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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2300584

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2300584

lundi 20 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2300584
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique 3
Avocat requérantELATRASSI-DIOME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 février 2023, M. C D, représenté par Me Elatrassi-Diome, demande au tribunal :

à titre principal

- d'annuler l'arrêté du 23 janvier 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

- d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer sa situation et lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

- de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application de l'article 37 alinéa 2 de la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ou de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

à titre subsidiaire :

- de suspendre les décisions portant éloignement et fixation du pays de destination jusqu'à la date de lecture de la décision de la CNDA ou la date de notification de l'ordonnance ;

- d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de l'arrêt à intervenir et de lui délivrer, dans cette attente, une attestation de demandeur d'asile, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

- de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application de l'article 37 alinéa 2 de la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ou de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

Il soutient que :

s'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait l'article 41.2 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne en ce que le droit d'être entendu n'a pas été respecté ;

- elle méconnait les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

s'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait l'article 41.2 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne en ce que le droit d'être entendu n'a pas été respecté ;

- elle est dépourvue de base légale, la décision portant obligation de quitter le territoire français étant illégale ;

- elle méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 mars 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête. Il soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. B juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter du titre VII du livre VII de la partie règlementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique, présenté son rapport et entendu :

- le rapport de M. Leduc, magistrat désigné ;

- les observations de Me Elatrassi-Diome, représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. C D est un ressortissant malien né le 7 mai 1991, entré en France le 2 février 2020. Sa demande d'asile a été rejetée par l'OFPRA le 4 mars 2022, rejet confirmé par la CNDA le 4 juillet 2022. Le requérant a sollicité l'OFPRA aux fins de réexamen de sa demande, laquelle a été déclarée irrecevable le 26 octobre 2022. Par l'arrêté attaqué du 23 janvier 2023, le préfet de la Seine-Maritime a obligé le requérant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre le requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, l'acte attaqué est signé par Mme E A, cheffe du bureau du droit d'asile, qui dispose d'une délégation du préfet de la Seine-Maritime accordée à cet effet le 28 décembre 2022. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte attaqué doit être écarté.

3. En deuxième lieu, si M. D soutient que cette décision est entachée d'un défaut de motivation, il ressort des pièces du dossier qu'elle vise les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et les dispositions, notamment, des articles L. 542-1, L. 611-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En outre elle mentionne que la demande d'asile de M. D a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides par une décision du 4 mars 2022, ainsi que par la Cour nationale du droit d'asile le 4 juillet 2022. Il en résulte que la décision portant obligation de quitter le territoire français étant suffisamment motivée, ce moyen doit être écarté.

4. En troisième lieu, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente serait tenue, dans tous les cas, d'entendre les intéressés lorsque ceux-ci ont déjà eu la possibilité de présenter leur point de vue de manière utile et effective. En l'espèce, le requérant a pu faire valoir ses observations de manière utile et effective dans le cadre de l'instruction de sa demande d'asile. Le droit à être préalablement entendu ainsi satisfait n'imposait par conséquent pas à l'administration de le mettre à même de réitérer ses observations ou d'en présenter de nouvelles, préalablement à l'intervention de l'arrêté attaqué pris en application du rejet de sa demande d'asile. Dès lors, faute de justifier d'un élément qui aurait été de nature à influencer le sens de la décision contestée, et qu'il n'aurait pas été en mesure de faire valoir en temps utile, M. D n'est pas fondé à soutenir que l'acte contesté a été édicté en méconnaissance de son droit à être préalablement entendu.

5. En quatrième lieu, la mesure d'éloignement n'ayant pas pour objet de fixer le pays de renvoi, le moyen tiré des risques de mauvais traitements au Mali doit être écarté comme inopérant.

6. En cinquième lieu, M. D, qui est entré en France en février 2020, ne verse au dossier aucun élément de nature à apprécier la qualité de sa vie privée et familiale sur le territoire français, ni aucune intégration au sein d'un cercle familial ou amical. Dans ces circonstances, il n'est pas fondé à soutenir qu'en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet de la Seine-Maritime a porté à son droit au respect de la vie privée et familiale une atteinte disproportionnée, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, les moyens tirés de l'existence d'une erreur manifeste d'appréciation et d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle, examen auquel l'administration a procédé, ne peuvent qu'être écartés.

S'agissant du pays de destination :

7. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article L.721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

8. M. D invoque les risques que son homosexualité fait peser sur lui en cas de retour au Mali. Si sa demande d'asile a été rejetée par l'OFPRA et la CNDA, la circonstance qu'il ait formé un recours devant la CNDA contre l'irrecevabilité de sa demande de réexamen par l'OFPRA étant par ailleurs sans incidence sur la légalité de la décision attaquée, les risques que lui feraient courir son homosexualité à la date de la décision en litige sont fondés sur des éléments circonstanciés et probants. Par suite, en fixant le Mali, Etat dont le requérant a la nationalité, comme pays de destination, le préfet de la Seine-Maritime a méconnu l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article L.721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il y a donc lieu d'en prononcer l'annulation, dans cette mesure, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête.

9. Il résulte de tout ce qui précède que M. D est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du préfet de la Seine-Maritime fixant le Mali comme pays de destination, le requérant n'apportant aucun élément de nature à justifier la suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement contestée durant l'examen de son recours par la CNDA.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

10. Le présent jugement, qui n'annule que la décision fixant le pays de destination, n'implique pas qu'il soit enjoint au préfet compétent de réexaminer la situation du requérant et de remettre à ce dernier une autorisation de séjour. Les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte présentées par le requérant doivent ainsi être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

11. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. D de la somme réclamée au titre des articles 37 alinéa 2 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ou de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E:

Article 1er: Le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire est accordé à M. D.

Article 2: La décision du 23 janvier 2023 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a fixé le pays de renvoi de M. D est annulée.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, à Me Elatrassi-Diome et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 mars 2023.

Le magistrat désigné,

Signé

C. BLa greffière,

Signé

C. DUPONT

La République mande et ordonne au préfet de la région Normandie, préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

C. DUPONT

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