffisamment motivée.

5. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la situation de M. A C n'aurait pas fait l'objet d'un examen sérieux avant l'édiction de la décision contestée.

6. En troisième lieu, il résulte de ce qui a été dit au point 3 qu'aucune décision de refus de titre de séjour n'a été prise à l'encontre de M. A C. En outre, l'obligation de quitter le territoire français en litige est fondée sur les dispositions du 1° et du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et non sur celles du 2° ou du 3° du même article en considération d'un refus de titre de séjour. Le requérant ne peut dès lors utilement soutenir que la décision en litige serait entachée d'un défaut de base légale au regard de l'illégalité d'un refus implicite de titre de séjour sur lequel elle serait fondée.

7. En quatrième lieu, d'une part, le requérant ne peut qu'être regardé comme en situation irrégulière depuis l'expiration, en juin 2022, du titre de séjour dont il disposait et son absence, le 8 juillet 2022, au rendez-vous prévu en préfecture. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. A C a fait l'objet de plusieurs condamnations pénales, sous une fausse identité, le 29 décembre 2016 à une amende pour fourniture d'une identité imaginaire et le 9 mai 2017 à un mois d'emprisonnement pour vol, et, sous son identité réelle, le 6 novembre 2018 à 4 mois d'emprisonnement avec sursis pour vol, le 4 septembre 2019 à une amende pour vol, le 27 janvier 2021 à six mois d'emprisonnement pour violence sur conjointe dont 4 mois avec sursis, le 28 février 2022 à une amende pour conduite d'un véhicule sans permis et sans assurance et le 9 mai 2022 à 8 mois d'emprisonnement pour violence sur conjointe en récidive et à la révocation du sursis du 27 janvier 2021, jugement confirmé par la Cour d'appel le 6 juillet 2022. Il représente donc une menace pour l'ordre public qui permettait au préfet de prendre à son encontre une obligation de quitter le territoire français sur le fondement du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sans qu'il soit besoin d'examiner si le préfet pouvait également fonder cette mesure d'éloignement sur le 1° du même article.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 5° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans ; 6° L'étranger marié depuis au moins trois ans avec un conjoint de nationalité française, à condition que la communauté de vie n'ait pas cessé depuis le mariage et que le conjoint ait conservé la nationalité française () ".

9. Si M. A C est toujours marié à une ressortissante française, il a été interdit de contact avec elle depuis les violences qu'il a exercées à son égard et ne vit plus avec elle. Par les pièces qu'il produit, il n'établit pas contribuer de manière effective à l'entretien et à l'éducation de l'un au-moins de ses deux enfants de nationalité française, nés en août et en décembre 2018 de deux femmes différentes, depuis leur naissance ou depuis au-moins deux ans. Le requérant n'est dès lors pas fondé à soutenir que l'obligation de quitter le territoire français en litige méconnaît les dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. En quatrième lieu, comme il a été dit au point 9, M. A C n'établit pas contribuer de manière effective à l'entretien et à l'éducation d'aucun de ses deux enfants de nationalité française et est séparé de son épouse de nationalité française. La vie de couple qu'il allègue avec une autre ressortissante française depuis le mois de février 2022 est récente et son intensité ne ressort pas des pièces du dossier malgré la présence de celle-ci à l'audience. Il a fait l'objet de plusieurs condamnations pénales, notamment pour violence sur conjointe en présence d'un enfant mineur. Il ne démontre pas d'insertion sociale particulière. Il n'a pas déféré aux mesures d'éloignement prises à son encontre en août et en octobre 2016 et n'a pas demandé le renouvellement du titre de séjour dont il a disposé entre juin 2020 et juin 2022. Il n'établit sa présence en France depuis 2016 que par les condamnations pénales et les mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. S'il a travaillé de manière sporadique en 2020 et 2021, il ne démontre aucune perspective sérieuse d'insertion professionnelle. Il ne justifie pas être dépourvu de toute attache en Algérie où il a vécu au-moins jusqu'à l'âge de 22 ans. Dès lors, en dépit de la durée de séjour de M. A C en France et de la présence de l'une de ses enfants à l'audience, la décision du préfet de l'obliger à quitter le territoire français ne porte pas, compte tenu des buts qu'elle poursuit, une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale et ne méconnaît pas l'intérêt supérieur de ses enfants mineurs. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de celles du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, comme celui tiré de l'erreur manifeste d'appréciation, doivent être écartés.

11. Pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 9 et 10, M. A C ne justifie pas remplir les conditions pour la délivrance de plein droit d'un titre de séjour et n'est dès lors pas fondé à soutenir que la décision l'obligeant à quitter le territoire français est dépourvue de base légale.

Sur la légalité de la décision portant refus de délai de départ volontaire :

12. En premier lieu, la décision en litige comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle est fondée, notamment la menace à l'ordre public représentée par la présence en France de M. A C. Elle est donc suffisamment motivée.

13. En deuxième lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que l'obligation de quitter le territoire français prise à l'encontre du requérant n'est pas entachée d'illégalité. Le moyen tiré du défaut de base légale doit donc être écarté.

14. En troisième lieu, comme il a été dit au point 7, M. A C représente une menace pour l'ordre public. En outre, il n'avait pas déféré aux précédentes mesures d'éloignement prises à son encontre en 2016 et n'a pas demandé le renouvellement de son titre de séjour expirant en juin 2022. Il présente donc un risque de soustraction à la mesure d'éloignement justifiant le refus de lui accorder un délai de départ volontaire. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit donc être écarté.

15. En dernier lieu, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation est écarté pour les motifs exposés aux points 10 et 14.

Sur la légalité de la décision fixant le pays de destination :

16. En premier lieu, la décision contestée comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle est fondée, notamment la nationalité de M. A C, et est donc suffisamment motivée.

17. En second lieu, il résulte de ce qui a été dit aux points 4 à 11 que la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à l'encontre de M. A C n'est pas entachée d'illégalité. Il n'est donc pas fondé à soutenir que la décision contestée est dépourvue de base légale.

Sur la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

18. Si M. A C représente une menace pour l'ordre public et n'a pas exécuté les mesures d'éloignement prises à son encontre avant la naissance de ses enfants, il ressort des déclarations à l'audience de l'intéressé et de Mme B, grand-mère maternelle de l'enfant Kenza, elle-même présente à l'audience, que le requérant entretenait, avant sa détention, des liens avec cette enfant de nationalité française. En fixant à un an la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français prise à l'encontre de M. A C, le préfet de la Seine-Maritime a méconnu les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Cette décision doit donc être annulée, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens.

19. Il résulte de tout ce qui précède que M. A C est seulement fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 6 janvier 2023 en tant qu'il lui interdit le retour en France pendant la durée d'un an. Cette annulation n'implique aucune mesure d'exécution.

20. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par M. A C au titre des frais d'instance.

D E C I D E

Article 1er : M. A C est admis à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La décision du 6 janvier 2023 du préfet de la Seine-Maritime interdisant à M. A C le retour en France pendant la durée d'un an est annulée.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. E A C, à Me Joseph Mukendi Ndonki et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 mars 2023.

La magistrate désignée,

Signé,

H. DLa greffière,

Signé,

P. HIS

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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